‹ La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)Chapitre 34 sur 62 · III

III

LES JUIFS ET LES ALGÉRIENS

Au milieu des tribus, deux groupes, pour des raisons de religion ou de nationalité s’offrent avec une physionomie spéciale. Ce sont les Juifs et les Algériens. Les premiers, peu nombreux, comptent moins d’un millier d’âmes, c’est-à-dire le cinquantième seulement de la population israélite de la Tunisie. L’ex-Bled-El-Arab n’a guère de Juifs. Dans l’ancien Bled-Et-Trouk, on en recense quelques unités dans les principaux souks, une trentaine à Téboursouk et 800 au Kef, parmi lesquels 60 sont Français et 14 Italiens. Le cimetière juif est en dehors de la ville, près des ruines de l’ancienne église chrétienne de Ksar-Er-Rhoula[354]. Mais, ce qui doit surtout nous intéresser, ce sont les quelques familles de paysans israélites du Sers[355].

Au moment de l’invasion arabe, beaucoup de Berbères professaient le judaisme, notamment les Djeraoua, tribu de la Kahena, les Nefousa, etc.[356]. A la Hamadat des Ouled-Ayar on raconte que les Rjaibïa et les Metboua tirent leur origine d’une tribu juive du Sud, maintenant disparue. Dans le même canton, une fraction des Ouled-Njim est dite El- Ihoudia. Il n’est pas jusqu’aux gens d’El-Harat que leurs voisins ne veuillent faire descendre de la communauté israélite de Gafsa. La confédération des Hanencha possédait des Juifs dans son sein comme le prouve un épisode de la légende de Zghid. En Algérie, pour injurier un Hannachi, on lui reproche des ancêtres israélites et on le qualifie de Hannech ben Fennech ben Fellech ben Habesch ben Chaloum El Ihoudi. Les Ouled-Mimoun des Hanencha comprenaient beaucoup de Juifs parmi eux. En 1843, au Sud de Souk-Ahras, nos soldats eurent pour guide un goum de Hanencha dont le plus brillant cavalier était précisément un israélite[357]. De même, en Tunisie, il y avait parmi les nomades des Juifs qui ne se différenciaient de leurs contribules que par la religion. Chez les Hamama et les Fréchich, vivaient à demeure des familles de bédouins israélites que les notables protégeaient et appelaient « leurs Juifs »[358]. Pellissier[359] constate que dans la zmala du caïd des Drid, nombre d’israélites armés et vêtus comme les Arabes, montent à cheval, guerroyent comme eux et ont même perdu l’accent nasillard. Le caïd Brahim Er Riahi avait avec lui une quinzaine de tentes d’Ouled-Mimoun Juifs. Parmi ces Juifs des tribus, les uns étaient de vrais paysans, tandis que d’autres exerçaient la boucherie ou les métiers du fer et des métaux peu en honneur chez les bédouins. Chaque zmala avait ses forgerons et ses bijoutiers Juifs relégués à une des extrémités de l’agglomération.

Depuis le milieu du XIXe siècle, la plupart de ces israélites ont déserté les campagnes pour les cités. Féraud a noté ce phénomène dans la province de Constantine. En Tunisie, en dehors des quinze tentes du caïd Brahim, réduites des deux tiers, il n’y a plus d’autre groupe de Juifs campagnards que les quelques Bahoussia[360] cultivateurs ou pasteurs, campés dans la plaine du Sers, entre le fondouk et Zanfour. Ces Bahoussia dont beaucoup ont des noms arabes, ignorent l’hébreu, mais ils se transmettent oralement les prescriptions rituelles. Au moment du Youm Kipour, ils ne manquent pas d’aller à la synagogue du Kef où les israélites citadins regardent avec pitié ces coreligionnaires en burnous. Certains traits permettent de reconnaître les campagnards Juifs devenus villageois. D’aucuns, comme à Testour, continuent, hommes et femmes, à s’habiller à la bédouine. D’autres sont identifiables grâce à leur nom qui est celui d’une tribu (Riahi, Mimouni) ou évoque une besogne agricole ou pastorale (Allouche, Lellouche).

Quant aux Algériens, ceux dont l’arrivée dans la Régence ne date que du XIXe siècle ont sous le vocable de Gheraba (occidentaux) conservé longtemps leur individualité en petits cheikhats ethniques. La mine de plomb beylicale de Djebba était exploitée par des Kabyles dont beaucoup se fixèrent aux environs. Les remous de population causés par notre conquête et par la famine de 1867 jetèrent en Tunisie bien des douars algériens ainsi que la répression de l’insurrection de 1871. Immigration dont les membres étaient hostiles à la France si bien qu’en 1881 quelques-uns trempèrent dans le massacre de l’Oued-Zerga. Pourtant, si le Bey accorda à plus d’un de ces exilés des concessions de terres, les Tunisiens n’avaient pas oublié les incursions ni l’insolence des Gheraba durant la seconde moitié du XVIIIe siècle. Aussi, maintes fois, les immigrés se sentirent-ils plus mal à l’aise que s’ils n’avaient pas fui la domination des chrétiens.

Notre occupation de la Régence ouvre une seconde période. Maint algérien accompagne nos colonnes comme guide, mercanti, etc., qui ensuite s’attache au pays. Dès lors, un fort afflux se dessine. Des achats de terrains, des locations de parcelles ont lieu à des prix plus abordables qu’en Algérie. C’est en 1890-1895 que ce mouvement atteint son maximum d’amplitude. Il s’étale d’une manière sporadique sur l’ensemble du Haut- Tell, affectant davantage les régions du Kef et de Téboursouk et s’avançant par la zone des plaines centrales, voie classique des irruptions algériennes. On constate des groupes importants d’Algériens à Zouarine, à Lorbeus, au Sers, à la Rhorfa, au Krib, et principalement sur les sraouate du Kef et de Téboursouk. Beaucoup d’émigrants rencontraient là, en effet, un pays analogue au leur et leur pénétration était facilitée par la faible densité et le peu de cohésion de la population. Excepté les Soufis, maçons, journaliers ou porteurs d’eau au Kef, excepté les Algériens du Roba-Ouled-Yahia qui sont originaires du Hodna, ces contingents proviennent pour la plupart soit de la région de Bône, soit de la contrée entre Souk-Ahras et Bordj-bou-Aréridj. La tribu qui a contribué le plus à l’exode est celle des Eulmas (commune d’El- Arrouch), puis les fractions de Condé-Smendou. Avec ses 10.000 Algériens, dont 6.000 dans le Contrôle du Kef et 4.000 dans l’annexe de Téboursouk où ils ne sont pas inférieurs au huitième de la population, le Haut-Tell se place à cet égard sur le rang de la région de Tunis.

Il ne court pas toujours d’excellents rapports entre Tunisiens et Algériens indociles envers les cheikhs ou les caïds. Autour de Téboursouk, le sof algérien et le sof tunisien se heurtent entre eux. Echappant à l’action des Contrôleurs civils qu’on a omis d’investir à leur encontre de pouvoirs analogues à ceux des autorités administratives de la colonie sœur, les Algériens se montrent enclins à abuser de leur quasi indépendance. Ils ont en revanche déployé souvent de sérieuses qualités. Plus travailleurs que les Tunisiens, ils ont beaucoup défriché et ils pratiquent les labours de printemps. Quelques-uns s’étant enrichis se sont bâti sur le sra de Téboursouk des maisons à la française qu’on prendrait pour des bordjs de colons, n’était la parcimonie des ouvertures. Et, en effet, c’est bien une œuvre de colonisation qu’ont accomplie plusieurs de ces Algériens. Œuvre qui a précédé la notre dans ces parages et qui sur plus d’un point l’a empêchée ou entravée en occupant comme au Krib quelques-uns des meilleurs endroits. Inversement, l’afflux de nos compatriotes à partir de 1898 en diminuant les terres disponibles et en faisant monter le prix du sol a ralenti ce mouvement d’immigration ou l’a même refoulé comme à Saint-Joseph-de-Thibar.

Passons maintenant aux groupements dont le noyau de cristallisation a été la personne d’un santon révéré sans oublier certaines manifestations de maraboutisme intéressant la géographie physique ou humaine.

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