CHAPITRE ONZIÈME - I
=Les mouvements de la population indigène=
· · ·
La question de la transhumance que nous venons d’effleurer en traitant de l’élevage nous incite à examiner dans leur ensemble les migrations occasionnelles ou périodiques des groupes humains[422].
LA RÉCOLTE DES FRUITS DU SOL
· · ·
1o =La moisson=
Les caravanes commerciales appartiennent au passé[423]. D’autre part, il suffit de mentionner la cueillette des olives ou bien l’écorçage des pins et des génévriers qui chaque année conduit les Ouled-Mehelhel des Ouled-Ayar dans les forêts des Fréchich pour y fabriquer du goudron. Observons, en revanche, ce qui a lieu lors de la moisson ou de la cueillette des figues de Barbarie.
Du 15 mai à la mi-août, les champs sont remplis de bandes de travailleurs et de travailleuses. A cheval sur les derrières ou sur les flancs des équipes, le maître les gourmande ou les encourage de la voix et du geste et les pièces de céréales s’amoindrissent au fil des faucilles. Par dessus une chemise de toile, les hommes portent sur la poitrine et sur le ventre un grand tablier de cuir roux (metnine). Des gantelets de même nature arment le poignet et l’avant-bras. Des djeraïd[424] et des gourgs identiques à ceux en usage contre le froid garantissent les jambes et les pieds contre les piqûres des épis barbelés. Les femmes sont protégées simplement par l’épaisseur et l’ampleur de leur robe flottante.
Ces opérations, en amenant propriétaires et khammès parfois assez loin de leurs habitations ou de leurs campements, les obligent à s’installer sous la tente à proximité du point où se déroule leur action journalière. Les villageois de Zeriba ont leurs cultures dans la plaine de Sidi-Naoui à deux, trois ou quatre kilomètres de leur décherat. Beaucoup étant sans montures, perdraient énormément de temps s’il leur fallait chaque soir regagner leur montagne. Aussi, tandis qu’une moitié des femmes, les jeunes enfants et les vieillards gardent les maisons de pierre de Zeriba, le reste de cette population dresse aux abords de l’Oued-Lakhmès, non loin de la source de Ras-el-Ma, un Zeriba de poil et de bois, considérable, inattendu, éphémère.
Dans le Haut-Tell, la main-d’œuvre locale est en général inférieure à ce qu’il faudrait, et l’on doit, par conséquent, recourir à des bras mercenaires. D’autre part, les habitants de la Steppe, toujours plus ou moins démunis de céréales, se félicitent de pouvoir chercher dans le Tell un supplément appréciable ou même les ressources indispensables à leur vie et à celle de leurs familles. Dès que le printemps expire, de nombreuses compagnies d’indigènes de la Steppe ou de la non-Friguia se dirigent vers la Friguia pour s’y proposer aux agriculteurs. Beaucoup ne s’en vont qu’après avoir récolté chez eux leurs propres champs, ce qui, vu la faible quantité des emblavures et la maturité plus précoce, ne les empêche pas de participer aux moissons plus tardives du Nord. Ces immigrants temporaires qui représentent en Tunisie les « camberlots » ou les « aoûterons » de France se trouvent ainsi passer l’été dans le Tell où ils sont désignés sous le nom de saiafa « estiveurs ».
Les déplacements des saiafa ne sont soumis à aucune règle fixe. Les journaliers en quête d’embauchage se rendent dans les cantons que la rumeur publique leur annonce comme les plus propices. Dans une certaine mesure, ils obéissent à l’attirance du voisinage. Les Ouled-Ouezzez (Fréchich du Sud) s’acheminent vers les Fréchich du Nord (Ouled-Naji et Ouled-Ali) d’où ils débordent sur la région de Tajérouine et du Kef. Chez les Ouartane, ce sont des Majeur qui fournissent la main-d’œuvre. Aux Ouled-Ayar et Ouled-Aoun, on reçoit aussi des Fréchich et des Majeur, mais surtout des Zlass qui descendent de là sur la zone des plaines centrales du Haut-Tell et sur Téboursouk. Quant aux Hamama, on les rencontre un peu partout.
La frontière artificielle qui divise la Tunisie de l’Algérie n’arrête pas les moissonneurs[425]. Les céréales des environs de Tébessa tombent souvent sous le fer de faucilles fréchiches ; chez les Beni-Khiar travaillent des Ouled-Bou-Rhanem. Réciproquement, pas mal d’algériens s’emploient chez les Ouargha et autour du Kef. Mais il n’y a rien là d’absolu. Journaliers ou fractions de tribu ne fréquentent pas toujours un endroit identique. Tout dépend des occasions. Il peut même arriver que certains groupements accoutumés à accueillir des saiafa soient contraints par une très mauvaise année d’aller eux-mêmes dans une région plus fortunée. Les cultivateurs des plaines de la Friguia ne sont pas entièrement exempts de semblables vicissitudes. Quand dans un champ sa besogne est achevée, la horde des moissonneurs plie bagage, s’avançant progressivement du Sud vers le Nord en suivant la venue à terme des céréales, plus reculée en moyenne à mesure qu’on approche de la Medjerda. Mais, à cause de la différence qui court à cet égard, entre l’orge et le blé, et entre les plaines et les sraouate, maints saiafa hantent à peu près tout l’été les mêmes parages.
Les saiafa ne se chargent dans leurs pérégrinations que du strict nécessaire. Les bambins, les jeunes femmes demeurent dans le pays d’origine. Ces aoûterons campent sous des abris minuscules, tentes constituées de morceaux de sacs cousus, de vieux flidjs hors d’usage, ou d’un assemblage de toiles et de tissus divers. D’aucunes résultent de couvertures jetées sur des piquets. Variées de couleur et d’allure, brunes, rougeâtres ou bariolées, aplaties ou pointues, ces chambres de hasard allongent au ras du sol les lignes gaies et un peu comiques de douars enfantins, petits coquinvilles d’étoffe qu’au premier coup d’œil on distingue des douars du pays.
Les saiafa sont dits également hatthaia[426] ou bien encore achchara (décenniers) parce que leur salaire atteint le dixième de ce qu’ils ont coupé. Proportion purement théorique d’ailleurs. On leur accorde par exemple un dixième pour l’orge et un quinzième pour le blé, taux susceptible de s’abaisser l’un jusqu’au quinzième ou au vingtième, l’autre parfois jusqu’au vingt-cinquième, voire au trentième. En 1906, dans le Roba-Ouled-Yahia, on a donné pour l’orge la seizième gerbe et pour le blé la trente et unième. La rémunération est modifiée en somme en raison de l’offre et de la demande et aussi de l’abondance de la récolte qui a pour corollaire un avilissement du loyer d’ouvrage. Si les épis sont touffus, un adulte vigoureux dans une journée de dix heures ramasse 150 bottes dont 7 à 15 (orge) ou 5 à 10 (blé) deviennent sa propriété. Si l’on calcule que quatre bottes d’orge et cinq de blé produisent respectivement une guelba ou double décalitre et si l’on réfléchit que la guelba d’orge nouvelle se vend en moyenne un franc et la guelba de blé 2 fr. 25 ou 2 fr. 50, on verra que le paiement en nature peut valoir aux travailleurs un gain minimum de 1 fr. 75 ou de 2 fr. 75 et un gain maximum de 2 fr. 75 ou de 4 fr. 50 par jour, selon qu’il s’agit d’orge ou bien de blé. Les quelques propriétaires qui pratiquent la compensation en argent, ce qui est d’ordinaire le cas des colons, versent autour du Kef à leurs mercenaires des gages journaliers de 1 fr. 60 à 1 fr. 80, qui fléchissent un peu au-dessous de ce chiffre dans la région de Tajérouine et lui sont, au contraire, légèrement supérieurs aux environs de Téboursouk.
L’effectif des saiafa occupés dans ces contrées est des plus inconstants. La disette règne-t-elle dans la Steppe, les populations de cette zone se ruent vers le Tell et, aiguillonnées par le dénument, elles forcent parfois la main au maître jusqu’à trancher malgré lui les tiges dans ses champs. Heureux encore celui-ci quand des bandes faméliques n’abattent pas les javelles à son insu et à son détriment. Inversement, lorsque l’année est excellente ou simplement bonne dans les districts à saiafa, ceux-ci absorbés chez eux n’ont pas le loisir ou la volonté d’émigrer vers le Tell assez tôt, ni en quantité suffisante. C’est ce qu’on a vérifié en 1903 où les moissonneurs n’ont paru qu’à l’expiration de juin dans les pays du Kef et de Téboursouk, avec quel retard pour l’emmagasinement du grain : aux premières pluies de novembre tout n’était pas encore dépiqué[427]. Observons enfin que certains saiafa ne restent pas dans le Tell durant toute la campagne d’été, mais rentrent chez eux, soit lorsqu’ils estiment qu’ils sont assez pourvus, soit pour fuir l’insalubrité que les steppiens attribuent aux terres assez arrosées du Haut-Tell, soit pour la cueillette des figues de Barbarie.
2o =La cueillette des figues de Barbarie=
A cause des froidures hivernales, les peuplements de cactus (hendi) ne sont pas communs dans le Haut-Tell. Sur les sraouate ils sont incapables de subsister et négatifs ont été les essais tentés à Mactar à l’effet d’enclore d’opuntia le cimetière européen. Ce végétal ne peut vivre dans la zone élevée du Haut-Tell qu’à condition d’avoir une exposition appropriée, face au Sud (Téboursouk, Dougga, la Kessera) vers une plaine assez chaude, ou encore d’être dans une gorge ou une vallée abritées du djebeli (Ousafa, Djouf de Mided). Les cantons les plus propices pour lui sont le Bled-Zelfane, la région des Charen, le Berbérou et le Bled- Remil près de la plaine de Bou-Arada (voir carte no 12) où il trouve le sol de sable qu’il affectionne. La plantation du Remil, la plus considérable que possède d’un seul tenant le Haut-Tell, couvre, avons- nous dit, 270 hectares. Mais ni cette masse d’opuntia, ni les cactus de la Foussana, ni ceux du Berbérou, annonciateurs des étendues de même nature du pays Zlass, ne sont grand chose en comparaison de la superficie totale de la contrée que nous étudions. Au surplus, même dans les endroits les plus favorables, les hivers rigoureux déciment terriblement les peuplements à Zeriba, à la Kessera, à Mided, au Zelfane. Vers 1830, les frimas détruisirent une petit forêt de hendis encombrant les ruines de Kasserine[428]. Ce n’est que dans la Steppe, et notamment chez les Zlass et les Majeur du Sud, que l’opuntia devient un des éléments caractéristiques de la végétation, au Bled-el-Ala, chez les Ouled-Idir, au Djebel-el-Abeid et vers Sbeïtla. Ainsi, d’une part, le cactus est loin d’être très répandu dans le Haut-Tell et, d’autre part, la Steppe voisine en montre à proximité des surfaces remarquables.
On sait quel rôle joue le hendi dans la vie des indigènes. En automne, pendant deux mois, un certain nombre d’entre eux se nourrissent quasi exclusivement de ses fruits, ce qui épargne leur stock de blé. Les premières figues de Barbarie mûrissent dans le Haut-Tell vers la fin août et il y en a jusqu’au déclin d’octobre. Quelques espèces sont particulièrement estimées. Chez les Ouled-Rhilane (Bled-Zelfane) il en existe une dont la chair n’a que très peu de pépins et dont la peau fine s’ôte assez aisément. Les Majeur la vantent et la disent préférable aux meilleures espèces du pays Zlass. Les raquettes jûteuses de l’opuntia ne sont pas moins secourables pour le bétail, quoiqu’il n’y ait pas ici de cactus inerme. Mais les chameaux mangent les feuilles à même la plante, sans s’inquiéter des épines, et quelquefois les bœufs font de même. Cependant, avant de livrer les raquettes aux bovins ou aux ovins, les femmes les débarrassent de leurs piquants. Aux époques de sécheresse, les cactus sont pour les bestiaux soit un précieux adjuvant, soit même l’alimentation unique. D’ailleurs, pas mal d’herbe égaie toujours les fourrés d’opuntia.
Parmi les populations du Haut-Tell, les unes ont chez elles assez de ressources agricoles et de pâturage pour ne pas avoir besoin de recourir aux hendis. C’est le cas de mainte fraction des sraouate de la Friguia. D’autres se contentent des cactus dont elles sont nanties (Charen, Zeghalma, Ouled-Bou-Rhanem, Ouled-Naji, gens de la vallée de l’Ousafa, du Serdj, du Bargou). Quelques tribus évoluent d’un secteur à l’autre du canton qu’elles occupent. Les Hababsa quittent leur plateau pour la vallée de l’Oued-el-Hathob. Les Ouartane descendus de leur sra s’assemblent au Koudiat-Chaïr. Les Guemata des Fréchich vont à l’Oued- Guergour. D’autres peuplades enfin, démunies du précieux végétal, se résolvent après l’été à un voyage annuel pour aller, selon l’expression arabe « automner dans les cactus » (ikharfou fi el hendi). Les uns ne sortent pas du Haut-Tell. C’est ainsi que pas mal de Fréchich et de Majeur se réunissent autour des cactus du Zelfane et de la Foussana. Les opuntias de Kalaat-Djerda sont fréquentés non seulement par les Zeghalma dont ils hérissent ce coin de territoire, mais encore par les Haouafedh (Ouled-Ali des Fréchich) dont 8 à 900 âmes se concentrent là après l’été. Mais c’est naturellement vers les vastes plantations de la Steppe limitrophe que se dirige la foule des telliens. Les fractions émigrantes des Ouled-Ayar et des Ouled-Aoun se rendent presque toujours à El-Ala, ainsi que les gens du Sers. Fréchich et Majeur s’amassent au pied oriental du Djebel-Semama, à Sbeïtla ou vers le Djebel-el-Abeid. Quelques-uns se hasardent jusqu’à Gamouda. A Sbeïtla, on rencontre ainsi en septembre dans les champs d’opuntia jusqu’à 1.000 personnes. Il y a encore plus d’étrangers à El-Ala.
Cet échange d’hommes et d’animaux soit entre régions du Haut-Tell, soit entre celui-ci et la Steppe, n’est pas complètement indépendant du mouvement des aoûterons, car parmi les pays à cactus beaucoup fournissent des saiafa. Plusieurs de ces derniers retournent chez eux dès que leurs hendis sont mûrs et ce reflux entraîne un certain nombre de telliens qui, une fois leur propre moisson terminée, suivent vers l’Est et le Sud les traces des aoûterons dans la même intention que ceux-ci. Dans cet ordre d’idées, citons les Ouled-Khadra des Haouafedh qui exécutent le cycle ci-après. Ils vont estiver avec leurs troupeaux vers Souk-Ahras ou le Kef et ils s’y emploient aussi à couper les récoltes. En automne, ils rebroussent chemin, mais s’arrêtent en route dans les cactus de Kalaat-Djerda. Puis, au début de novembre, ils regagnent leur pays autour d’Haïdra où les premières pluies leur permettent de labourer.
Il sied de noter une différence entre la cueillette des figues de Barbarie et la récolte des céréales. Si ces deux opérations motivent un courant de migration périodique, le fruit du cactus ne saurait être mis en réserve comme le grain. Les indigènes qui automnent dans les opuntia n’ont pas pour but d’accumuler des provisions en qualité de travailleurs, mais bien de consommer les fruits sur les lieux et de repaître leurs animaux : caractère que n’a pas à un égal degré la moisson et qui fait songer à la transhumance accomplie pour les besoins exclusifs du bétail. Néanmoins, les saiafa aussi conduisent avec eux quelques vaches ou brebis pour en boire le lait et quelques chevaux, mulets ou chameaux soit pour leur transport et celui de leurs bagages, soit pour charger le grain acquis en échange de leurs bons offices. Ainsi, la solidarité entre l’homme et le bétail n’est pas rompue durant ces exodes. Toute pérégrination de groupes humains a pour conséquence un ébranlement d’animaux et la réciproque est encore plus vraie.