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CHAPITRE DIXIÈME - I

=L’exploitation du pays par les indigènes=

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DÉMOGRAPHIE ET PROPRIÉTÉ

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1o =Distribution de la Population=

Le Haut-Tell en 1911 comptait 235.000 tunisiens[381], 10.000 algériens et quelques milliers d’Européens, soit en tout 250 mille âmes donnant une densité de 17,5 au km. carré. Cette population est en état d’accroissement rapide. De la comparaison des rôles des mejbas, il résulte qu’elle est deux fois plus nombreuse qu’au moment de l’établissement du Protectorat, c’est-à-dire qu’il y a trente ans. Dans les caïdats de Tajérouine, des Fréchich ou des Ouled-Aoun, régions qui sans doute s’étaient le plus vidées lors de la famine de 1867, le doublement s’est effectué en vingt-cinq ans. Voici quelle est la distribution de l’effectif indigène par régions naturelles, ou tout au moins par périmètres de tribus historiques[382].

SURFACE ET POPULATION DU HAUT-TELL (1911)

Surface Nombre Densité Nom des régions approximative d’âmes au en hectares d’après kilomètre les carré mejbas

=1o Zone Friguienne=

Massif Ouargha[383] 107.700 8.300 7,7

Reste du caïdat du Kef 220.000 48.200 21,9

Gafour[384] 50.000 6.200 12,4

Reste du caïdat de Téboursouk 93.000 21.800 23,2

Bordure N.-E. du Haut Tell 110.000 9.500 8,6

Ouled-Aoun 123.600 26.000 21,0

Nord des Ouled-Ayar[385] 45.000 12.000 26,6

Ouartane[386] 44.000 12.000 28,0 --------- ------- ---- 794.100 144.000 18,1 --------- ------- ----

=2o Zone non Friguienne=

Ouled-Ayar du Sud 113.500 18.000 14,9

Charen[387] 80.400 10.800 13,4

Ouled-Bou-Rhanem[388] 78.800 10.700 13,6

Reste du caïdat de Tajérouine 44.400 10.500 23,6

Tell des Fréchich 198.000 22.500 11,3

Tell des Majeur 115.600 18.500 16,0 --------- ------- ---- 631.200 91.000 14,4

TOTAL 1.425.000 235.000 16,4 --------- ------- ----

Ce tableau, encore que nous n’ayons pu le détailler davantage, met néanmoins en lumière certains phénomènes. Tout d’abord, la partie friguienne est plus peuplée (18,1 hab. au km. q.) que la zone non friguienne (14,4) laquelle se trouve à peu près au niveau des Basses- Alpes (13,9). Mais celle-ci diffère encore plus de la Steppe limitrophe (Steppes des Fréchich et des Majeur, réciproquement densité 4 et 6). Au point de vue démographique, elle mérite donc bien d’être classée à côté de la Friguia. Au sein du Haut-Tell, ce sont les régions de sraouate et de plaines de la Friguia qui sont le plus peuplées et notamment la portion friguienne du massif de Mactar et le pays des Ouartane qui comprend le plateau de ce nom et le Sud de la plaine de Zouarine. Les cantons les plus vides sont ceux où abondent les forêts comme c’est le cas du massif Ouargha et de la bordure Nord-Est du Haut-Tell, où la densité atteint juste 5,7 au Nord du Gafour et du Djebel-Ech-Chehid.

Comment cette population plutôt faible s’est partagé le sol et comment elle l’exploite, c’est ce que nous allons maintenant envisager.

2o =L’évolution historique du régime foncier=

La situation politique du Haut-Tell à la fin du XVIe siècle et au milieu du XVIIe se répercute sur la propriété. Des tribus sédentaires, non subordonnées à d’autres et généralement d’origine berbère, travaillent elles-mêmes leur glèbe comme les Ouargha et les Ouartane. Quant aux tribus arabes dont la suprématie embrasse bien des lieues carrées (Ouled-Yagoub, etc.), elles ne cultivent pas le sol où elles règnent. Elles laissent ce soin aux peuplades plus ou moins sujettes (Fréchich, Majeur, Ouled-Ayar, etc.). La location n’étant pas dans les mœurs, elles perçoivent une espèce de rente variable ou fixe, moyennant quoi elles cèdent la disposition des terrains pour un laps de temps pratiquement indéfini. Dans le Nord du Haut-Tell, le Gouvernement s’étant débarrassé des Beni-Chennouf, Ouled-Mimoun et Ouled-Yahia, jouit de leur territoire sans autre forme de procès et notamment sans procédure écrite ni décret de confiscation. Autant devait-il en faire au XVIIIe siècle pour les biens que les Ousseltia avaient dans le Haut-Tell et au début du XIXe siècle pour l’Henchir-Rohia. S’il souffre que les Ouled-Yagoub se créent des droits de propriété sur les plaines au midi du Kef, plus à l’Est il se réserve la région de Lorbeus qu’il habousera sous le bey Hassine ben Ali et celle de Téboursouk-Gafour[389]. Cette dernière est affermée ou louée à tout venant, ce qui attire dans ces parages des gens de sang divers, ancêtres des fractions minuscules dont nous avons parlé.

Autonomes ou courbés sous les tribus arabes, les gens du Haut-Tell sont au XVIIIe siècle plutôt pasteurs qu’agriculteurs. Les habitants du Kef eux-mêmes sont dédiés de préférence à l’élevage[390]. Les divers groupes ethniques utilisent leur pays à la manière collective. On limitait les labours aux cantons les plus favorisés par les pluies d’automne de sorte que chaque année ou presque on changeait de secteur ; semailles, moissons, etc., s’exécutaient à proximité et sous la protection de la zmala qui réglait là-dessus ses déplacements. Sauf des cas spéciaux, aucun individu ne s’accrochait à un même lopin de terre « animo domini ». A chaque campagne agricole, le terrain était distribué par les chefs d’une façon nouvelle entre ceux qui annonçaient l’intention de se livrer aux céréales. La tribu seule étant en jeu et non les individus, le théâtre de son action foncière se confondait avec son périmètre politique. Etait-elle chassée d’un district par une rivale, non seulement elle voyait fléchir ses frontières, mais encore ses membres perdaient ipso facto la faculté de se servir au point de vue agricole du territoire d’où la collectivité venait d’être éliminée. La plupart des guerres entre tribus ayant pour but de s’emparer de pâturages ou de terres de labour, la défaite et l’expulsion corrélative frappaient de nullité les titres écrits que pouvaient vanter les groupements vaincus. Ces mouvements s’opèrent du Sud au Nord, c’est-à- dire de la Steppe vers le Tell et sans doute ils sont consécutifs à de mauvaises récoltes.

Au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, grâce à l’équilibre à peu près atteint entre les tribus et à la sécurité relative, insensiblement ce qui était collectif devint privatif. Chaque fraction se cantonne. Puis chaque sous-fraction se choisit une sphère à elle. Ensuite, c’est entre les familles que s’opère un allotissement à l’amiable. Le pays se divisa ainsi en parcelles plus ou moins considérables[391] sur lesquelles des groupes d’hommes, tous parents purent dire « ceci est à nous ». Cette modification fut plus rapide là où le climat propice aux céréales consentait une appropriation du sol plus intime. L’évolution fut donc plus hâtive en Friguia et sur les sraouate. Elle s’accompagna de l’établissement d’actes de propriété dont les plus vieux semblent remonter pour le Contrôle du Kef aux alentours de l’année 1650. Quant aux habous, le plus anciennement certain est celui de Kalaat-Djerda qui date de 1670.

Dans l’aire soumise à la suzeraineté des tribus arabes, un processus analogue se vérifie. Grâce à la tranquillité plus constante, des groupes de cultivateurs, à coups de mahboubs et de piastres et contre moutons ou bétail, arrachent la glèbe à leurs maîtres. Les instruments notariés dressés à cette occasion sont dits hodja arbïa et c’est grâce à ces documents que nous savons quel fut du XVIe au XVIIe siècles le patrimoine des descendants des Hilaliens, dilapidé ensuite progressivement par eux sous tous les modes possibles. A force de constituer des habous, de vendre aux Fréchich, aux Ouled-Bou-Rhanem ou à d’autres, les Ouled-Yagoub en arrivent à ne plus posséder un pouce de terrain au Sud d’Haïdra et du Djebel-Bel-Hannech. Ils sont désormais des intrus. Les Ouled-Ouezzez les pressent au midi. Ils émigrent donc, peut- être par bandes, et ils se recasent en Friguia. Les Ouled-Smir, Ouled- Sbaa, Ouled-Ali ne se conduisent pas autrement. Les Ouled-Ali cèdent leurs terres du Sers aux Mernissa des Ouled-Ayar qui les repassent plus tard aux Beni-Rezg, etc. Les Ouled-Sbaa entrent dans cette voie les derniers. Ils ne commencent leurs aliénations aux Majeur et aux Zlass qu’un peu avant l’an 1800 et ils les continuent pendant tout le XIXe siècle.

Cette reprise du sol par acquisitions successives de morceaux distincts a une conséquence qu’il faut noter. Le jeu naturel des ventes oblige plus d’une fraction à se séparer des gens de son sang. Les Haracta d’Algérie ont ainsi un détachement entre le Zelfane et Thala bien loin du corps principal. Chez les Majeur, comme nous l’avons vu, les trois bradas, Fouad, Chaquetma, Ouled-Mehenna, et même les fractions secondaires, sont disloqués : Les Ouled-Khelfa des Ouled-Mehenna sont, les uns au Nord autour du Koudiat-El-Halfa et de l’Oued-El-Hathob, les autres au Sud vers Djilma. Les deux groupes ont acheté aux Ouled-Sbaa. Ici, une cause subsidiaire de désagrégation a été pour chaque fraction le besoin d’avoir du terrain à la fois dans le Tell et dans la Steppe, ou tout au moins en deux régions différentes pour mieux parer aux variations climatiques. Les tribus sont donc restées plus compactes quand leur installation s’est produite en bloc par la force que lorsqu’elle a eu lieu à prix d’argent (Sud du Haut-Tell) ou qu’elle a dû dépendre de locations comme dans la zone domaniale Téboursouk-Gafour.

Au point de vue juridique, le premier stade de l’appropriation, celui qui s’effectue par groupes humains assez importants, se constate par des titres d’ensemble couvrant des lieues de pays. A la seconde phase, marquée par une spécialisation plus intense entre sous-groupes, répond une espèce de prolifération des actes. Des hodjas concernant des surfaces plus restreintes sont rédigées. Elles se réfèrent expressément à la hodja primitive qui reçoit alors le nom de hodja oumm (hodja mère). Enfin, quand la propriété par familles se substitue à celle par sous-fractions, les hodjas offrent une multiplication corrélative. Ce système de bouturation est général et les exceptions ne sont souvent qu’apparentes. Chez les Haouafedh des Ouled-Ali des Fréchich, on ne voit guère que des titres particuliers. Mais ces mêmes Haouafedh possèdent un acte global visant le Zelfane qu’ils prétendent leur avoir jadis appartenu. Nous en concluons que les Haouafedh, établis dans le Zelfane au début du XVIIIe siècle lors de la naissance des premières hodjas, le quittèrent pour chasser les Ouled-Bou Rhanem des alentours d’Haïdra. Comme ce sra était meilleur, les Haouafedh se l’attribuèrent d’emblée par familles et lorsqu’on songea aux hodjas on en confectionna immédiatement du degré le plus avancé.

La propriété familiale se dégagea assez vite en certains endroits plus fertiles ou mieux défendus contre les razzias. Elle est assez ancienne sur la Hamadat de la Kessera, chez les Ouartane, et là où verdissaient des olivettes et des jardins. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, elle était assez répandue dans la zone friguienne, puisque les multiples parcelles confisquées sur les Ousseltia dans les Robas et à Siliana étaient détenues par des particuliers tant selon la tradition que d’après ce que suggère leur petitesse et leur dispersion. Ces parcelles avaient probablement pour origine des achats. D’autres propriétés individuelles résultaient au contraire du démembrement ou plutôt du partage de propriétés familiales.

Quant au Bey, il ne semble s’être dépouillé d’aucun de ses domaines du Haut-Tell avant l’année 1800, sauf en ce qui regarde le habous de Lorbeus et celui de Sidi-Abdallah-Ech-Chehid (Henchir-Khalled) mentionné dans un titre de 1768. Mais au cours de la seconde moitié du dernier siècle, le Gouvernement fait cadeau de l’Henchir-El-Abiod du Roba-Ouled- Yahia au marabout Si Ahmed ben Abdelmelek. Il abandonne à des Algériens divers fragments des sraouate de Téboursouk et dans ce même canton il habouse en 1883 l’Henchir-El-Harich au bénéfice du Collège Sadiki, tandis que des favoris étaient avant le Protectorat gratifiés du Krib et du Gafour. Il se crée ainsi plus d’une propriété individuelle sans l’intermédiaire des étapes précédemment décrites.

Dans ce bref aperçu de l’évolution de la propriété depuis le XVIIe siècle et dans l’exposé analogue que nous avons consacré à la Steppe des Fréchich et des Majeur[392], beaucoup de traits sont identiques. Seulement, au sein du Haut-Tell, contrée plus fertile, la marche a été plus rapide, surtout dans la zone friguienne, ce qui atteste l’influence du milieu géographique en une matière où les facteurs historiques furent prépondérants.

3o =L’état actuel de la propriété=

Le présent porte la trace non équivoque de ce passé peu éloigné et le Haut-Tell nous offre encore maintenant deux types de propriété. Dans l’un, la propriété individuelle munie de titres assez récents (achats, partages, héritages) est à peine tempérée par une indivision entre très proches parents ayant pour but de diminuer les frais généraux. Dans l’autre, des titres familiaux assez vieux embrassent aujourd’hui des dizaines de personnes cousines à un degré ignoré, tandis que certains copropriétaires n’ont aucune hodja pour étayer leurs droits. Dans ces conditions, il est difficile de savoir si la terre dont jouit chaque intéressé correspond à sa part telle qu’elle découlerait du jeu des règles successorales, règles d’ailleurs impossibles à déclancher faute d’arbres généalogiques remontant un peu en arrière. La première classe de biens se note là où la culture des céréales est assez intense, c’est- à-dire dans les portions suffisamment mises en valeur de la zone friguienne du Haut-Tell. Elle comprend d’ordinaire des domaines de moyenne et de faible grandeur, assez convenablement exploités au point de vue indigène. Sises en général hors de la Friguia, les propriétés de la deuxième catégorie sont surtout vouées à l’élevage et se ressentent des coutumes divagantes des pasteurs. Si chaque mâle réserve à son orge ou à son blé toujours le même lopin, il ne lui confie pas du grain chaque année, car le climat s’y oppose. La possession est donc discontinue dans le temps, car les jachères sont livrées à la vaine pâture de tout le monde ou tout au moins de tous les copropriétaires indivis. La grande propriété est une conséquence de cet état de choses qu’elle contribue à entretenir.

Les limites inscrites dans les titres sont flottantes et souvent inapplicables. Imprécision harmonique avec l’esprit indigène et la langue arabe, mais qui a également sa justification dans la grande quantité d’espace libre. Puisqu’il existait plus de terres qu’on n’en pouvait utiliser, à quoi bon fixer des contours rigides ? Ces tares se rencontrent plus souvent en dehors de la Friguia que dans la zone où une culture constante a fini par mieux éclaircir les droits de chacun. A quel point elles gênent ou empêchent les transactions, c’est sur quoi il est superflu d’insister. Et de cette incertitude on ne voit pas très bien le terme, car, pour immatriculer, le Tribunal mixte immobilier exige des précisions de titres et de fait matériellement impossibles à fournir, notamment dans la moitié non friguienne du Haut-Tell. Aussi, le caïdat de Téboursouk accuse-t-il seul une proportion satisfaisante de terres immatriculées (38.000 ha. sur 143.000), ce qui est en relation tant avec la bonté du sol et l’état de la culture qu’avec de vastes propriétés d’origine domaniale. Mais le caïdat du Kef n’a que 6.500 ha. immatriculés sur 327.000, celui de Tajérouine 7.300 sur 250.000, celui des Ouled-Aoun 2.000 sur 123.000, celui des Ouled-Ayar 1.150 sur 158.000. Dans le Tell des Majeur on en a 2.400 sur 115.000 et dans le Tell des Fréchich 690 sur 198.000.

Au premier rang des latifundia se placent naturellement les biens habous ruraux qui, au dire de quelques personnes, égaleraient en Tunisie le tiers du territoire. L’évaluation paraît exagérée. Elle est en tout cas complètement erronée pour le Haut-Tell. Les habous publics n’ont jamais été bien développés dans cette contrée et la colonisation a absorbé presque tout ce qu’ils contenaient d’utilisable. Ils comptent aujourd’hui seulement 100 hectares dans le caïdat de Tajérouine, 140 chez les Ouled-Aoun, rien dans l’ex-Bled-El-Arab. Ils ont il est vrai 4.000 hectares dans le caïdat de Téboursouk et autant dans le caïdat du Kef, mais c’est grâce aux deux habous de Sidi-Abdallah-Ech-Chehid et de Lorbeus, ou plutôt à ce qui en subsiste (respectivement 3.800 et peut- être 2.500 ha.) après le prélèvement opéré sur chacun d’eux pour la colonisation.

Quant aux habous privés, il est difficile de les dénombrer avec exactitude. Ils sont rares dans l’ex-Bled-El-Arab, ce qui est en rapport avec le caractère plus indépendant et plus sauvage du pays et de ses habitants : (Tell des Fréchich 500 ha. Tell des Majeur 1.000, Ouled-Ayar 900 ha.). Les membres des tribus en question, vivant à leur manière, ne redoutaient en effet ni les spoliations du prince, ni l’application des normes successorales coraniques réservant une part d’héritage aux femmes, craintes qui sont la cause de la plupart des habous de notre Afrique du Nord. Dans l’ex-Bled-Et-Trouk, les habous privés sont en plus grande quantité : (8.000 ha. chez les Ouled-Aoun, 8.500 dans le caïdat de Tajérouine, 5.500 dans celui du Kef et 16.000 dans celui de Téboursouk). En somme, les habous ne revêtent une réelle importance que dans cette dernière circonscription où ils équivalent au septième de la superficie. Ils n’embrassent qu’un cinquième chez les Ouled-Aoun, un trentième dans le caïdat de Tajérouine, un trente-huitième dans celui du Kef où ils sont massés dans la banlieue de la ville et au Sers. Parmi les plus considérables, en dehors des habous susvisés de Sidi-Abdallah- Ech-Chehid et de Lorbeus, citons le habous de Kalaat-Djerda aux Ouled- Sidi-Mahammed-ben-Khalifa des Zeghalma (1.963 ha. immatriculés).

Il existe aussi quelques grandes propriétés particulières. Dans le caïdat du Kef, l’Henchir-El-Adissi a 1.200 hectares. Dans le caïdat de Tajérouine, l’Henchir-Sedd-El-Yhoudi couvre 3.000 hectares, l’Henchir- Zbida 2.000, etc. Mais, d’une part, les habous privés sont aux mains de multiples dévolutaires et, d’autre part, les propriétés privées sont le plus souvent dans l’indivision. Aussi, si l’on essaye de déterminer ce que possède réellement une seule personne ou une seule famille à l’exclusion des cousins, on n’a plus devant soi des superficies très fortes. Dans le caïdat du Kef, en 1906, sur 23 cheikhats, 8 seulement enregistrent des individus tenant directement et entièrement plus de 100 hectares et tous ces privilégiés en bloc ne sont pas plus de 13. L’un a 1.500 hectares, deux autres ont 500 hectares chacun, un en a 300, quatre en ont 200, les cinq autres ont entre 100 et 200 hectares. Aux Ouled- Aoun, sur 20 cheikhats, il n’y en a que cinq inscrivant des propriétaires de plus de 100 hectares. Un Crésus se glorifie de 1.250 hectares, deux autres de 500, puis on tombe à 180 hectares, à 130 hectares, etc. Aux Ouled-Ayar, il n’y a que deux cheikhats sur 18 où l’on recense des propriétaires pourvus de plus de 100 hectares. Le plus riche de ceux-ci a 250 hectares, celui qui vient immédiatement après 150. Ici, le sol est beaucoup plus morcelé que dans les précédentes circonscriptions. Aux Ouled-Aoun, la petite propriété comporte encore de 10 à 60 hectares ; chez les Ouled-Ayar-Guebala elle va de 5 à 40 ; chez les Ouled-Ayar-Dahara de 5 à 30 ; à la Kessera de 2 à 20. Ce dernier chiffre est celui que l’on note dans la banlieue du Kef. Chez les Fréchich septentrionaux chaque individu ne déploie pas son action particulière sur plus de 50 hectares et c’est à peine si quelques-uns exploitent 100 hectares. Chez les Majeur du Nord les petites propriétés effectives (moins de 50 hectares) moyennes (de 50 à 100 hectares) grandes (plus de 100 hectares) sont respectivement dans la proportion de 5, 4 et 1. La prépondérance de la petite propriété chez les Ouled-Ayar- Dahara et à la Kessera se marque bien par ce fait que la moitié des cultivateurs travaillent le sol eux-mêmes sans khammès. Dans ces cantons les limites des champs sont indiquées soit par une bande non labourée, soit par une traînée de pierres. L’amour de la terre demeuré intact chez les paysans berbères a gagné les fils des envahisseurs arabes. Quel que soit encore le semi-nomadisme de maints éléments de la population, ceux- ci sont attachés à la glèbe par leurs fibres les plus intimes surtout dans les régions de petite et moyenne propriété qui sont aussi les meilleures pour la culture.

Cette affection s’est consolidée au fur et à mesure que le sol prenait plus de valeur par suite de l’accroissement de la population et de la sécurité poussant à soumettre à la charrue des superficies plus vastes ou jusque là négligées. En 1881, dans la région du Kef on estimait l’hectare de 45 à 60 francs selon qu’il s’agissait de plaine ou de sra, prix qui tombait à 10 ou 20 fr. chez les Majeur et à 5 ou 6 fr. chez les Fréchich. Aujourd’hui, ces évaluations ont triplé, quadruplé ou même sextuplé. Parallèlement, s’enflait le taux des locations. Vers 1881 il était de 4 fr. l’hectare dans le Nord du Haut-Tell. Ailleurs, et notamment chez les Fréchich et les Majeur, la terre ne se louait pas, le propriétaire en cédait temporairement et gratis l’usage à qui obtenait son agrément. Vers 1890, en Friguia, les locations passèrent à 10 fr. l’hectare. Elles sont maintenant à 12, 15 et même 20 fr. l’hectare sur les sraouate ou dans les endroits irrigables. Chez les Majeur du Tell, à partir de 1900, on a commencé à répudier l’antique coutume et à exiger un loyer d’environ 2 fr. Si la progression du prix des terrains a augmenté le capital foncier, celle du montant des locations n’est pas très heureuse, car, les agriculteurs n’ayant pas amélioré leurs procédés, le rendement à l’hectare est le même qu’auparavant.

Parmi les indigènes du Haut-Tell, 55 % sont de petits cultivateurs à la tête d’un lopin d’une dizaine d’hectares et d’un modeste bétail. Prolétaires de tout ordre, khammès ou journaliers n’ayant à gouverner qu’un âne et quelques chèvres, atteignent environ 40 %. Au-dessus de cette masse, surnagent quelques personnes aisées (5 %) parmi lesquelles peu sont réellement riches. Normalement, le tiers de la population demande de novembre à mai le plus clair de sa subsistance au laitage et à des herbes ou racines (mauves, jeunes pousses de qtaf, bulbes, etc.). Lors des campagnes agricoles déficitaires comme celle de 1908, beaucoup de petits propriétaires, démunis d’approvisionnements et de capitaux, vendent ou engagent leurs biens et grossissent plus ou moins temporairement l’armée des mangeurs de végétaux, tandis que leurs dépendants, privés des avances et des payes accoutumées, tombent au rang des miséreux. C’est dans la zone non friguienne que la proportion des prolétaires est la plus élevée (de 45 jusqu’à 60 %). Au contraire, en Friguia et surtout sur les sraouate, petits agriculteurs et khammès ont une vie meilleure à cause des récoltes à la fois moins précaires et plus rémunératrices. Mieux vaut être khammès au Massouge que maître d’une méchia à Foussana ou Bermajna. C’est aussi dans les sraouate qu’il y a le plus de gens dans l’aisance (20 % autour du Kef), c’est-à-dire excipant d’une fortune de 9 à 10.000 francs. Sont considérés comme riches ceux qui vantent au moins 20.000 francs de meubles ou immeubles et de ces privilégiés il n’y en a pas toujours un par cheikhat. Dans la portion friguienne du Haut-Tell quelques gens cossus peuvent s’enorgueillir de 300 à 400.000 francs. Pour fixer les idées, voici comment se présente, monnaie sonnante exceptée, l’avoir des six indigènes les mieux pourvus des Ouled-Aoun :

Nature des biens 1 2 3 4 5 6

Hectares de terres 1.250 500 500 180 130 100

Bovins 75 60 25 40 25 30

Chevaux 30 25 15 10 4 3

Moutons 400 300 300 50 250 150

Chèvres » » 200 » » »

Chameaux 25 » » » » »

Maisons 2 2 1 2 1 1

Jardins 3 2 1 1 1 1

Dans la région du Ksour des Ouartane un gros agriculteur recense 1.500 hectares, 150 bovins, 65 chevaux, 130 moutons, 50 maisons dans le village, 5 jardins. En dehors de la Friguia, nul n’approche de pareils chiffres : sauf une ou deux notabilités aucun indigène n’a pour plus de 40 à 50.000 francs de bien. Dans tout le Haut-Tell l’argent est plutôt rare. Sauf le caïdat du Kef, peut-être n’en est-il pas d’autre renfermant dix personnes disposant de 10.000 francs liquides. Les gains réalisés sont aussitôt convertis en terres, en antichrèses, en maisons, moulins, boutiques, etc. Presque jamais on ne les emploie à des améliorations foncières ou à une entreprise industrielle.

Les indigènes du Haut-Tell comptent pour vivre à peu près exclusivement sur l’agriculture ou sur l’élevage et nous allons examiner maintenant de quelle façon ils se livrent à l’une et à l’autre. Observons néanmoins tout de suite qu’en Friguia la personne aisée s’appuie sur la terre et sur les bovins. Elle aura par exemple 30 hectares de culture, 12 bœufs, 3 chevaux ou mulets, 70 moutons et 8 chèvres. En non-Friguia elle s’appuiera sur les ovins et les camelins. Elle aura par exemple 20 hectares, 4 bœufs, 3 chevaux ou mulets, 250 moutons, 10 chèvres et 30 chameaux. Les fortunes sont donc moins assises dans cette deuxième région à cause des catastrophes soudaines auxquelles est exposé le cheptel.

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