II - L’AGRICULTURE
1o =Les céréales=
Tell, hamri et aïtsa, voilà, avons-nous dit dans notre introduction, les trois grandes catégories de sols agricoles du pays. Le tell, argileux, prévaut en Friguia, la aïtsa, sableuse, est très répandue dans tout le secteur méridional du Tell des Fréchich et des Majeur. Le premier est la vraie terre à céréales et surtout à blé. Sa couleur noire ou jaune dénote seulement l’état plus ou moins avancé de l’oxydation des sels de fer, sans impliquer aucune différence de fertilité comme on le croit généralement. Le troisième convient surtout à l’arboriculture. Quant au hamri, il a des qualités intermédiaires.
Le tell conserve aux céréales davantage d’eau que la aïtsa. A pluie égale, l’eau s’infiltrera, en effet, à un mètre par exemple dans l’argile et à cinq dans le sable. Dans ce dernier, elle risque donc de se perdre en partie dans les profondeurs. Elle descend en tout cas plus loin et plus vite. Elle reste ainsi moins longtemps à la disposition des plantes. Vienne un coup de sirocco, la céréale trouvera dans l’argile à portée de ses racines une dose d’humidité suffisante pour lui permettre de résister. Dans l’aïtsa, au contraire, l’eau est souvent trop enfoncée pour que la plante puisse y recourir. Dans une moindre mesure, le hamri se conduit comme la aïtsa. C’est pourquoi les indigènes sèment le blé dans le tell et l’orge dans le hamri ou la aïtsa parce que l’orge se récoltant un mois plus tôt que l’autre céréale est souvent mûr avant que ne se manifestent les vagues de chehili. Notons à cet égard qu’il n’en va pas de même dans la Steppe. Comme dans celle-ci il ne pleut pas assez pour que le sol argileux se mue en tell, la aïtsa est meilleure, sinon absolument, du moins relativement, car les moindres précipitations y pénètrent. De plus, à l’extrême limite de la dessication, le sable cède plus facilement à la plante une partie de son eau de constitution. La valeur du tell, du hamri et de la aïtsa est donc en relation avec la quantité d’eau qui tombe, et se modifie avec elle.
Le tell abonde en humus, en acide phosphorique, en potasse et en azote comme en témoigne le tableau suivant[393] dressé d’après des échantillons recueillis au sein des terres noires des sraouate du Kef et de Téboursouk.
[Cal.: Calcaire; Mag.: Magnésie; A. phos.: Acide phosphorique]
100 de terre brute et 1000 de terre brute et sèche sèche renferment : renferment : / \ / \ Humus Silice Argile Cal. Azote Chaux Mag. A. Potasse phos.
Kef (jardin) » » » » 1,4 191 7,0 5,3 3,6
Dyr du Kef 0,42 27 38 21,6 1,2 120 1,2 1,2 2,4
Nemcha 0,34 21 19 47,6 3,2 264 2,8 1,5 2,0
Voici encore les résultats d’autres analyses pratiquées en plaine dans les opulentes glèbes noires du Krib ou dans les terres d’alluvions de Zouarine :
Propriété Golay Propriété Mouraud (Krib) (Zouarine) / \ / \ Pour 1000 1 2 1 2 3
Azote 1,65 1,58 1,5 1,4 1,4
Acide phosphorique 0,48 0,90 1,2 1,2 1,2
Carbonate de chaux 183,00 8,00 355,0 358,0 337,0
Mais, comme nous l’avons signalé, tandis que les sraouate étant tous composés de terrain tell doivent à cette circonstance une certaine unité de contexture, dans les plaines le sol change souvent à brève distance et se montre par endroits très siliceux[394] :
100 de terre brute et sèche renferment :
Humus Argile Silice Calcaire
Vallée de l’O. 0,5 3,4 71,6 18,4 Souani
Plaine de Khalled 0,4 4,8 77,0 11,5
[Suite]
1000 de terre brute et sèche renferment :
Azote Chaux Magnésie Acide Potasse Chlore phosphorique
Vallée de l’O. 1,7 99,4 4,0 1,1 3,8 0,07 Souani
Plaine de Khalled 1,1 62,1 » 0,8 4,9 0,14
Si, avec de Gasparin, on qualifie de terres très riches celles qui dépassent 1 pour 1.000 en acide phosphorique, en potasse et en azote, chacun de ces éléments étant envisagé séparément, on concluera des exemples ci-dessus que les sraouate et une bonne portion des plaines friguiennes du Haut-Tell représentent un sol d’élection pour les céréales. Ce sont bien là les loca opulentissima que Metellus admire quand il entre en Numidie[395]. Les régions de Béja et de Mateur si renommées pour leur fertilité sont moins pourvues d’acide phosphorique que le Haut-Tell et ne rachètent leur infériorité à cet égard que par leur pluviosité plus accentuée.
Lorsque vers la mi-septembre le cultivateur voit s’ouvrir la nouvelle campagne agricole, rarement il aura pensé à préparer son terrain. Seuls, quelques indigènes de la région de Téboursouk, la plupart d’origine algérienne, se sont, quelques mois plus tôt, livrés à un labour appelé rebai (printanier) ou encore rebai ech chemsi, parce qu’il aère la terre et lui laisse absorber le soleil (chems). Faute de cette précaution, on est obligé, pour ensemencer, d’attendre qu’il ait plu à suffisance. La date initiale des labours varie donc. Le labour d’automne (octobre et novembre ajmi) est dit bedri[396]. Le labour d’hiver (décembre et janvier ajmi) est appelé mazouzi. Dans les cantons argileux et notamment sur les sraouate, il est indispensable d’emblaver de bonne heure afin que la plante soit déjà haute, vigoureuse, et que son tallage soit avancé, sinon totalement fini, au moment des froids et des pluies intenses, sans quoi, elle risquerait d’être entravée dans sa croissance ou noyée. Même en dehors des sraouate, le bedri est préférable :
Elli ma bedder, ma nedder. Qui ne sème pas bedri n’enmeule pas.
Elli iezraa el bedri iechbaa Qui ensemence bedri gave sa gueule. lel kchem.
Cette réputation du bedri est, neuf fois sur dix, vérifiée par l’expérience, car, à cause de la faiblesse toujours à craindre des précipitations printanières, il y a un intérêt capital à ce que la céréale possède à cette époque le plus grand développement possible. Néanmoins, lorsque l’ensemble des travaux agricoles a été retardé, les indigènes poursuivent les semailles jusqu’au 13 février (fin du mois de iennar ajmi).
Dans les sraouate, les labours doivent être profonds de façon à aider l’infiltration de l’eau. Si l’année est peu pluvieuse, le sol ameubli s’imbibe facilement du minimum qui lui est nécessaire. Si elle l’est extrêmement, ce système diminue en hiver les chances de pourriture et augmente en été la dose d’humidité disponible pour l’entretien de la végétation. De toute manière, il faut sur les sraouate des attelages puissants. Aux Ouled-Aoun et chez les Ouartane, pays de terres grasses et de pâturages, les labours sont exécutés surtout avec des bœufs. Aux Ouled-Ayar, où la glèbe est moins compacte, la majorité des charrues sont traînées par des chevaux ou des mulets. On n’agit pas autrement dans la région de Tajérouine. Dans les sols légers on se sert de charrues tirées par une seule bête ; ce genre d’attelage est dénommé châba. Dans le caïdat de Téboursouk on laboure sur les sraouate avec des bovins et en plaine avec des équidés ou bien encore on procède au labour initial avec des bœufs et au labour de recroisement avec des chevaux. Le labour au chameau n’est guère usité dans le Haut-Tell, cet animal y étant relativement rare, surtout en hiver où on l’expédie dans la Steppe pour lui éviter les frimas. La résistance plus grande offerte au soc par les sols argileux est cause qu’un attelage y retourne une superficie moins considérable que dans le hamri ou la aïtsa. La méchia de terrain est en conséquence plus petite sur les sraouate qu’en plaine[397].
Les indigènes ne connaissent guère comme céréales que l’orge et le blé, l’avoine n’ayant pour ainsi dire pas encore immigré dans le Haut-Tell et le maïs y étant lié avec l’irrigation, sauf en certains endroits très mouillés des sraouate. Le plus souvent, l’ensemencement de l’orge est conduit de front avec les derniers labours préparatoires pour le blé[398]. Le blé tendre (farina des arabes), amené dans le Haut-Tell par les colons, n’a pas encore pris place dans les cultures indigènes. Relativement délicat, il redoute, semble-t-il, de s’élever au dessus de 500m d’altitude à cause du gel. D’autre part, il n’aime pas les sols trop épais. C’est donc une céréale de plaine. Le blé dur plus rustique est la vraie céréale des sraouate. Il y en a une douzaine de variétés ayant chacune des qualités et des besoins spéciaux :
El ardh el hamri teslah lel La terre hamri convient au blé guemha el hamiri. hamiri.
El ardh es souda teslah lel La terre noire convient au blé guemha el ajini. ajini.
Ou el ardh el bidha teslah lel Et la terre blanche convient au guemha es souri. blé souri.
Le sbouai préfère des terres demi-fortes. Le biskri réussit dans les zones d’épandage des rivières, car il est peu sensible à la rouille, comme d’ailleurs le mahmoudi qui est le blé des dépressions à terre et atmosphère humides.
Dans le secteur friguien du Haut-Tell on jette par hectare d’orge 160 et par hectare de blé 130 litres de semence[399]. Dans les plaines on se contente parfois de 120 litres de blé. Ces doses sont celles que l’on emploie également dans le Tell Septentrional[400]. La Friguia, qu’elle soit au Nord ou au Sud de la Medjerda, témoigne ainsi à cet égard d’une réelle unité. Dès qu’on a franchi le Fedj-Et-Tamer, le climat étant plus sec, l’hectare ne peut plus supporter des quantités aussi fortes : à moindre pluie, moindre semence. Dans la région du moyen Mellègue on n’enfouit plus que 120 litres de blé par hectare et 130 d’orge, chiffres qui baissent respectivement à 100 et 120 chez les Ouled-Ali et Naji des Fréchich et dans le Tell des Majeur pour tomber dans la Steppe limitrophe du Haut-Tell à 60 et 80. En même temps se modifie le quantum des terrains consacrés au blé et à l’orge. Le blé végétant plus tard a davantage besoin d’eau. C’est une céréale de Friguia et de sraouate. L’orge, dont la révolution est plus rapide, a moins à craindre la sécheresse. Elle convient donc à la Steppe et à la bande intermédiaire entre la Steppe et la Friguia. Dans le caïdat de Téboursouk et chez les Ouled-Ayar du Nord on cultive un peu plus de blé que d’orge. Dans le reste de la Friguia les deux céréales s’équivalent à peu près, mais avec une légère supériorité pour l’orge. Dans la zone non friguienne, l’orge toujours plus répandue représente en général les deux tiers des ensemencements de céréales. C’est ce que démontre le tableau de la page 338[401].
Avant 1881, les emblavements n’atteignaient qu’un total modeste, contrariés qu’ils étaient par les troubles permanents et le nomadisme. Depuis le Protectorat, la tranquillité publique instaurée, les voies de communication améliorées et la population accrue ont déterminé une extension énorme des emblavements comme l’atteste le tableau ci-après relatif au Contrôle civil du Kef :
EMBLAVEMENTS MOYENS EN HECTARES DE CÉRÉALES PAR PÉRIODES
+-----+-------------------------------+--------------------------------+ | | CAIDAT DU KEF | CAIDAT DE TAJEROUINE | | | | | | | | El | Sers | | | | | | | | | Mor |Rhorfa | | | | | | | |Ouargha|Nebeur| O.- |Zouarine|Ouartane|Charen|O.-Bou-|Zerhalma| | | |Bahra |Souani | Abida | | |Rhanem | | | | | pl. |Lorbeus| | | | | | | | |du Kef| | | | | | | | +-------+------+-------+--------+--------+------+-------+--------+ |1881 | 4.000 | 7.000| 5.000 | 4.000 | 7.000 |2.000 | 1.400 | 600 | | | | | | | | | | | |1882-| | 8.000| 6.000 | 5.000 | 8.000 |3.000 | 2.500 | 1.000 | |1886.| | | | | | | | | | | 7.000 | | | | | | | | |1887-| | 8.500| 7.500 | 6.000 | 8.500 } | 3.500 | 1.500 | |1891.| | | | | } | | | | | | | | | } | | | |1892-| |10.000| 8.500 | 7.000 | 10.000 }4.000 | 4.000 | 1.800 | |1896.| | | | | } | | | | | 7.500 | | | | } | | | |1897-| |12.000| 9.500 | 8.000 | 12.000 } | 4.400 | 2.000 | |1901.| | | | | | | | | | | | | | | | | | | |1902-| 9.000 |14.000|10.500 | 10.000 | 14.750 |4.800 | 5.140 | 2.500 | |1906.| |\______ _________/| | | | | | | | 34.500 | | | | | |1907-| 7.600 | | 10.000 |8.800 | 8.750 | 4.200 | |1910.| | 43.000 | | | | | +-----+-------+-----------------------+--------+------+-------+--------+
HAUT-TELL. — EMBLAVEMENTS DE CÉRÉALES PAR RÉGIONS
[Hec. d. c.: Hectares des deux céréales; n. ré.: non réussis]
+----------+--------------------+-------------------+--------------------+ | | 1907-1908 | 1908-1909 | 1909-1910 | | | Hectares de | Hec. | Hectares de |Hec. | Hectares de | Hec. | | | Blé | Orge | d. c.| Blé | Orge |d. c.| Blé | Orge | d. c.| | | réussis | n.ré.| réussis |n.ré.| réussis | n.ré.| | +------+------+------+------+------+-----+------+------+------+ |Massif | 1.180| 1.350| 7.060| 1.580| 2.140| 140| 2.710| 2.420| 3.280| |Ouargha | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | |Massif du | 3.300| 3.900| 4.870| 3.950| 4.930| 250| 6.590| 5.440| 870| |Kef[402] | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | |Caïdat de |11.420| 8.600| 6.760| 8.780| 8.680|2.530|10.020| 9.070| 1.220| |Téboursouk| | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | |Plaines | 5.520| 7.060|17.510|12.010|17.030| 700|19.570|18.840| 5.540| |centrales | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | |Ouled-Aoun| 7.250| 8.510|16.170|10.930|10.520| 80| 7.720|11.280| 7.000| | | | | | | | | | | | |Ouled-Ayar| 2.610| 2.060| 4.320| 3.050| 2.660| 950| 4.670| 4.250| 1.050| |du Nord | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | |Ouartane | 4.330| 5.290| 2.850| 4.120| 4.900| 290| 6.620| 6.830| 1.350| | | | | | | | | | | | |Bordure | 650| 790| 2.170| 1.860| 2.010| 190| 2.640| 2.920| 2.140| |Nord-Est | | | | | | | | | | | +------+------+------+------+------+-----+------+------+------+ | |36.260|37.560|61.710|46.280|52.870|5.130|60.540|68.050|22.450| | |\ /|\ /|\ /| |ZONE | 135.530 | 104.280 | 151.040 | |FRIGUIENNE| | | | | | | | | |Ouled-Ayar| 2.950| 3.600| 6.400| 3.360| 4.410| 520| 2.020| 1.860| 6.590| |du Sud | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | |Charen | 2.490| 4.200| 3.320| 2.900| 3.890| 140| 2.160| 3.180| 4.910| | | | | | | | | | | | |Ouled-Bou-| 540| 1.430| 8.380| 2.670| 3.380| | 2.930| 4.090| 3.820| |Rhanem | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | |Zerhalma | 130| 630| 4.210| 1.240| 1.800| 310| 1.080| 1.960| 1.900| | | | | | | | | | | | |Majeur du | 1.540| 3.950|17.150| 4.150| 5.630|5.080| 3.850| 6.200| 7.950| |Nord | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | |Fréchich | 2.030| 2.420|12.680| 4.050| 6.040|3.590| 4.830| 7.210| 4.980| |du Nord | | | | | | | | | | | +------+------+------+------+------+-----+------+------+------+ | | 9.680|16.230|52.140|18.370|25.150|9.640|16.870|24.500|30.250| | |\ /|\ /|\ /| |ZONE NON | 78.050 | 53.160 | 71.620 | |FRIGUIENNE| | | | +----------+--------------------+-------------------+--------------------+
En Friguia, les ensemencements ont doublé ou presque triplé en surface depuis trente ans. En non-Friguia, les progrès ont été encore plus accentués : la superficie livrée aux céréales a triplé chez les Majeur du Tell, quadruplé chez les Charen, sextuplé chez les Ouled-Bou-Rhanem et les Zeghalma. Au fond, les bons pays ont moins gagné que les autres, car, malgré l’état social ingrat, la richesse du sol y excitait à la culture dès avant 1881, tandis qu’en dehors de la Friguia les possibilités agricoles étant inférieures pesaient de tout leur poids sur les habitants, de concert avec l’insécurité, pour les maintenir dans l’état pastoral. De ce qui précède, et de ce que nous avons indiqué à propos de la démographie, il résulte que dans le Haut-Tell les cultures se sont, dans les six derniers lustres, plus développées que le chiffre de la population. Celle-ci a donc vu ses conditions de vie devenir plus favorables et en non-Friguia elle a demandé de plus en plus sa subsistance à l’agriculture de préférence à l’élevage. Toutefois, une différence sensible se révèle toujours entre la partie friguienne et la zone non friguienne du Haut-Tell, puisque dans ces dernières années les ensemencements ont envahi dans l’une de 100 à 150.000 hectares et seulement de 50 à 75.000 dans l’autre. Malgré que les deux régions aient une étendue quasi égale, la Friguia a donc deux fois plus d’hectares de céréales que la non-Friguia. C’est là un commentaire éclatant de ce que nous avons dit de la moindre pluviosité de celle-ci. Il n’est pas moins digne d’attention de savoir quelle proportion du sol est cultivée dans l’un et l’autre territoires :
1909-1910 / \ Surface Boisements Hectares Hectares non totale en en hectares cultivés cultivés et hectares non boisés
Friguia 794.000 279.000 151.000 364.000
(35,1 %) (19,1 %) (45,8 %)
Non Friguia 631.000 246.000 71.000 314.000
(38,9 %) (11,2 %) (50 %)
Que si l’on fait abstraction des peuplements ligneux, en Friguia on ensemença en 1909-10, le 29, 3 pour cent des terrains non boisés et en non-Friguia, le 18,4 pour cent. Mais, parmi les superficies non forestières, il en est beaucoup de rocailleuses et d’absolument impropres aux céréales. C’est ce qui explique que les Ouargha, chez qui le plancher forestier couvre 70.000 hectares, n’emblavent que 8.500 hectares. En revanche, chez les Ouartane, seuls 4.000 hectares ne paraissent pas susceptibles d’être mordus par le soc. Il en découle que plus du tiers du canton accueille du grain. Or, une des pratiques de l’agriculture indigène est la jachère annuelle ou même bisannuelle afin de laisser reposer la glèbe puisqu’on ne la fume pas. Dans certains pays qui sont d’ailleurs aussi les plus peuplés (Ouartane, Ouled-Ayar du Nord, Téboursouk, etc.), la charrue ne peut donc guère être mise en œuvre sur beaucoup plus d’hectares qu’aujourd’hui, à moins d’augmenter les risques de perte[403]. En non-Friguia, il y a davantage de marge. Les Ouled-Bou-Rhanem, par exemple, ne cultivent que le 14 pour cent de la partie non boisée de leur périmètre. Mais, ici, il faut compter avec la pénurie des pluies.
Si la progression des surfaces ensemencées a été générale depuis 1881, et ce en rapport avec le changement social, elle ne s’est pas manifestée d’une façon régulière, mais par une série d’à-coups qui sont en relation avec l’allure plus ou moins propice du climat selon les années, en relation également avec la quantité de semence disponible. Plus encore que les emblavements, la récolte est sujette aux vicissitudes atmosphériques (sécheresse, sirocco, grèle, etc.), exerçant une action tantôt assez bénigne comme en 1908-09 où les hectares non réussis n’arrivèrent en Friguia qu’à 4 % et en non-Friguia qu’à 18 % de l’ensemble, tantôt terriblement ruineuse comme en 1907-08 où manquèrent en Friguia 45 % des cultures (max. Ouargha 73 %) et 66 % en non-Friguia (max. Ouled-Bou-Rhanem 82 % et Zeghalma 84 %).
Ainsi, du Nord au Sud, de la Friguia à la non-Friguia, et du Haut-Tell à la Steppe, vont empirant les possibilités agricoles. En Friguia le blé est prépondérant ou très fréquent, les céréales occupent un quantum important de l’étendue du pays et la proportion d’hectares perdus est relativement faible. En non-Friguia où d’ailleurs il y a plus de terres légères et où on est obligé de semer plus clair, l’orge prédomine nettement, les céréales cèdent le pas à l’élevage et la proportion des hectares manqués, même en bonne année, est toujours considérable.
En dehors des facteurs climatiques, contribuent à restreindre ou à anéantir les récoltes les vers blancs et les invasions de sauterelles et surtout de moineaux. Ce dernier se reproduit en masse dans les endroits broussailleux comme le Frech de Zeriba et de là il s’élance sur les cantons à céréales, s’attaquant au grain encore laiteux. C’est à sa façon un nomade qui règle ses pérégrinations sur la maturation de l’orge et du blé. On le voit parfois s’établir en bandes entre une plaine et un sra. S’abattant d’abord sur l’orge de la plaine qui est plus avancée, il se précipite ensuite sur celle du plateau pour retourner à la plaine y picorer le blé et regagner plus tard le sra afin de s’y repaître du froment tardif des régions hautes.
Plaines et sraouate ne sont pas toujours isochrones en matière de récoltes. Quand les pluies ont été très copieuses, la plaine fournit davantage ; sinon, c’est le sra qui est plus généreux. D’une manière générale, le sra est préférable, car, lorsque l’année est très mauvaise, seul il procure quelque chose. En non-Friguia, les plaines se conduisent le plus souvent comme des steppes : Tajmout, Bermajna et Foussana se comportent comme la plaine de Kairouan et n’ont guère une récolte que tous les quatre ou cinq ans, notamment en ce qui regarde le blé.
L’accroissement des emblavures semble devoir continuer encore quelque temps, soit grâce à des défrichements, soit par des jachères moins longues. Mais cette progression ne saurait être éternelle et en tout cas elle s’effectue dès maintenant au détriment de l’élevage auquel elle retire de plus en plus de terrains. Le moment va donc venir, s’il n’est déjà sonné en quelques cantons (Ouargha, Ouartane, etc.), de prendre un contact plus intime avec le sol et de demander davantage à un même champ. Mais, pour obtenir plus que les six quintaux à l’hectare que l’indigène appelle bonne récolte[404], il faudrait qu’il se livrât à des pratiques exigeant plus de soins et aussi plus de fatigue. Association du travailleur et du propriétaire avec répartition en nature, absence de capitaux d’exploitation, peines réduites au minimum, ni fumure, ni améliorations foncières, ni constructions spéciales, telles sont les caractéristiques de l’exploitation indigène. L’abîme existant entre ces habitudes et celles de la culture savante, n’est pas près de se combler. Dans le Haut-Tell, sauf exceptions, nos protégés n’ont adopté ni la charrue française, malgré l’appât d’une réduction au dixième de l’impôt achour, ni les labours rebaï qui font disparaître le pâturage et entraînent un double loyer du sol au compte de la culture qui suivra. Encore bien moins sont-ils près de se plier aux besognes, roulages, hersages, etc., grâce auxquelles on combat en Beauce et en Brie la pénurie des pluies, et dont les procédés retour d’Amérique sont aujourd’hui vulgarisés sous le nom de « dry farming ». Pour contrebalancer la précarité des précipitations, surtout en non-Friguia, les indigènes n’ont recours en somme qu’à l’irrigation ou à l’épandage, lesquels ne sont pas spécialisés dans les oasis où la Steppe comme on a tendance à le croire[405].
2o =Les cultures irriguées et l’arboriculture=
Dans les garaats, selon l’époque de leur assèchement, on sème céréales d’hiver ou bien maïs, sorgho ou pois chiches et, grâce à l’imbibition du sous-sol, on a d’ordinaire de superbes moissons sans engrais ni repos annuel, car on ne redoute pas l’épuisement d’un sol qui renouvelle sans cesse sa couche superficielle. Près de Mactar, les quelques hectares de la Garaat des Ouled-Khezem pourraient être dessalés en les draînant par un ravin annexe de l’Oued-Haroun. En favorisant l’infiltration, la culture modifie la physionomie lacustre des garaats. L’El-Gouriat étant peu utilisée avant 1881, l’eau, raconte-t-on, s’y attardait pendant des mois. Actuellement, on y laboure environ 140 hectares et il faut des précipitations vraiment abondantes pour la remplir d’un étang occasionnel.
Quant aux oueds, pour en jeter le liquide sur leurs propriétés, les hommes n’ont eu qu’à en discipliner l’épanouissement naturel ou à le provoquer en obturant les rainures du sol par des barrages (rabta, sedd), auxquels sied mieux le titre de digues de dérivation, car il n’est pas question de retenues d’eau. Extrêmement simples en montagne, ces digues consistent, comme dans les Préalpes d’Europe, en un mélange de pierres, de terre et de fascines dans lesquelles entre ici surtout le genévrier. Rustiques et ne nécessitant aucun frais, ils suffisent à détourner les eaux vives des oueds et ce qui coule dans les ravines après les pluies. Les Ouled-Ayar-Dahara jouissent d’une grande réputation comme bâtisseurs d’ouvrages de ce genre. Les oueds de leur Hamadat descendant sur le Sers sont coupés de rabtas successives au nombre de parfois cinq ou six, et il en est de même sur le pourtour de Zouarine. Plusieurs de ces sdoud enfoncent des fondations dans la roche. En plaine, les digues plus puissantes sont, comme sur l’Oued- Sguiffa, édifiées en strates superposées de terre et de branchages formant des ensembles épais et résistants dont le type le plus frappant s’admire sur les rivières de la plaine de Kairouan.
Des barrages en maçonnerie, d’un coût respectif de 14.000 et 12.500 francs, ont été installés en 1901 par l’Administration des Travaux publics sur les oueds Sbiba et Guergour. L’Etat avança la somme en exigeant la constitution de syndicats[406] qui rembourseraient en 25 annuités l’argent prêté par le Gouvernement. Mais, tandis qu’à Sbiba on baigne bon an mal an 1.500 hectares, à l’Oued-Guergour l’irrigation ne peut s’appliquer qu’à une centaine. Elle manque même parfois complètement, par suite du colmatage du canal de dérivation par les sables. Les frais de premier établissement ont donc été ici excessifs et grèvent lourdement les intéressés, si bien qu’en 1908 le syndicat de l’Oued-Guergour réclama sa dissolution. On la lui refusa. On ne s’en persuadera pas moins qu’en cette matière il est essentiel que le montant de la dépense soit en proportion du profit qu’on peut en tirer. Le problème à résoudre est beaucoup plus économique que technique. Les travaux d’art et les belles constructions en pierres de taille sont donc à éviter. Le plus pratique est de continuer le système des lits accumulés de terre et fascines, quitte à l’améliorer par les procédés que peut suggérer l’industrie moderne (gabions, encadrements de ciment armé pour des vannes, etc.). Que si l’Etat prétendait absolument édifier des ouvrages magnifiques et dispendieux, il faudrait que l’irrigation n’ait pas à en souffrir. La somme annuelle à payer à l’hectare par les intéressés devra toujours être assez faible pour qu’ils aient un réel intérêt à arroser. Son taux ne sera donc pas proportionnel au capital sacrifié par le Gouvernement, pas plus que les billets de chemin de fer délivrés sur une ligne n’ont leur prix en rapport avec le coût plus ou moins onéreux de celle-ci.
La surface des chrabate du Haut-Tell peut s’élever à environ 9.500 hectares, ainsi répartis :
Hectares
ANNEXE DE TÉBOURSOUK 50 (Oued-Thibar, Oued-Remel.)
CONTRÔLE DU KEF 5.000 (Sers, Zouarine, Oued-Medeina, Kef, Nebeur, Felta des Ouled-Bou-Rhanem.)
CONTRÔLE DE MACTAR 2.500 (Kessera, Bargou, plaine de Siliana, Massouge, Hamadat des Ouled-Ayar, Rohia.)
PARTIE TELLIENNE DU CONTRÔLE DE THALA 1.800 (Aïn-Hédia, Oued-Sbiba, Oued-Haidra, Oued-Guergour, Oued-El-Hathob.)
Ce tableau montre que dans le Haut-Tell l’irrigation est pratiquée sur des superficies bien moindres que dans la Steppe puisque rien que dans la banlieue de Kairouan, le périmètre des syndicats des Oued-Zéroud et Merguellil est égal à 10.000 hectares. Elle pourrait être poussée davantage par la création de barrages sur des rivières comme l’Ousafa, le Sarrath, etc. Elle a cependant assez d’importance pour mériter quelques développements. Certains oueds ou sources (Oued-Massouge, Aïn- Hèdia, Oued-Médeïna), arrosent à la fois des céréales et des vergers. Ailleurs, on a des chrabate consacrées au blé ou à l’orge et qui, parfois trop humides, s’exagèrent en sortes de marais (centre du Sers et de Zouarine, etc.). Très appréciées dans la partie friguienne du Haut- Tell, les chrabate revêtent plus au midi une valeur particulière. Dans les plaines de la non-Friguia, l’irrigation est un peu comme dans la Steppe la condition sine qua non de la récolte.
Zone d’épandage de l’Oued-Horhihir, de l’Oued-El-Alleg et de l’Oued-El- Ma, la Felta des Ouled-Bou-Rhanem est une Beauce ou un désert selon que ces gouttières ont abrité un instant un flot vivant ou bien sont demeurées à sec. L’inondation ne se produit malheureusement pas tous les ans (1902 et 1903 oui, 1904 et 1905 non, 1906 oui). En 1903, trois fois se rua la vague fécondante et l’on eut alors des moissons merveilleuses atteignant jusqu’à 80 pour 1. Mais en 1904 et 1905, le rendement fut nul ou à peu près. Plutôt qu’une distribution régulière des précipitations, ce que l’on désire ici, c’est qu’elles se concentrent en un ou deux gros orages susceptibles de gonfler les oueds. Même dans les années pluvieuses, les terres irriguées se reconnaissent aisément à la mine plus florissante de leurs céréales. Dans la Felta, les Ouled-Bou-Rhanem sèment assez de maïs pour que cette céréale figure dans leur alimentation soit sous forme de purée (hasida), soit sous celle de pains où entre du froment. Sur l’Oued-Horhihir on se sert de l’eau avant qu’elle n’arrive dans la Felta. Autour de l’ancien bordj d’El-Meridj, qui date de 1863, la zmala de spahis, postée là pour surveiller la Kalaat-Senane et les tribus tunisiennes, arrosait environ 1.000 hectares[407].
La plaine de Rohia est aussi une felta qui commence après la réunion des oueds El-Aoud, Babbouche et Sguiffa. Les eaux pérennes de ce dernier y baignent 500 hectares environ, tandis que les crues des oueds Sguiffa et Babbouche s’y épanouissent sur une surface infiniment plus considérable. Même remarque pour la plaine de Sbiba où l’oued, issu du Garjouma et des sources de Sidi-Khalifa, centuple ou davantage lors des grosses pluies son débit habituel.
Les crues des oueds ont certaines conséquences regrettables que nous avons signalées au chapitre VI. Mais elles ont aussi des effets heureux qu’on ne constate guère en France. La somme de bien qu’elles déterminent est infiniment supérieure au mal, puisque grâce à elles plusieurs milliers d’hectares sont de temps en temps submergés par une eau limoneuse qui les fertilise. C’est grâce à l’irrigation et aux inondations que les plaines de Rohia et de Sbiba échappent à l’emprise de la Steppe. Ce sont les eaux sorties de la Friguia ou des sraouate qui conquièrent chaque année au Tell cette marche steppienne où parmi les salsolacées verdît, même en été, un beau fourrage, minette, ray-grass, polygonées, etc.[408].
Si les hectares de céréales irrigués dans le Haut-Tell ne sont pas très nombreux, en revanche, pas de vergers, pas d’olivettes qui n’aient dans l’arrosage la base même de leur existence. Jardins ou oliviers en terre sèche comme à Draa-Tammar de Kairouan ou à Sfax sont ici inconnus. Ceux du Haut-Tell coïncident avec les décherats dont ils utilisent les sources et dont ils constituent des dépendances, banlieue verte non inférieure à 400 hectares au Kef, à 60 hectares à Nébeur, à 27 hectares en bas de Medioula du Bargou, etc.
Les jardins ou vergers indigènes (sènia) consistent essentiellement en carrés de légumes (navet, oignon, ail, piment, poivron, fève, carotte, tomate, courge, pastèque) au-dessus desquels s’élèvent, çà et là, des arbres fruitiers (grenadier, cognassier, figuier). Il y a quelques cerisiers au Kef. A Aïn-Chett, on trouve quelques noyers et on en admirait jadis dans la Hamadat des Ouled-Aoun à Aïn-Zouza (pour Aïn- Jouza). Le Bargou se distingue par ses pêchers dont les fruits renommés dans tous les alentours mûrissent en septembre. A la zaouïa de Sidi Abdelmelek, on contemple quelques cédratiers. Des essences d’ornement s’offrent par endroits : frênes (dardar) à Zeriba, à Aïn-Mzetta, à Djebba, ormeaux au Bargou, micocouliers (guigueb) à Téboursouk et à la Kessera, peupliers blancs, etc. Employés pour faire des plats à couscous ou pour coffrer les galeries de mines, ces grands arbres tendent à disparaître. La sédentarisation augmente l’effectif des jardins. Durant ces dernières années, il s’en est créé beaucoup soit en plaine grâce à des puits (Sers, etc.), soit le long des rivières (Sbiba, etc.). Sur quelques points, les vergers jouent un véritable rôle économique. A la Kessera où l’on ne dispose que de peu de terres à céréales, le jardinage, les oliviers et l’apiculture sont les principales ressources de la population. Au Bargou, les multiples jardins échelonnés dans le lit de l’oued rapportaient aux villageois au moins autant que leurs céréales du Roba-Ouled-Yahia. Pourtant, la science maraîchère est dans l’enfance. L’eau, mal utilisée, se perd souvent sans profit. Toutefois, au Bargou, le captage des eaux pour Tunis a privé les indigènes non seulement du superflu, mais encore d’une partie du nécessaire. Les arbres fruitiers y périclitent et plus d’un habitant quitte la pioche pour s’adonner au colportage.
Dans le Haut-Tell, la vigne n’est qu’un accessoire insignifiant (au maximum 80 ha. de vigne, dont environ 75 dans les régions du Kef et de Téboursouk) presque entièrement aux mains de colons européens et surtout siciliens. Cependant, dans la plupart des jardins arabes, on en recense quelques pieds soit en plaine (Sers, Sbiba), soit en montagne comme à la Hamadat des Ouled-Ayar (Décherat-El-Ousseltia) et à Nébeur où l’on cultive de petits vignobles à peu près à la façon de l’Europe. On en retire un raisin de choix qui se vend jusqu’à Tunis et avec le produit duquel est payé presque tout l’impôt. Les vignobles arabes sont d’ailleurs rares, non seulement dans le Haut-Tell, mais encore dans toute la Tunisie : les exemples précités n’ont guère leur équivalent qu’à Rafraf près de Bizerte ou à Djerba.
Quant aux oliviers, en voici le tableau par circonscriptions :
Nombre Noms des régions d’oliviers --- / \ Imposés Jeunes Sauvages du plantations Kanoun --- --- --- 1o FRIGUIA :
Caïdat de Téboursouk 53.800 1.225 3.675
Caïdat du Kef 29.000 1.150 550
Bordure N.-E. du Haut-Tell 26.000 » »
Caïdat des Ouled-Aoun 22.800 2.050 6.650
Caïdat des O.-Ayar moins la 4.800 } région de la Kessera } } 2o EN DEHORS DE LA FRIGUIA : } 750 11.150 } Khalifalik de la Kessera 22.000 }
Caïdat de Tajerouine 1.000 } } 50 350 Tell des Fréchich et des Majeur 600 } ------- 160.000 -------
Avec ses 160.000 oliviers, le Haut-Tell se présente comme une des régions de Tunisie les plus mal pourvues à cet égard. C’est qu’en effet cet arbre, caractéristique de la côte orientale, est dans l’intérieur infiniment moins répandu, qu’il s’agisse du Tell septentrional (région de Bizerte exceptée), du Haut-Tell ou de la Haute Steppe. Dans le Haut- Tell lui-même, les olivettes, sortes d’annexes des décherats, sont en relation non avec la pluviométrie, mais avec l’habitat humain. Les décherats étant plus nombreuses dans la zone friguienne, c’est là par suite que l’on compte le plus d’oliviers. La partie la plus sèche du Haut-Tell, celle où l’on s’attendrait à noter le maximum de ces arbres en est, au contraire, quasi démunie, tout simplement parce qu’elle manque presque de villages. Une autre conséquence est que les 7/8es des oliviers de notre région sont distribués en onze groupes qui cadrent avec les plus gros centres indigènes (voir carte no 12).
Téboursouk 38.500
Au Djouggar 21.500
La Kessera 15.000
Bargou 13.500
Le Kef 12.500
Ellès 10.000
Bez 8.000
Dougga 7.000
Nebeur 5.000
Aïn-Bent-Saidane 4.300
Mansoura 4.000
Dans le Haut-Tell, l’olivier est traité comme les essences fruitières ordinaires. Il est irrigué comme elles, soit qu’il pousse en pieds isolés au milieu de grenadiers ou de figuiers, soit qu’il s’assemble en olivettes. La règle est générale et s’affirme même là où ces dernières n’accompagnent pas une décherat (Aïn-Slimane du Massouge, etc.). A défaut de source, l’humidité vient d’une rivière. Les oliviers de Mansoura sont dans le lit même d’un oued, ceux de la zaouïa de Sidi Abdelmelek de Siliana (1.000 arbres) s’arrosent par une dérivation de l’Oued-Lakhmès. Aussi, les oliviers du Haut-Tell ne rappellent-ils en rien ceux du Sahel. Plantés au hasard et sans qu’une main experte les ait émondés ou façonnés, ils se touchent presque les uns les autres et deviennent très élevés avec des troncs énormes. On n’est pas dans une olivette, mais dans un mail (Téboursouk, Nébeur, etc.). Si le spectacle est pittoresque, les arbres sont mal aérés dans un milieu trop humide, favorable aux maladies, et notamment à la fumagine. Depuis 1884, l’olivette de la Kessera envahie par cette hamra ne procure même pas en moyenne un litre d’huile par arbre[409]. La zaouïa de Sidi Abdelmelek a fait tailler par un sfaxien les oliviers qu’elle possède dans la zone inférieure ; vers le village, il faudrait non seulement élaguer, mais supprimer.
[Illustration : Carte 12. — RÉPARTITION DES CACTUS, DES OLIVIERS ET DES ZONES D’ÉPANDAGE]
Comme dans le oasis, et contrairement au Sahel, on pratique entre les oliviers des cultures de fèves ou d’orge. Loin d’être le roi unique de l’olivette, l’olivier y est parfois un hôte dédaigné. Le cas s’est vu à Téboursouk de gens ayant loué des olivettes domaniales ou habous avec le seul but d’y faire des céréales, et pour que ces oliviers soient entretenus par les locataires qui pourtant jouissaient des fruits, il a fallu que l’Administration y veille avec attention. Insouciance d’autant plus significative que Téboursouk fournit une huile meilleure, dit-on, que celle du Kef. L’olivier n’est donc pas très en vogue dans le Haut- Tell et le nombre des jeunes plantations y est minime.
Dans notre chapitre VII nous avons parlé des oliviers anciens soit romains, soit de date postérieure, retombés depuis à l’état sauvage. A Zeriba, on en recense 500 contre 3.200 accordant de l’huile. Dans le cheikhat des Ouled-Znag (rives de l’Oued-Ousafa en aval de Ksour-Uzappa) la proportion est inversée : 3.700 oliviers inféconds contre 520 à peine capables d’être imposés. Notons que ces vieilles olivettes délaissées sont d’ordinaire des olivettes de terre sèche. Leurs vestiges sont précisément le plus communs en des points où la culture des céréales n’apparaît pas comme très sûre. Tantôt on découvre en terrain plat (vallée de l’oued Khalled ou Frech de Zeriba), des survivants de plantations aux lignes encore reconnaissables. Ailleurs, et c’est le cas de Gafour, les oliviers s’aperçoivent dans les dépressions où ils profitent des eaux de ruissellement. En montagne, c’était la culture en terrasse, comme en Provence, avec murettes pour épauler les terres et garder l’humidité. Au Char, au Djebel-Serdj, au Djebel-Ech-Chehid et au Garjouma de Sbiba, paliers et oliviers (oliviers et chênes-lièges dans l’Oued-Fernane de Zeriba) sont la plupart du temps encore en place. Les uns et les autres ne demandent qu’à être consolidés ou greffés et débarrassés de la broussaille. Cette œuvre de rénovation a été commencée par les colons au Gafour et sur le versant du Haut-Tell qui descend à la plaine de Bou-Arada. Les gens du Bargou pourraient trouver dans des reconstitutions de ce genre un dédommagement au dépérissement de leurs jardins.
Quoi qu’il en soit, non seulement les vergers, mais encore les oliviers actuels du Haut-Tell dépendent strictement de l’irrigation. Qu’il s’agisse d’arbres ou de céréales, l’importance de celle-ci est attestée soit par un jeu assez savant de séguias, soit par l’existence d’un statut coutumier[410]. Au Kef, à Téboursouk, à Sbiba, on compte comme à Kasserine par oujba (laps de douze heures) ou par fraction d’oujba. A la Kessera, la oujba est dite aléma. Pas d’aïguadier. Au Kef et à Téboursouk, on se base sur l’appel aux fidèles que lance le mouedzen du haut de la mosquée au moment des cinq prières musulmanes réglementaires. A la Kessera, on considère la longueur de l’ombre d’une pierre signal (guemira). D’autre part, l’eau de chaque petite source est spéciale à telle ou telle sous-fraction et celle de l’Aïn-Soultane est divisée par groupes ou sous-groupes ethniques.
En ce qui concerne l’arrosage des céréales, les branches du réseau supérieur de l’Oued-El-Hathob du Nord, rameau septentrional de l’Oued- Zéroud, permettent des constatations intéressantes. Sur l’Oued-El-Aoud, affluent de gauche de l’Oued-Sguiffa, fonctionne un syndicat de fait qui épanouit l’eau de cette rivière sur plus d’un millier d’hectares au moyen de cinq séguias ayant chacune leur nom et dont quatre servent aux Msahla et la cinquième aux Ouled-Sidi-El-Mouelha. Sur les oueds Slèma et Aïn-Ksiba qui forment l’Oued-Babbouche, affluent de droite de l’Oued- Sguiffa, on remarque aussi toute une série d’usagers. Un peu en aval, à Rohia, les parcelles du lotissement furent dès le début (1898) dotées d’un règlement d’eau relatif à l’utilisation des 70 à 80 litres à la seconde que roule l’Oued-Sguiffa lui-même. A la fin de 1907[411], les colons de Rohia furent réunis en un syndicat et l’on compléta à cette occasion le règlement. Cependant subsiste la rivalité entre les gens de Rohia (irrigants d’aval) et ceux des oueds El-Aoud, Aïn-Ksiba et Slèma (irrigants d’amont). En outre, est demeurée dans l’ombre la question de l’indivisibilité du droit de l’eau et de la propriété de la terre et le caractère obligatoire du syndicat n’a pas été posé aussi nettement qu’il aurait été désirable. La législation officielle en cette matière délicate a donc encore des progrès à faire aussi bien dans le Haut-Tell que dans le reste de la Tunisie.
Au Sud de Rohia, sur l’Oued-Sbiba, l’eau est versée par moitiés en deux séguias, celle des Haouachem et celle des Sbitate des Smatha. Jusqu’à ces dernières années, elle était, au sein de chaque fraction, répartie non par hectare ou par jardin, mais par tente. Chaque feu, chaque père de famille profitait d’une oujba. C’était là un souvenir d’un ancien état de choses où la terre et l’eau étaient collectives. Mais, avec l’accroissement de la population, le nombre des oujbas se multiplia au détriment des besoins réels. Depuis 1890, Sbiba ayant vu se construire deux douzaines de maisons près des ruines de l’antique Sufes et des vergers ayant été créés, il fut indispensable de préférer un statut appuyé sur la superficie. A partir de septembre 1905, chaque méchia eut droit à une demi-oujba, les surfaces en jardins ayant l’exposant deux. Pour les petites parcelles, on adopta le gadous (durée de cinq minutes) comme au Djerid. La révolution d’arrosage (dèla) est à Sbiba de 48 jours.
L’irrigation, qu’elle s’applique à des céréales, des vergers ou des oliviers, a certaines conséquences d’ordre général. La plus frappante pour l’homme est le paludisme. Les oueds et les séguias laissent, lorsqu’ils tarissent, traîner çà et là des flaques qui constituent des conditions propices au pullulement de l’Anopheles Claviger, le redoutable moustique porteur de la malaria. Le paludisme se manifeste parfois dès juillet pour ne cesser qu’au commencement de novembre. Il est plus précoce en plaine parce que les rivières y suspendent leur courant plus vite qu’en montagne. Dans le Haut-Tell, Sbiba, Rohia, l’Oued-Thibar, Haïdra ont à ce sujet une renommée fâcheuse. Mais la malaria n’épargne pas les hauteurs. Au Kef elle n’est pas inconnue. A la Kessera, malgré une altitude de 1.025m, on déplore de temps en temps à l’automne des épidémies.
A un point de vue entièrement différent, il sied de signaler combien l’irrigation influe sur la bonne tenue du réseau hydrographique surtout en plaine. A Rohia, par exemple, il existe un enchevêtrement inextricable de ravineaux et de séguias actives ou mortes. Jusque vers 1908 la séguia de l’Oued-Sguiffa franchissait l’Oued-Babbouche pour charrier l’eau au delà de celui-ci. D’autre part, les gouttières vides se colmatent. Les canaux établis de main d’homme attaqués par l’érosion finissent par perdre leur profil plus ou moins rectiligne. Des sinuosités s’y dessinent comme dans les ruisseaux naturels. Il devient dès lors impossible de savoir où passait exactement l’oued primitif. A Rohia, personne ne peut montrer quel est le véritable lit de l’Oued- Babbouche et selon ses intérêts chaque propriétaire affuble de ce titre telle ou telle rainure à sa fantaisie. En saignant les rivières, l’irrigation accentue l’indigence de l’écoulement fluvial et contribue puissamment à sa discontinuité. Mais une forte portion de l’eau ainsi épanchée s’infiltre dans le sol et attend que l’homme aille la quérir par des puits peu profonds (Zouarine, Sers) ou bien elle fuse en aval en sources (Aïn-Saboun de la plaine de Sbiba, etc.). De cette manière, est doublement facilitée l’édification de maisons isolées et la plantation de jardins.
Les cantons à chrabate sont des régions riches. Les habitants des montagnes qui les dominent ont toujours tendu à y prolonger leur action d’autant plus qu’ils étaient en amont les maîtres de l’eau. Les Ouled- Ayar s’avancent ainsi dans le Sers presque aussi loin que les arrosages pratiqués au moyen des eaux de leur Hamadat. D’un autre côté, en tout pays, qui dit irrigations dit collisions. Plus d’une de ces zones fertilisées a été jadis un Bled-El-Baroud (Pays de la Poudre) âprement disputé entre tribus voisines. Ce fut le cas de Rohia réclamée par les Majeur et les Ouled-Ayar-Guebala. Il y a un siècle, le Bey mit d’accord les antagonistes en confisquant l’objet du litige. Il ne lui déplaisait pas d’ailleurs de s’assurer la possession des henchirs de ce genre. A Kasserine, à El-Alem au Nord de Kairouan, comme à Rohia, l’irrigabilité de la terre entraîna sa domanialité.