‹ La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)Chapitre 38 sur 62 · III - L’INDUSTRIE ET L’ÉLEVAGE

III - L’INDUSTRIE ET L’ÉLEVAGE

1o =L’industrie=

Dans le Haut-Tell, l’industrie est encore dans la phase exclusivement familiale. Nous avons vu au chapitre VII comment on utilisait les arbres ou plantes des forêts. L’huile est extraite par des méthodes très inférieures qui ne consentent pas tout le rendement désirable. Dans les décherats à oliviers, on recense en Friguia deux presses à huile à vapeur (Téboursouk) et une vingtaine de presses à traction animale contre sept en non-Friguia[412]. Quant aux moulins à farine, on en trouve trois avec moteur à pétrole au Kef et autant à Téboursouk et à Ebba-Ksour contre un à Tajérouine. Les moulins à traction animale sont à peine plus nombreux : une trentaine dans les villages de la Friguia contre trois en non-Friguia (Thala). Les presses ou moulins actionnés par la vapeur sont entre les mains d’Européens. Sauf les exceptions précitées, la mouture du blé se fait avec des meules à main au sein de chaque famille.

La tonte des brebis est exécutée par les hommes. Les femmes lavent ensuite la laine avec du zebs (plâtre) pour la désuinter, elles la cardent, la filent et tissent les burnous que leurs maris cousent ensuite. Elles confectionnent également des houlis, des couvertures, des tapis. Le tapis de haute laine (qtif) sort des mains des hommes, mais, sauf chez les Fréchich, il n’est pas très en honneur dans le Haut-Tell où il est remplacé par les nattes d’alfa. Avant 1881, on faisait chez les Drid et spécialement chez les Ouled-Djouine de fort beaux tapis. Avec les poils des chameaux on fabrique des sacs appelés gherara où l’on ensache les céréales. Avec la laine mêlée de poils de chèvre, on façonne les longues bandes nommées flidj, dont la réunion constitue la tente. Le paysan s’arrange en somme pour se suffire à lui-même. Ses acquisitions se limitent à des chaussons (bolras), des chemises de toile, des turbans ou chéchias, des étoffes bleues (melhafa) pour l’habillement des femmes. Mais, de même qu’ils cherchent à éviter toute dépense de numéraire pour leur habitation ou leurs vêtements, les bédouins ne songent pas à travailler au delà de leurs besoins en vue de ventes éventuelles. La teinturerie, la ferronnerie, la bijouterie sont exercées par de rares artisans qui ont des boutiques dans les centres les plus importants ou courent les marchés. De même dans les villes, il y a des maçons, des bourreliers, des menuisiers qui font des charrues à la fin de l’été, etc.

Ni mines, ni carrières exploitées par les indigènes. Autrefois, dans certains coins du Haut-Tell, on obtenait du sel par des procédés rudimentaires avant que le Gouvernement ne se soit réservé cette source de revenu. Sur deux points l’argile est employée pour la poterie, à Sidi-Asker de Zouarine[413] et dans les décherats Ousseltia entre le Roba-Ouled-Yahia et le Gafour (voir chapitre III). Mais ces produits sont loin de valoir ceux de Nabeul ou de Djerba.

2o =L’élevage=

Si les indigènes du Haut-Tell ne s’adonnent guère à l’industrie et à l’arboriculture, il en est tout autrement de l’élevage. Celui-ci dispose d’énormes surfaces (81 % du pays en Friguia et 89 % en non-Friguia en y comprenant les étendues boisées). Mais, en revanche, les animaux sont livrés à eux-mêmes, sans abris, sans soins, sans approvisionnements.

La comparaison entre les deux moitiés du Haut-Tell est à l’avantage du compartiment friguien, surtout en matière de bovins et d’équins. Pour les chameaux et les moutons, la zone non friguienne reprend le dessus à cause de sa moindre pluviosité. Alors qu’en Friguia l’hégémonie est à l’agriculture, en non-Friguia le cheptel, quoique de quantité inférieure, a dans la vie des gens plus d’importance relative. Dans les contrats de mariage des Fréchich et des Majeur, souvent il est question de bétail, tandis qu’en Friguia seul l’argent y sert de contre-valeur à l’épouse. Chez les Chaquetma, des femmes et des jeunes filles gardent les troupeaux.

ÉTAT DU BÉTAIL DU HAUT-TELL EN 1911

[Cham.: Chameaux]

+----------+-------+------+------+------+-------------+-------+-----+ | | | | | | Moutons | | | | |Chevaux|Mulets| Anes |Bovins| | |Chèvres|Cham.| | | | | | |grosse| queue| | | | | | | | | queue| fine| | | | +-------+------+------+------+------+------+-------+-----+ | =1o EN FRIGUIA= | | | |Massif | 435| 280| 255| 1.320| 28| 2.007| 3.775| 64| |Ouargha | | | | | | | | | | | | | | | | | | | |Massif du | 833| 286| 735| 2.500| 75| 5.750| 5.885| 122| |Kef | | | | | | | | | | | | | | | | | | | |Région de | 745| 869| 900| 6.425| 6.095| » | 8.050| 62| |Téboursouk| | | | | | | | | | | | | | | | | | | |Plaines | 1.577| 414| 1.447| 4.614| 750|16.575| 9.710| 371| |centrales | | | | | | | | | |du | | | | | | | | | |Fedj-Et- | | | | | | | | | |Tamer, au | | | | | | | | | |Krib | | | | | | | | | | | | | | | | | | | |Gafour et | 246| 56| 320| 1.070| 1.775| » | 2.136| 540| |Ouled- | | | | | | | | | |Mennaa | | | | | | | | | | | | | | | | | | | |Ouled-Aoun| 1.345| 339| 1.261| 4.241|18.451| » | 6.700| 158| | | | | | | | | | | |Ouled-Ayar| 146| 51| 353| 943| 6.045| » | 2.113| 138| |Dahara | | | | | | | | | | | | | | | | | | | |Ouartane | 950| 268| 1.520| 1.060| 2.100| 1.279| 1.350| 359| | +-------+------+------+------+------+------+-------+-----+ | TOTAUX | 6.277| 2.563| 6.791|22.173|35.309|25.611| 39.719|1.814| | +-------+------+------+------+------+------+-------+-----+ | =2o EN DEHORS DE LA FRIGUIA= | | | |Ouled-Ayar| 249| 87| 1.151| 1.800|11.705| neant| 6.450| 943| |Guebala | | | | | | | | | | | | | | | | | | | |Charen | 650| 190| 1.285| 704| 1.437| 797| 1.145| 189| | | | | | | | | | | |Ouled-Bou-| 760| 213| 265| 466| 1.101| 545| 1.384| 151| |Rhanem | | | | | | | | | | | | | | | | | | | |Zeghalma | 355| 86| 228| 204| 492| 350| 295| 114| | | | | | | | | | | |Fréchich | 710| 163| 2.500| 1.390| 5.700|13.200| 6.900| 770| |du Nord | | | | | | | | | |(O. Ali | | | | | | | | | |et Naji) | | | | | | | | | | | | | | | | | | | |Majeur du | 627| 210| 2.475| 3.075| 3.700|14.780| 7.000|1.925| |Nord | | | | | | | | | | +-------+------+------+------+------+------+-------+-----+ | | 3.351| 949| 7.904| 7.639|24.135|29.672| 23.174|4.092| | +-------+------+------+------+------+------+-------+-----+ | TOTAL | 9.628| 3.512|14.695|29.812|59.444|55.283| 62.893|5.906| | GÉNÉRAL | | | | | | | | | | | Chiffres en dessous | | | | | | | de la moyenne | | +----------+-------+------+------+----------------------------+-----+

Le chiffre accusé pour 1911 par le cheptel du Haut-Tell ne doit pas être considéré comme quelque chose de fixe, car, de temps en temps s’abattent sur le bétail des intempéries exterminatrices (voir chapitre V). L’effectif de 1911 se ressent de l’hiver 1910-1911, notamment en ce qui concerne Gafour, Téboursouk (bovins) et les Fréchich (ovins et caprins). Dans ce cas, la décroissance n’est que transitoire. Les troupeaux se reconstituent postérieurement. Plus grave est le fléchissement qui résulte des modifications de l’état social. C’est au cours de la décade de 1890-1900 que le troupeau tunisien a été le plus nombreux, favorablement influencé qu’il était par la sécurité des biens et des transactions. Mais cette situation en durant a vu changer ses effets. La tendance à la sédentarisation a amené les indigènes à préférer l’agriculture. Les facilités d’exportation ont agi également dans le sens d’une diminution qui semble définitive et qui ne touche pas de la même façon les divers cantons et les divers genres d’animaux.

1o Les animaux porteurs. — Le Haut-Tell a toujours été un des districts de Tunisie les plus vantés pour leurs chevaux. En 1750, des envoyés du roi de France vont au Kef pour s’y procurer des coursiers[414]. Au début du Protectorat, alors que dans la Régence la plupart de ces animaux sont peu étoffés par insuffisance de nourriture ou présentent des blessures ou des tares, le Haut-Tell offre seul aux Commissions d’achat des bêtes susceptibles d’être acquises pour la cavalerie. Aussi, en 1890, sur les dix stations de monte de Tunisie, six fonctionnent dans notre région : le Kef, Thala, le Ksour, le Sers, Siliana (1885-86)[415] Mactar (1890). Cette dernière est plus tard supprimée (1898), mais d’autres sont installées à Sbiba et à Téboursouk (1899) et à Tajérouine (1905). Encore maintenant, malgré les améliorations introduites à ce sujet par l’Etat dans toute la Régence, le Haut-Tell conserve un rang que seule pourrait lui disputer la Steppe de Kairouan (Zlass et Souassi). Sur les 35.000 équins de Tunisie, le Haut-Tell en a 9.600, sur 1.580 animaux studbookés en juillet 1911 il en abrite environ 400, c’est-à-dire le quart. Des 26 stations de monte existant en 1911 avec 119 étalons, notre région en possède 8 ayant en tout 40 géniteurs. Les stations les plus fréquentées par les indigènes sont celles des meilleurs pays d’élevage : Siliana a 7 étalons, le Sers, le Ksour et Thala chacun 6.

Abstraction faite des mélanges, le cheval de Tunisie[416] appartient à la race barbe. Moins élégant que l’arabe avec lequel il a pourtant des affinités, le barbe avec ses lignes arrêtées et vigoureuses est une excellente bête endurante et sobre. Des différences sensibles se vérifient selon le milieu et la nature des pâturages. Les variétés peuvent se résumer en deux types, le cheval des plaines de la Steppe, moins compact et se rapprochant davantage de l’espèce arabe, et le cheval des cantons montueux du Tell, animal dont les spécimens les plus caractéristiques se rencontrent dans la région que nous étudions. Belle poitrine, large croupe, mais tête lourde et jarrets souvent coudés, les chevaux du Haut-Tell sont solidement charpentés. Plutôt tassés autour du Kef, ils ont aux environs de Thala entre 1m 50 et 1m 60 de taille. On attribue leur forte ossature aux herbages des terres phosphatées. Dans les endroits très montagneux (Ouargha, Hamadat des Ouled-Ayar) des petits chevaux, courts et ramassés, grimpent comme des chèvres dans les rochers et s’apparentent à ce qu’on appelle les poneys des Mogod. Grâce à l’action des étalons arabes des stations de monte, pas mal de chevaux du Haut-Tell, sans rien perdre de la rusticité du barbe, ont plus de distinction et d’harmonie.

Depuis 1881, le chiffre des chevaux a pourtant baissé aussi bien dans le Haut-Tell que partout ailleurs en Tunisie. N’ayant plus besoin de bêtes de selle pour la guerre, pourvus d’étalons par l’Etat, les indigènes négligèrent le cheval. Les poulains sont rapidement vendus à des maquignons ou pour le service de l’armée. On ne s’attache qu’aux juments à cause de leur fonction reproductrice. Si l’on met les anciennes statistiques en regard de celles d’aujourd’hui, on constate que dans maints cantons du Haut-Tell, il y a parfois moins de chevaux que jadis. Les deux bradas des Ouled-Ali et Ouled-Naji des Fréchich, par exemple, chez qui piaffaient 1.370 chevaux en 1896 et encore 1.160 en 1901 sont réduits à 710 en 1911. En revanche, ils ont 2.500 ânes contre 2.075 en 1901 et 1.600 en 1896. Leur stock de mulets est de 160 unités (150 en 1901 et en 1896).

Tandis que le cheval a reculé, le mulet s’est maintenu. Le quadrupède est la monture chérie des chefs et des notables. Sur le sra de Téboursouk il est plus nombreux que le cheval : 869 têtes contre 745. Remarque identique en certains autres cantons montagneux, surtout là où il y a des décherats. Chez les Ouled-Ayar, dans le cheikhat de Bèz, on note 30 mulets et seulement 17 chevaux. Dans le khalifalik de la Kessera, il y a autant des uns que des autres (37 chevaux et 38 mulets). Zeriba (Ouled-Aoun) a 30 mulets contre 20 chevaux. Quant à l’âne, c’est, comme on dit, le cheval du pauvre. Résistant aux privations, capable de lourds fardeaux, il est pour le bédouin un auxiliaire indispensable. Aussi, accuse-t-il plutôt une augmentation, surtout dans les régions montagneuses où les chevaux ont beaucoup diminué.

Le chameau, dont l’aire naturelle est la Steppe, contrastait par trop avec les régions humides et neigeuses de la Friguia et avec les sraouate pour s’y conserver en masse après la disparition des conditions sociales qui avaient motivé son introduction. Avant 1881, les chameaux transportaient tentes et autre matériel lors des migrations des tribus ou encore on les employait à mener au Djérid les céréales qu’on y troquait contre des dattes ou bien on les chargeait de blé, d’orge ou d’alfa qu’on allait monnayer à Tunis. Depuis cette date, l’arabat s’est substituée au chameau là où sont des routes ou de bonnes pistes. Dans la circonscription du Kef-Téboursouk, les 3.800 chameaux de 1896 n’étaient plus que 2.500 en 1900 et 2.000 en 1911. De même, chez les Ouled-Ali et Naji des Fréchich, cet animal a fléchi de 1.800 têtes (1896-1901) à 770 en 1911. Pourtant, le dernier chameau n’est pas encore près d’avoir évacué le Haut-Tell. Si l’on n’en trouve plus qu’une soixantaine tant chez les Ouargha que sur le sra de Téboursouk, là où une bonne partie de la population gîte encore sous la tente, là où le nomadisme est encore en honneur, fut-ce sous la forme d’exodes d’aoûterons, le chameau comme la tente elle-même reste quelque chose de nécessaire.

2o Les animaux de boucherie. — Le porc honni des indigènes n’est élevé que par les Européens. Il est par suite assez rare. Autour du Kef, on en a environ 150 et 700 dans le caïdat de Téboursouk, dont plus de la moitié dans le seul domaine de Saint-Joseph-de-Thibar où l’on se livre à la fabrication des jambons. Bovins, ovins et caprins sont, au contraire, en immense majorité aux mains des indigènes.

Le bœuf du Haut-Tell s’inscrit en général dans la race ibérique. C’est un animal bas sur pattes, mais de corpulence assez forte. Comme le cheval, il est dans les régions à phosphates doué d’une ossature développée. Çà et là des sujets plus élancés évoquent la race d’Aquitaine. Il hante principalement les sraouate ainsi que nous avons déjà eu l’occasion de l’indiquer. Il y broute en effet les pâturages succulents qu’il affectionne et qui ne lui font pas complètement défaut, même en été. Les environs de Téboursouk s’identifient, pour ainsi dire, avec cet animal puisqu’ils en accueillent à eux seuls 6.500 têtes, presque autant que toute la zone non friguienne du Haut-Tell. L’esplanade du Goraa est pour les bovins un endroit de prédilection. En mai 1905, j’y ai admiré un troupeau de 200 têtes, un autre de 100 et un autre de 50. Il y aurait parfois là m’a-t-on raconté, jusqu’à un millier de bovidés. Sur le plateau Ouartane, il m’a été donné d’apercevoir un groupe d’environ 200 de ces animaux qui sont également répandus sur les sraouate des Ouled-Ayar et des Ouled-Aoun.

Sur les terres grasses et compactes des sraouate le bœuf est la bête de traction par excellence. Si on la compare à la vache de France, la vache de notre région n’est pas extrêmement lactifère, ce qui réside quasi uniquement dans la sécheresse plus grande du pays et la moindre qualité des herbages. Toutefois, les belles prairies des sraouate nourrissent au Goraa, au Dyr du Kef, autour de Mactar, chez les Ouartane, des vaches susceptibles de fournir jusqu’à 10 et même 12 litres de lait par jour, alors qu’en plaine la vache ne laisse traire que 7 à 8 litres au maximum. Il ne serait donc pas très difficile de créer par sélection sur les sraouate des troupeaux de vaches assez laitières pour atteindre un rendement rémunérateur et entretenir une industrie fromagère ou beurrière.

Les ovins du Haut-Tell comme ceux de toute la Tunisie appartiennent à la race barbarine. Bêtes assez hautes avec membres longs et fort squelette ainsi qu’il sied à des animaux marcheurs, leur toison lourde et abondante est un peu rude. Tant comme viande que comme laine ce mouton serait à améliorer pour répondre aux goûts de la clientèle d’Europe. Le tableau précédent atteste que les efforts tentés dans ce sens par l’Administration n’ont pas été vains puisque dans tout un secteur du Haut-Tell (caïdats du Kef, Tajérouine, et surtout Fréchich et Majeur) on a réussi à remplacer plus ou moins complètement le mouton à grosse queue du pays par la variété algérienne à queue fine[417].

Sur les 115.000 moutons du Haut-Tell, celle-ci en réclame aujourd’hui presque la moitié et dans le Tell des Fréchich et des Majeur elle absorbe les trois quarts de l’effectif ovin global. Pour achever l’œuvre, il conviendrait de faire de la propagande dans la portion orientale du Haut-Tell où le mouton à queue fine n’a guère pénétré. Un peu moins résistant à la famine que son congénère à grosse queue pour qui cet appendice constitue une réserve, le mouton à queue fine est, en revanche, plus agile. Il grimpe mieux dans les montagnes, fuit plus facilement le chacal et son accouplement est aisé. En France et à Tunis son prix de vente est plus fort. Mais sur les marchés de l’intérieur où l’acheteur courant est l’indigène, c’est plutôt l’opposé qui se produit. Le Tunisien préfère le mouton à grosse queue auquel il est habitué et dont l’appendice est pour lui une gourmandise gastronomique. Dans cette région située loin de la côte, la consommation locale pèse sur l’élevage. La substitution de la bête à queue fine à la bête à grosse queue ne peut donc être que progressive.

Quoi qu’il en soit de ces observations, le mouton occupe dans la fortune des populations du Haut-Tell une part qui n’est pas négligeable, surtout chez les Majeur et les Fréchich. En dehors de la valeur marchande de l’animal, n’oublions pas que la tonte qui s’exécute d’ordinaire fin avril, et parfois au début de mai sur les sraouate, a dans ce pays une importance particulière. Pour les gens qui n’ont pas d’oliviers, c’est la vente de la laine qui détermine dans l’année les rentrées d’argent initiales. Le lait joue en outre un des premiers rôles dans l’alimentation des indigènes, soit liquide, soit solidifié en beurre ou en fromage. On regrettera donc la baisse énorme infligée au cheptel ovin des Fréchich par les frimas et la sécheresse de 1910. Alors que les Ouled-Ali et Naji possédaient environ 50.000 moutons en 1906, on ne leur en trouve plus que 19.000 en 1911.

Chez les mêmes bradas et entre les deux recensements, les chèvres sont tombées de 36.000 à 7.000 et ce n’est pas là un avantage aussi grand que d’aucuns pourraient le croire. De petite taille et vêtu de longs poils noirs, cet animal est par son lait et sa viande d’un secours notable pour les indigènes. Utilisant des végétaux que le mouton refuse, la chèvre seule permet à l’homme le séjour dans certains cantons déshérités et de plus sa rusticité supérieure à celle des ovins lui consent de vivre sans transhumer.

Etant donné le peu d’empressement des indigènes du Haut-Tell à adopter des méthodes de culture plus scientifiques et la nature intrinsèque de la non-Friguia, il apparaît que le progrès agricole de la région et surtout de sa moitié méridionale doit être poursuivi plus peut-être par l’élevage que par les céréales. Il est en somme logique que les perfectionnements s’attachent à cadrer avec l’allure générale de l’exploitation d’un pays, lorsque celle-ci est solidement basée sur le régime pluvial et les aptitudes des habitants, et il semble plus aisé de modifier les pratiques de ceux-ci en ce qui concerne le bétail qu’en ce qui regarde les céréales. D’ailleurs, le dogme de la supériorité des céréales sur l’élevage et du cultivateur sur le pasteur commence à enregistrer des hérétiques depuis que le prix de la viande s’est élevé en Europe et en Tunisie dans des proportions énormes. Dès 1906, nous écrivions à propos de la Steppe des Fréchich et des Majeur[418] que le mouton n’avait à être sacrifié ni aux céréales, ni à l’olivier et qu’il présentait pour l’économie de la contrée autant d’intérêt qu’eux. Augustin Bernard s’est prononcé dans le même sens à plusieurs reprises[419]. En France, des hommes politiques comme le sénateur Baudin ont attiré l’attention sur l’opportunité de conférer à la production animale le rang qu’elle mérite. En Italie, dans un livre récent, le Chef du Service de Statistique agraire au Ministère de l’Agriculture a osé dire[420] que la Péninsule ensemençait trop d’hectares et qu’il serait plus adéquat aux qualités du sol d’en diminuer le chiffre au profit de l’élevage[421]. Sans compter qu’une des manières d’accroître le rendement des céréales dans le Haut-Tell réside dans les fumures appropriées et que celles-ci ne seront guère possibles à peu de frais pour les indigènes que par l’entretien d’un troupeau nombreux.

Les défauts des éleveurs indigènes sont connus. Leur bétail vit sans frais, mange ce qui s’offre à lui, couche où il peut. Ni provisions, ni abris. Est-on dans une période douce comme température et riche en herbe, le cheptel se multiplie et nul ne songe à réaliser en argent ce qui excède la capacité normale du pâturage habituel. Aussi, vienne la froidure, la neige ou la sécheresse, ces collectionneurs imprévoyants subissent les pertes formidables que nous avons citées à propos de l’hiver. Or, la plupart de ces dégâts sont parfaitement évitables. En premier lieu, les animaux ont besoin sur les sraouate de hangars pour les soustraire aux frimas. L’Etat interviendrait ici avec beaucoup d’efficacité en laissant couper gratis des perches dans les taillis voisins, en attribuant des primes et en déployant tous les moyens de persuasion. Contre la disette, sur les sraouate et dans les merjas des plaines, il ne serait pas trop difficile aux propriétaires dûment stylés de réunir une quantité assez considérable de fourrage. En non-Friguia, il faudrait principalement propager le cactus dans les parties basses, notamment la variété sans épines, abondante à El-Ala dans la Steppe limitrophe. Enfin, dans sa défense de la forêt, le Gouvernement, comme nous l’avons suggéré au chapitre VII, agira sagement en se bornant strictement à la protection indispensable et en s’abstenant de tout ce qui entraverait l’élevage, car celui-ci importe à la prospérité de la contrée au moins autant que l’intégrité des boisements.

Il est véritablement regrettable pour les indigènes que leur religion prohibe le cochon qui réussirait à merveille dans toute la zone du chêne-vert. Sur les sraouate de la Friguia, c’est l’élevage des bovins qui devra être favorisé. En plaine et en non-Friguia, c’est celui des moutons. On y encouragera le développement de la brebis à queue fine. Notons à ce propos que le progrès ne doit pas consister à enfler démesurément l’effectif du troupeau pour obtenir de grasses statistiques. Il y a, au contraire, avantage à borner annuellement le stock fixe à un chiffre de têtes servant de fonds de roulement et dont la nourriture puisse à peu près toujours être assurée par les ressources disponibles en pâturage ou en fourrage. Quant au surplus, il devra être vendu et non collectionné à grands risques, comme aujourd’hui. De cette façon, on s’affranchira des dîmes désastreuses payées au climat et on livrera au commerce le plus de viande possible. Cette organisation de l’élevage rationnellement conçue et vers laquelle il sied d’incliner les indigènes les mettra à même de tirer de leur cheptel le maximum de bénéfice. Elle atténuera la transhumance et éliminera ainsi quelques- unes des mauvaises conséquences de celle-ci.

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[Note 381 : Faute de recensement proprement dit, ce n’est qu’à travers les rôles de la mejba, impôt de capitation frappant tous les mâles de 17 à 60 ans, que nous pouvons atteindre le chiffre réel de la population. Chez les Italiens et Maltais de Tunisie, gens démographiquement assez comparables aux Arabes, les personnes âgées de 20 à 60 ans donnent 51 % de l’ensemble. (Bull. Direct. Agric. et Com., 1907, p. 215.) Il suffira donc de multiplier par quatre le chiffre des mejbas pour obtenir avec une approximation suffisante celui de toute la population tunisienne indigène. Vu ce qui précède, le nombre atteint de cette manière sera plutôt au-dessus qu’au-dessous de la réalité. Les évaluations de la Statistique officielle insérée dans le Rapport au Président de la République pour 1910, p. 25, sont donc excessives surtout pour le Kef, Téboursouk et Tajérouine.]

[Note 382 : Il nous a été impossible d’étudier cette répartition par cheikhats, quelques-uns de ceux-ci étant encore ethniques et les autres n’ayant leurs limites marquées sur aucune carte.]

[Note 383 : Cheikhats de Sra, Mellala, Ferchane, Djeradou et Sakiet.]

[Note 384 : Cheikhats de Gafour Est et Ouest.]

[Note 385 : Cheikhat des Ouled-Ayar-Dahara (Bèz, El-Harat, Maamria, Ouled-Salah, Ouled-Saïd, Ouled-Khezem, Ouled-Hamed-ben-Ali) et cheikhat des Sayar.]

[Note 386 : Cheikhats de Zouarine, Ksour, Sidi-Barkat, Benoua, Koudiat- Chaïr, Aïn-Ksiba.]

[Note 387 : Cheikhats de Oued-Ramel, Guern-El-Alfaïa, Tajérouine, Sidi- Abdelbasset, Sidi-Mtir.]

[Note 388 : Cheikhats de Slata, Felta, Mzita, Kalaat-Senane, Ajerda.]

[Note 389 : Rappelons qu’à l’époque romaine cette région était précisément occupée par de grands saltus impériaux.]

[Note 390 : Mechra El Melki, p. 228-229 et 272.]

[Note 391 : Notons que les étendues rocheuses et les forêts restaient au Gouvernement comme étant des terres mortes non susceptibles d’appropiation.]

[Note 392 : Voir le chapitre IV de la monographie que nous avons publiée sous ce titre en 1906. Ledit chapitre est en date la première étude relative à l’évolution du régime foncier chez les tribus tunisiennes.]

[Note 393 : Nous avons emprunté ce tableau à MALET : Rapp. sur l’extension de la culture du tabac en Tunisie. (Bull. Direct. Agric. et Comm., no du 15 oct. 1898, p. 74.)]

[Note 394 : Voir l’étude précitée de MALET (ibidem).]

[Note 395 : SALLUSTE : De bello Jug., 57. Au XVIIIe siècle, DESFONTAINES dira de même (Op. cit., p. 79), que les environs du Kef, fertiles et bien cultivés, sont la partie la plus féconde de la Régence.]

[Note 396 : Le verbe badara signifie « faire diligence ». Bedri répond à nos adjectifs « précoce, hâtif ». L’année ajmi est en retard de 13 jours sur la nôtre.]

[Note 397 : En arabe régulier, méchia signifie « bétail », d’où est issu le sens d’attelage de deux bœufs, puis celui de surface qu’une charrue suffit à labourer pendant la campagne agricole. C’est en somme exactement le manoir du Moyen-Age. On estime en général que la méchia vaut une dizaine d’hectares, mais ce chiffre, faible pour les pays à sol léger, n’est plus sur les sraouate que de sept à huit hectares.]

[Note 398 : Voir à cet égard MINANGOIN : La culture des céréales en Tunisie. (Bull. Direct. Agric. et Comm., 1908, p. 81 et suiv.)]

[Note 399 : Les 100 litres de blé pèsent en moyenne 80 kilos et les 100 litres d’orge 60 kilos.]

[Note 400 : Voir au Journ. Off. Tun. la liste annexée à l’arrêté du Directeur des Finances du 4 février 1911 donnant à propos de l’achour des céréales l’équivalence en hectares des quantités moyennes de semences par région.]

[Note 401 : Ce tableau offre le chiffre total des ensemencements en hectares, la méchia ayant été considérée égale à 10 hectares. Mais chaque céréale n’y a que le chiffre d’hectares où la récolte a été assez réussie pour payer l’impôt achour. Parmi les hectares exonérés, il y a d’ordinaire plus d’hectares de blé que d’hectares d’orge. La proportion des emblavures en blé est donc plus forte que celle qui résulte de la comparaison des hectares taxés.]

[Note 402 : Sauf les cheïkhats du Kef, comptés avec les plaines centrales.]

[Note 403 : Dans le caïdat de Téboursouk on cultive chaque année à peu près le quart des terres labourables.]

[Note 404 : L’arrêté du 29 mars 1912 sur l’impôt achour donne comme montant d’une récolte moyenne 6 hectolitres à l’hectare, c’est-à-dire 480 kilos de blé et 360 kilos d’orge.]

[Note 405 : BRUNHES, dans son livre sur l’Irrigation, ne parle guère, en ce qui concerne la Tunisie, que des oasis.]

[Note 406 : Voir les deux décrets en date du 13 avril 1901 au Journ. Off. Tun. du 20 avril. Le Syndicat de Sbiba compte 220 participants.]

[Note 407 : CASTEL : Tébessa, II, p. 158.]

[Note 408 : PLAYFAIR (Op. cit., p. 193), arrivant à Rohia après avoir passé par Kairouan, Djilma, Sbeïtla, Sbiba, s’émerveille de voir un pays vert coupé de nombreuses rigoles succéder aux plaines brûlantes. C’est là, dit-il, « l’entrée de la fertile et arrosée région du Tell ».]

[Note 409 : Un olivier moyen rend 7 litres.]

[Note 410 : Pour plus de détails à ce sujet, lire notre étude sur les Règlements d’irrigation dans le Haut-Tell.]

[Note 411 : Décret du 25 déc. 1907. (Cf. Journ. Off. Tun. du 28).]

[Note 412 : Au début de l’occupation, le caïd de la Kessera, El Borni, avait une roue à aubes horizontales qui tournait hydrauliquement et fonctionnait comme moulin à huile. Après sa mort, cet instrument trop perfectionné fut abandonné.]

[Note 413 : Cette industrie y est déjà signalée en 1829 par DE FILIPPINI, Op. cit., passim.]

[Note 414 : PLANTET, Op. cit., II, p. 433.]

[Note 415 : Le chiffre entre parenthèses est la date de création de la station.]

[Note 416 : A propos de l’élevage, lire quelques pages de SANSON : La production animale en Tunisie. (Bull. Direct. Agric. et Comm., 1898, p. 14-34.)]

[Note 417 : Vers 1890, celle-ci n’existait, çà et là, qu’à l’état sporadique. On notait un millier de têtes chez les Ouled-Aoun d’où ce mouton a disparu depuis et divers troupeaux chez les Majeur, où cette introduction était due à un cheikh qui avait vécu longtemps en Algérie. BOURDE : Rapport à M. Rouvier, Résident Général de France, sur l’élevage du mouton en Tunisie, Tunis, 1895, p. 19-20. Voir aussi notre Steppe Tunisienne chez les Fréchich et les Majeur, chap. VI.]

[Note 418 : Op. cit., chap. VI.]

[Note 419 : Par exemple dans son livre en collaboration avec LACROIX sur L’Evolution du nomadisme en Algérie, Alger-Paris, 1906, et dans son étude sur le Dry-Farming, p. 428.]

[Note 420 : VALENTI : L’Italia agricola dal 1861 al 1911. Publication de l’Académie des Lincei pour le cinquantenaire de la constitution du royaume d’Italie, 1911.]

[Note 421 : L’économiste EINAUDI : Progresso agrario ed agro romano. (Corriere della Sera, no du 27 août 1911), commentant cet avis remarquait, à propos de la campagne de Rome, que celle-ci, avec les 60 % laissés au pacage, contre 29 % aux céréales, était dans une situation absolument harmonique avec les qualités du canton.]

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