II
LA TRANSHUMANCE
Les déplacements de population que nous venons de retracer étant en relation étroite avec la production agricole, se déclanchent comme elle toujours à la même époque. La transhumance, au contraire, directement subordonnée au climat, à cause des perpétuelles variations de ce dernier ne se restreint pas à une période fixe. Les conditions de température et de pluviosité dont les indigènes n’ont pas su pallier les inconvénients par la création d’abris ou de dépôts de fourrages pèsent de tout leur poids et de toute leur instabilité sur le bétail du Haut-Tell. Les rigueurs hivernales et la sécheresse qui peut sévir aussi bien au printemps qu’en été ou en automne, font qu’en toute saison il y a dans le Haut-Tell des migrations de troupeaux ayant pour corollaire des migrations humaines. Un va et vient continuel et alternatif s’effectue du sra à la plaine, des espaces découverts à la forêt, du Tell à la Steppe, c’est-à-dire des régions froides aux régions chaudes ou réciproquement et des cantons dépourvus d’herbe aux districts suffisamment garnis de pâturages.
1o =L’hivernage=
Dans le Haut-Tell, c’est l’hiver qui est le grand ennemi des animaux domestiques. Si l’on envisage un laps d’un ou plusieurs lustres, il est constant que la sécheresse estivale est loin de provoquer des ravages comparables. Car, elle se dessine progressivement et laisse le temps d’essayer une marche alerte vers des lieux plus cléments, tandis qu’avec une Guirret-El-Anz dans le genre de celle de février 1906 (voir chapitre V) toute tentative est vaine si l’on n’a pas expédié antérieurement le bétail dans des zones propices, c’est-à-dire en forêt, en plaine ou dans quelque basse vallée insolée. L’entremêlement des sraouate, des forêts et des plaines sur toute la surface du Haut-Tell est une circonstance heureuse qui consent à la plupart des peuplades de garder, le cas échéant, leurs troupeaux relativement près d’elles. Mais, parfois, plaine ou clairière n’ont pas d’herbe et alors il faut envoyer les animaux dans la Steppe. C’est ce que pratiquent couramment maintes fractions des Fréchich, Majeur et Ouled-Ayar dont les pays peu riches en dépressions sont, en outre, sur la frontière même du Tell et de la Steppe. Ces groupes indigènes mènent de front leurs obligations de pasteurs et de cultivateurs grâce à un balancement comparable à celui des gens de l’Extrême-Sud entre les pâturages et les Ksars ou oasis.
Pour affermir les idées, voici ce que l’on observe dans le Contrôle de Mactar. Les Ouled-Aoun, tribu assez aisée, ne fournissent guère en moyenne à l’émigration qu’une quarantaine de tentes. Chez les Ouled- Ayar, le nombre est dix fois supérieur. Les fractions des Ouled-Sbaa et des Ouled-Mehelhel s’en vont presque au complet ainsi que les Sayar qui ont leur principal établissement entre Mactar et l’Oued-Ousafa. Après la récolte et le dépiquage vers la fin août, beaucoup de Sayar vont automner dans les cactus d’El-Ala où ils sont accompagnés d’une quantité plus ou moins forte d’animaux. Octobre les rappelle sur le massif de Mactar, où ils manient la charrue et procèdent aux emblavements. Au début de décembre, nouvelle descente vers la Steppe où ils hivernent (ichettou). On dit encore qu’ils sudisent (igueblou). Hiverner ou sudiser sont ici deux expressions synonymes et concurremment employées. Cet hivernage est le moment du grand exode du bétail. La mauvaise saison une fois terminée sur le sra, quand mars cède le pas à avril, et que les alentours d’El-Ala commencent à manquer d’herbe, tout ce monde regagne le plateau de Mactar où il va maintenant demeurer durant cinq mois d’affilée jusqu’à ce que sonne l’heure de reprendre le chemin du Sud. Quand l’année est particulièrement sèche et froide sur le massif, les Sayar en restent éloignés depuis septembre jusqu’au printemps, sauf les célibataires qui reviennent durant deux mois pour les labours et les semailles. Même roulement chez d’autres fractions avec cette atténuation que le double mouvement d’aller et retour n’est pas général. La plupart des Telliens qui ont accoutumé de passer l’hiver dans la Steppe se bornent à partir après les ensemencements pour pacager de décembre à avril et refluer ensuite sur le Tell afin d’y recueillir le fruit de la campagne agricole expirante et d’y préparer les résultats de l’année future.
C’est chez les Ouled-Mennaa que cette oscillation a son maximum d’amplitude dans l’espace, puisque des environs de Téboursouk cette fraction en qui a survécu l’antique humeur nomade des Drid s’avance avec son bétail jusque vers Kairouan, Gamouda, et même jusqu’au Djerid. Les autres Telliens sont moins aventureux et leurs déplacements ont une moindre envergure. A l’ouverture de la saison froide, les Smaala et les Mraouna quittent leurs Djouas des environs de Thala pour le pied oriental du Djebel-Semama. Les Bnana vont du Zelfane à l’Aïn-Nouba au bas du Selloum, etc. Mais surtout la large vallée de l’Oued-El-Hathob évasée entre le Mrhila-Abeid et le massif de Mactar est le rendez-vous de maintes peuplades. De l’automne au printemps, les Ouled-Mehelhel et les Louata évacuent pour la Chouchet-El-Hababsa leur Djouf qui gît presque désert ou, au contraire, regorge de gens et de bétail selon qu’on est en hiver ou en été. Des Sayar (Henchir-Dollaa) des Ouled- Ahmed-ben-Ali, des Msahla, quelques familles d’El-Harat, rallient les Hababsa dans la vallée de l’Oued-El-Hathob, abritée du djebeli et où, dans un air tiède, les épanchements du fleuve assurent toujours du pâturage.
Dans la plupart des cas, fractions ou groupes fréquentent des terres qui leur appartiennent. De même qu’à l’intérieur du Haut-Tell chaque tribu de montagne déborde sur une portion de la plaine sous-jacente, de même ici sur cette lisière Sud où les plaines sont rares les populations ont dû se procurer la possession de deux territoires, un morceau de Steppe et un morceau de Tell destinés à les recevoir alternativement l’hiver et l’été. Ces territoires sont continus ou non et tantôt le domaine de la fraction chevauche les confins du Tell et de la Steppe (Zaaba et Hanadra des Ouled-Ouezzez, etc.), et tantôt il consiste en deux fragments disjoints (Ouled-Aguil[429], Ouled-Khalfa, Taghout, Sayar, Louata, etc.).
Ainsi ce ne sont pas seulement des raisons de protection militaire qui ont incité les gens du Haut-Tell à garder pour eux les couloirs des chaînes de Zeugitane et de Byzacène et à détenir le sol situé immédiatement au delà de ces plis montagneux, mais encore et peut-être surtout la nécessité d’avoir, avec des terres où conduire hiverner les troupeaux, la possibilité de sortir du Tell sans encombre et cet état de choses s’est réflété jusqu’à nos jours dans le découpage de certaines circonscriptions. Les Ouled-Mraboth, par exemple, à cause de leur station d’hiver sous la barre d’El-Gueriat, furent longtemps englobés dans l’ancien caïdat de la Kessera. Des trois bradas des Fréchich, seuls les Ouled-Naji sont strictement cantonnés à l’intérieur du Tell, mais c’est parce qu’ils ont la plaine quasi steppique de Foussana. Le territoire des Ouled-Ali renferme au Nord des sraouate et des forêts, tandis qu’au Sud une bande mince et étroite franchit la chaîne de Byzacène en face de Kasserine. Quant aux Ouled-Ouezzez, qui sont surtout des steppiens, ils s’étendent sur les plateaux de Bou-Driès et de Bou- Chebka. Les cheikhats des Majeur ne sont devenus territoriaux qu’en 1905 et chez les Ouled-Ayar il en est encore quelques-uns (cheikhats des Louata, des Sayar) qui sont composés de deux sections habitées par des gens de même sang, mais séparées par des cheikhats intermédiaires.
Les fractions semi-nomades laissent généralement en hiver quelques représentants dans le Tell. Les propriétaires, et notamment ceux qui ont des maisons, ne fuient pas le sra et détachent dans la Steppe leurs bergers ou des membres de leur famille avec leurs animaux. Ajoutons que les groupes migrateurs n’escortent pas uniquement leur propre bétail. En effet, les fractions non nomades et principalement celles munies de villages (Bèz, la Kessera etc.), leur confient leurs troupeaux, ce qui s’accomplit sans autre rémunération pour les gardiens que le prélèvement du laitage. Le demi-nomadisme des uns est donc la rançon de la permanence des autres.
Notons la physionomie spéciale qu’a l’hivernage pour les gens du Gafour et pour les Ouled-Mennaa, maîtres de chameaux assez nombreux auxquels ne convient pas la saison pluvieuse et froide de leur pays. Dès août, quelques propriétaires s’en vont chez les Zlass, à Sbikha ou à Chebika, louer des jardins de cactus et du pâturage d’hiver dans les steppes salées autour de Kairouan. Les chameaux (environ 5 à 600) sont alors dirigés sur ces régions où ils s’emploient à l’occasion à des transports et ils ne rentrent en Friguia qu’au printemps. Ils coulent en somme les deux tiers de l’année dans la Steppe.
L’hivernage du Tell à la Steppe a dans une certaine mesure une allure alpine. C’est ainsi qu’en Europe aux premières neiges, les animaux évacuent alpes et préalpes pour gagner les pays bas et plus chauds où ils se tiennent jusqu’en mai, date de leur retour à la montagne. Ce phénomène qui illustre d’une façon frappante le climat de notre région est moins connu que l’estivage qui pousse le bétail du Sud vers le Nord. Il est aussi en réalité moins important et s’exerce sur des masses d’hommes et d’animaux bien moins considérables. En effet, la majorité du cheptel du Haut-Tell ne change pas de place d’habitude, même durant la mauvaise saison. Seuls les possesseurs de grands stocks éloignent le gros de leurs troupeaux. Les autres cherchent à se dispenser du voyage dans la Steppe, car l’exode fait toujours des victimes parmi les bêtes les moins solides, et la surveillance plus lâche ouvre le champ aux tricheries des bergers. En outre, le laitage comptant pour beaucoup dans l’alimentation des indigènes de la campagne, il faut bien que ceux-ci, s’ils ne peuvent se mouvoir eux-mêmes, conservent par devers eux quelques animaux. Et ce besoin est particulièrement net lorsque le faible rendement de la précédente récolte n’a pas permis la constitution d’une provision de grains bien copieuse. Aussi, lorsque les troupeaux descendus en plaine n’y rencontrent pas l’herbe suffisante, souvent on les rappelle sur le sra au lieu de les expédier dans la Steppe. D’où des catastrophes dans le genre de celle que nous avons mentionnée à propos de l’hiver et le désastre est plus formidable lorsque les frimas se manifestent assez tard.
En attendant que les indigènes se décident, à l’instar des Européens, à parer à ces calamités par les précautions opportunes, les migrations du bétail et notamment l’hivernage dans la Steppe demeureront une nécessité inéluctable. On peut même dire qu’en l’état actuel des choses, il est regrettable qu’elles ne soient pas plus développées.
2o =L’estivage=
L’hivernage est caractérisé dans le Haut-Tell par un mouvement interne et externe qui chasse les troupeaux hors des sraouate et les incline soit vers les cantons abrités qui se trouvent à proximité, soit vers la Steppe limitrophe. Pour l’estivage, c’est le contraire : le bétail sorti des plaines ou revenu de la Steppe monte sur les régions de sra et maints animaux de la Steppe viennent pâturer dans le Haut-Tell ou le traversent pour aller dans le Tell maritime. Enfin, quand l’année est très sèche, beaucoup de troupeaux du Haut-Tell se hasardent eux aussi vers le Nord et s’avancent soit de la partie non friguienne dans la Friguia, soit éventuellement de la Friguia méridionale dans les régions plus arrosées de la rive gauche de la Medjerda. Ainsi, sans parler des exodes qui s’effectuent chez lui et des restitutions que lui fait la Steppe, le Haut-Tell tantôt reçoit les apports ou bien fonctionne comme zone de passage pour les contingents de celle-ci et tantôt fournit lui- même des émigrants.
En été, beaucoup de propriétaires délaissent leurs maisons des régions basses et chaudes pour les sraouate où ils se mettent au besoin sous la tente. Ce phénomène se remarque surtout dans les régions les plus riches ; il est, par exemple, commun autour de la plaine de Siliana. Ceux qui villégiaturent de la sorte sur des reliefs plus élevés y recherchent un air plus frais, une eau plus pure et des extrêmes de température moins accentués. Moins sensible à ces avantages, le bétail s’accommode de la chaleur plus intense et de l’eau moins limpide et moins courante des plaines. Dans un pays comme le Haut-Tell où les rivières et les sources sont relativement répandues, la grosse question pour les animaux domestiques est celle de la nourriture.
En année normale, le pâturage en vert ne fait jamais complètement défaut dans les fonds humides des merjas, aux abords des sources, des oueds et dans les ravins des montagnes. Les orages d’été du Haut-Tell, plutôt nuisibles aux travaux agricoles, ont un rôle des plus heureux pour la végétation. Plus répétés et plus abondants sur les sraouate qu’en plaine, ils font des hauts plateaux à culture l’endroit privilégié du pâturage d’été. Quelques sraouate particulièrement bien exposés (Goraa, Dyr du Kef, etc.), ont encore d’aventure des prés verts en plein août. Quant aux plaines, les inondations des rivières les dotent en plus d’une occasion d’herbes tendres et jeunes comme ce fut le cas au Sers en juillet 1906, année il est vrai très humide. Enfin, en dehors de ses arbustes qu’entame la dent des ovins et des chèvres, en dehors des pousses nouvelles nées après les incendies, la forêt et la brousse renferment un guich naturel. Hantées en hiver par le bétail parce qu’elles sont moins froides et offrent une retraite meilleure que les superficies environnantes, les étendues boisées ne sont donc pas moins appréciées en été, quoique pour d’autres raisons. Cependant, c’est aux terres cultivées que l’on doit le plus gros stock d’aliment sur pied. Car les jachères fourmillent de graminées ou de légumineuses, tandis que dans les champs moissonnés la section inférieure de la tige des céréales constitue un adjuvant précieux. Ressources variées, réparties entre le sra, la plaine et la forêt, et dont aucune portion du Haut-Tell n’est entièrement privée à cause de l’équitable distribution de ces trois genres de pays. En conséquence, les propriétaires de troupeaux se bornent le plus souvent à les mener des merjas aux jachères voisines, des chaumes aux clairières prochaines et réciproquement. Les éleveurs prévoyants ont d’ailleurs soin, dès le mois de juin, de vendre celles de leurs bêtes dont l’entretien leur paraît problématique d’après les possibilités végétales que présente à ce moment le district. Grâce aux conditions favorables que nous avons décrites, troupeaux et gens du Haut-Tell estivent d’ordinaire chez eux ou à proximité de leurs stations familières.
La réalisation de ce programme, déjà un peu malaisée dans la zone non friguienne du Haut-Tell, se heurte dans la Steppe à des difficultés inhérentes à la nature même de celle-ci : manque de sraouate, rareté des forêts ou de la brousse, petite quantité des chaumes, faible dose de pluies d’été, chaleur plus considérable, etc. Cependant, les Steppiens s’efforcent de ne pas quitter leur région ou du moins ils tâchent de gagner d’autres cantons de leur propre contrée, tels que le Bled- Gamouda[430]. Entre Steppiens, en effet, on s’arrange toujours, car tous sont habitués à paître leurs animaux dans les plaines ouvertes où la marche du bétail n’est endiguée ou arrêtée par rien, et la solidarité créée entre les pasteurs par la pénurie éventuelle de pâturage les rend plus accueillants pour le cheptel d’autrui. Au contraire, le Steppien qui s’est fourvoyé dans le Tell avec ses bêtes y étouffe entre des champs à contours accusés, gêné qu’il est dans ses coutumes de libre divagation par mille limitations de tout genre (obligation de permis de voyage, amendes pour délit de pacage, envoi de spahis, procès-verbaux des agents forestiers, etc.). Mesures indispensables dans un pays cultivé et où la propriété est à la fois morcelée et assez individualisée, mais qui semblent intolérables à l’homme de la Steppe.
Pourtant, il lui faut affronter les vexations ou l’impatience des Telliens. Car, la plupart du temps, la Steppe ne nourrit plus en été tous ses animaux domestiques. Lorsqu’un troupeau entier est contraint de se déplacer, les membres de la famille qui en vit le suivent sans exception avec tente et bagages. Lors des années sèches, il y a ainsi un gros exode de bêtes et de gens, les besoins des unes commandant les mouvements des autres. Situé en bordure de la Steppe montagneuse de l’Ouest et du Centre, le Haut-Tell est visité le premier par les émigrants de ces zones et, selon ses disponibilités en herbe et en chaumes, il les absorbe tous ou bien il en repasse un certain nombre au Tell maritime. Les Steppiens s’évertuent, il est vrai, à s’éloigner de chez eux le moins qu’ils peuvent. Ils font halte dès que la chose leur est loisible et même ils reviennent en arrière s’ils apprennent que des pluies bienfaisantes tombées chez eux ont ranimé les herbages. Mais il arrive aussi que beaucoup d’entre eux doivent se hasarder jusqu’en Kroumirie ou jusque vers Béja et Mateur.
Ces estiveurs qui pénètrent de la sorte dans le Haut-Tell appartiennent aux Ouled-Ouezzez des Fréchich, aux Majeur méridionaux, aux Zlass ainsi qu’aux Hamama. Les Steppiens de l’Est, Souassi et Metellit, ou ceux du Sud-Est ne fournissent qu’un appoint réduit, leurs contingents défilant au levant du Haut-Tell et se dirigeant en général tout droit sur le Tell Inférieur. Pas de routes de transhumance spéciales. Tous les chemins assez larges et pas trop ardus sont bons à cet effet pourvu qu’ils soient dotés d’eau de distance en distance et qu’ils possèdent quelque végétation. Le mouvement est donc comparable à un ruissellement beaucoup plus qu’à l’allure d’un réseau fluvial. Observons cependant que certains itinéraires réunissent mieux que d’autres les conditions susceptibles d’assurer une translation satisfaisante et, par suite, ce sont ceux-là qui sont adoptés de préférence. Ils coïncident d’ailleurs avec les routes ou les pistes les plus courues.
Le plus souvent, pour aller en Friguia, les Fréchich et les Majeur empruntent les uns la plaine de Bermajna et le Fedj-et-Tamer, les autres le couloir Djouf-Rohia-Sbiba. Les Zlass débouchent vers Mactar et le Sers par la piste de la Kessera ou bien par le Foum-Zelga d’où tantôt ils marchent sur Téboursouk par l’Aïn-Slimane du Massouge et tantôt ils inclinent vers Testour par l’Oued-Siliana. Puis, de Testour, selon les cas, les uns tournent à l’Est vers Medjez-el-Bab, tandis que d’autres enfilent la route du Kef. Au Bargou, le col de la Drija aspire les nomades qui tendent vers la région de Téboursouk par Aïn-Fourna, le Djebel-el-Akhouate et le Krib. Enfin, à la limite du Haut-Tell, le Foum- el-Kharrouba est foulé aux pieds d’émigrants qui, par la plaine du Fahs, s’égaillent vers le Goubellat et Medjez-el-Bab.
Dans les très mauvaises années (au moins une par lustre), c’est un véritable flot humain qui s’épanche sur le Haut-Tell. Par ces voies la Steppe se déverse sur la région tellienne contiguë. Sans parler de districts plus reculés, que de fois, en été, le Sud des caïdats des Fréchich et des Majeur et la région Ouest des Zlass se sont trouvés si démunis de population que toute la vie administrative, judiciaire ou économique était suspendue plusieurs semaines durant, tout le monde étant absent, cheikhs, notaires, amines, etc. Les marchés ne se tenaient plus. Le recouvrement des impôts était ajourné. En revanche, le Tell devient pléthorique. En 1895, dès le mois de mai, on comptait 3.000 de ces immigrants temporaires dans le seul Contrôle de Mactar, dont les habitants étaient de cette manière accrus du douzième. A l’occasion, les estiveurs atteignent même en quelques cantons un chiffre supérieur à celui de la population locale. L’irruption dans le Tell d’un nombre aussi considérable de personnes, leur permanence ou leur circulation, si transitoire soient-elles, ne sont pas sans troubler l’existence normale des gens du pays. Ceux-ci tirent profit de leurs hôtes auxquels ils louent des pâturages à raison d’environ un sou par tête de bétail et par mois. Mais ils articulent contre eux de multiples griefs, car les transfuges de la contrée voisine, talonnés par la misère, ne sont pas toujours d’une délicatesse excessive à l’égard du bien d’autrui. Déprédations et chapardages augmentent sensiblement quand les nomades sont là et nous n’insisterons pas sur les pacages abusifs, les vols, les rixes, etc. Au surplus, ce sont là incidents inévitables dans les régions où se répandent des vagues soudaines et périodiques d’immigrants (dans le Nord de la France lors de la cueillette du houblon, etc.).
Les Telliens eux-mêmes ne sont d’ailleurs pas exempts d’exodes de cette nature. Si les Ouargha et les habitants des sraouate de Téboursouk n’ont guère à les craindre, car, à défaut d’herbe, chez eux ne manque jamais la paille, les autres populations de la Friguia méridionale sont moins certaines de toujours y échapper et celles de la zone non friguienne du Haut-Tell n’ignorent pas qu’un pareil sort leur échoit de temps en temps. Pour nous attacher à cet égard à un exemple concret, examinons comment s’est déroulée dans le Haut-Tell et sur sa lisière la transhumance de 1905. Par ce moyen, nous préciserons quelques-unes de nos indications précédentes puisque nous toucherons du doigt à quelles dates extrêmes se notent certains mouvements d’hivernage ou d’estivage et quelles fluctuations ils subissent. Constatations qui affirmeront combien ces migrations de bêtes et de gens sont dans l’étroite dépendance du climat.
La campagne agricole 1904-1905, après avoir débuté par des pluies suffisantes pour les emblavements, se heurta à un hiver froid, mais très sec. A Mactar, alors que la période septembre-décembre offrait 133mm de pluie en 25 jours, du 1er janvier au 29 avril on enregistrait à peine la moitié de ce total, soit 67mm en 10 jours, tandis que le djebeli, soufflant avec ténacité au Sud de Téboursouk et du Kef, était cause d’une température fort basse (voir notre chapitre V). En relation avec ces extrêmes qui endommagent mainte plantation de cactus, les précipitations atmosphériques ont lieu quasi exclusivement sous forme de neige (9 jours de neige contre 1 jour de pluie). L’herbe est en bien des endroits gelée ou compromise. Dans quelques cantons non friguiens (Hababsa, etc.), les céréales tard semées ne lèvent pas.
Dès janvier, les Fréchich ou Majeur du Nord et les Ouled-Ayar partis en achaba vers le Sud avaient été obligés, faute de pâturages, de réintégrer leur propre territoire. Dans leur retraite, certains troupeaux de la Steppe les avaient suivis, mais affaiblis par les privations, ces derniers succombent en masse dans la neige ou sous l’âpre djebeli régnant à ce moment dans le Haut-Tell. En février, la zone méridionale de celui-ci commence elle-même à être intenable. En mars, mouvement général vers le Nord. Des familles de la Hamadat des Ouled-Ayar et de la région du Kef s’en vont avec leurs troupeaux vers Aïn-Draham, tandis que — et ce détail est à signaler — les maigres pâturages qu’elles ont dédaigné font les délices de bétail affamé venu de chez les Zlass. Dans la première moitié d’avril, la sécheresse persistante menace la contrée d’un désastre agricole et pastoral complet. Dans le Haut-Tell, la récolte de l’orge est décidément perdue ou près de l’être, sauf chez les Ouargha et à Téboursouk. Dans le sra au Nord de cette ville, le bétail a pu subsister, mais à condition pour les propriétaires de renoncer aux cultures de printemps, afin de laisser toute l’humidité pour les herbages. Beaucoup de Charen et les deux tiers des Ouled-Bou-Rhanem se dirigent avec leur cheptel vers les sraouate de Souk-Ahras ; des gens du caïdat du Kef gagnent Béja ou Mateur et sont remplacés par des arrivages de Majeur ou de Fréchich. Les pays des Ouled-Ouezzez et des Majeur du Sud sont déserts, celui des Ouled-Naji va l’être ainsi que le Gafour. Dans le Contrôle de Mactar, Ouled-Ayar et Ouled Aoun se préparent à émigrer en grande quantité vers le Tell maritime. Sur un effectif de 27.000 Ouled-Ayar, on suppute que l’exode en entraînera 9.000 vers le Nord, soit plus d’un tiers et chez les Ouled-Aoun, tribu de 24.000 âmes, on estime à 5.500 le chiffre des partants probables. Ainsi, vers le 20 avril 1905, non seulement la Steppe limitrophe s’est vidée sur ou à travers le Haut-Tell, mais encore la bande méridionale de celui-ci est abandonnée, faute de pâturages, tandis que même en Friguia, beaucoup d’indigènes sont également sur le point de prendre le chemin de régions plus favorisées. Par bonheur, la quatrième semaine d’avril est marquée par un changement à vue. Une bonne pluie amorce une période humide et mai fournit à lui seul à Mactar autant d’eau que les quatre-vingt-dix premiers jours de l’année. En Friguia et sur les sraouate, la récolte du blé est sauvée. Un peu partout, l’herbe pousse. Immédiatement, un mouvement en arrière se manifeste. Les Fréchich et les Majeur s’en retournent et la plupart des habitants des sraouate en font autant, sûrs qu’ils sont maintenant de pouvoir attendre la paille de la moisson.
Exodes de bêtes et d’hommes sont donc directement influencés par les précipitations atmosphériques et, en l’absence d’abris et de provisions fourragères, la variabilité extrême des pluies se répercute sans contrepoids en toute saison sur la transhumance. L’intensité de ces migrations mixtes, animales et humaines, est en définitive en raison inverse de la dose de pluie et leur allure tardive ou précoce, régulière ou saccadée, est en rapport intime avec les fluctuations et les caprices du régime pluvial.
3o =Les disettes=
Spécimen d’une année à hiver froid et très sec, l’an 1905 évoque certaines années néfastes comme 1867 et 1888, respectivement désignées par les indigènes, l’une sous le nom d’am ech char (année de la famine) ou d’am bou barrek (année de la prostration) et l’autre sous l’appellation d’am el abiod (année blanche) ou d’am khamsa (année cinq), à cause de sa correspondance avec l’année hégirienne 1305.
D’après ce que l’on constate en Algérie[431], l’année agricole 1866-1867 se range dans la même catégorie que l’année 1904-1905, avec cette aggravation que la sécheresse enveloppa alors également le mois de mai, fatale circonstance qui détermina une catastrophe. Observons à cet égard que dans l’ensemble la Régence de l’Est paraît avoir moins souffert que sa voisine. Le phénomène y affecta principalement la zone bordière de l’Algérie et le Haut-Tell tunisien lui-même eut été moins éprouvé sans certains événements antérieurs, tels que la révolte de Ben Rhadahem de 1864. Après sa victoire, en effet, le Bey avait durement sévi. Les Charen avaient payé 150 mille piastres (90.000 fr.), les Ouled-Yagoub et les Ouled-Bou-Rhanem 200.000 piastres chacun (120.000 fr.). Les autres peuplades avaient été taxées à des sommes équivalentes. Cependant, les colonnes beylicales séjournaient dans le pays. Soit pour solder l’amende, soit pour la ration des troupes, les silos de blé ou d’orge furent épuisés. Aussi le choléra de 1866 et la mauvaise récolte de 1867 surprirent-ils les gens à un moment où ceux-ci n’avaient plus de réserves[432]. L’effet du fléau en fut décuplé.
Il frappa également bêtes et gens. Enorme fut le déchet d’animaux. Après la crise, il fallut quatre ans pour ramener les troupeaux à un chiffre normal. On se nourrit de tout ce qui était mangeable, rares tubercules, quadrupèdes de toute espèce, chair humaine. Ce dernier fait, solidement établi dans le Haut-Tell, m’a été affirmé à la Kessera comme chez les Ouargha et il n’a rien d’invraisemblable[433]. Malgré tous les efforts, la faim pratiqua des coupes sombres parmi la population. Ce qui était âgé, malade ou débile, mourut presque en totalité. Les Ouartane, tribu pourtant assez riche, perdirent le sixième des leurs. Les Ouled-Bou- Rhanem furent diminués des deux tiers, tandis que chez les Ouargha, les contribuables inscrits à l’impôt de capitation, baissèrent de 1.800 à 200, etc. Sur bien des points, le pays demeura comme désert. La propriété subit des changements. Les survivants s’emparèrent des parcelles dont les maîtres avaient péri. Des individus qui avaient autrefois quitté la région y rentrèrent et s’y créèrent une position sortable.
Vingt années plus tard, l’am el abiod fut peut-être plus général que l’am ech char, puisqu’il s’étendit à toute la Tunisie, mais la disette fut moins intense dans le Haut-Tell, car on moissonna sur certains sraouate. La quantité de pluie tombée sur notre région fut digne de la Steppe désertique :
Station du Kef[434] 1887-88 (Am-el-Abiod) 1888-89 --- --- --- mm mm
Septembre-novembre 140,5 147,0
Décembre-février 35,9 303,0
Mars-mai 31,3 153,5
Juin-août 44,6 52,0 ----- ----- 252,3 655,5 ----- -----
Le tiers des bovins et la moitié des ovins succombèrent. Les hommes purent, au contraire, subsister tant bien que mal et attendre la récolte de 1888-89 qui fut bonne.
Pour la clarté de l’exposition, nous avons dégagé et analysé séparément chacune des trois causes de migration humaine : récolte ou cueillette, transhumance, disette. Mais quelques détails ont averti le lecteur que ces trois ordres de phénomènes se combinent à des doses et d’une façon variables. Les indigènes qui vont moissonner dans le Tell sont accompagnés de bétail qu’un d’entre eux fera paître pendant que les autres manieront la faucille. La disette privant de grain les hommes et d’herbe les troupeaux, accentue ou rend indispensables ces mouvements en partie double. De même, les gens qui automnent dans les cactus poursuivent ce but : consommer eux-mêmes les figues de Barbarie, mais aussi faire manger les raquettes à leurs animaux.