III
CONSÉQUENCES ET AVENIR DE CES MIGRATIONS
Ces déplacements qui comportent encore aujourd’hui quelques délits se compliquaient autrefois de déprédations assimilables à des faits de guerre. Le sultan hafside a au XVIe siècle une garnison à Lorbeus afin de défendre la campagne « contre les Arabes (c’est-à-dire les Bédouins) qui viennent l’été de Numidie (c’est-à-dire du Sud) pour y faire paître leurs troupeaux et s’en retourner l’hiver chargés de blé »[435]. Car les saiafa, quand ils se sentaient en nombre, prenaient des attitudes menaçantes. Les Ouled-Msahel (Majeur) m’ont raconté que certains des leurs allant jadis se louer comme moissonneurs en Friguia emmenaient leur chien et leur matraque. Les javelles coupées, le propriétaire remettait au travailleur son dixième. « Je ne suis pas seul, disait le Msahli, il me faut encore un dixième pour celui-ci. » Et il montrait son chien. L’agriculteur n’osait pas refuser. « Ce n’est pas tout, ajoutait le Msahli en remuant sa matraque, n’ai-je pas aussi celle-ci avec moi ? » Et le malheureux propriétaire de s’exécuter derechef. On retrouve cette histoire chez d’autres tribus avec simple changement de protagonistes. Evidemment, mainte invasion de peuplades fut dans l’esprit des participants moins un acte belliqueux et politique qu’une transhumance violente et définitive. Les mouvements de ce genre se sont développés presque toujours du Sud au Nord et parfois d’Ouest en Est, rarement, que nous sachions, du Tell vers la Steppe.
Même lorsque l’exode saisonnier se déroulait d’une façon complètement pacifique, il n’était pas sans influence sur la répartition de la population. Le reflux ne rejetait pas toujours vers le Sud la totalité des immigrants. Quelques petites bandes parfois s’échouaient dans le Tell. C’est ainsi que des groupes de Hamama ou de Fréchich sont établis à demeure et depuis longtemps en pleine Friguia[436]. Il est arrivé aussi que des troupes d’estiveurs ne revenaient au pays natal que pour entraîner quelques-uns des leurs vers un site qui leur avait plu. C’est la cause alléguée dans une des deux versions relatives au départ des Beni-Oulhez de la Kessera pour le Djebel-Skhrira près de Testour (voir chapitre IX). Ainsi s’explique d’une manière naturelle le sectionnement de certaines tribus en plusieurs tronçons disjoints et éloignés, phénomène dont l’antiquité nous offre déjà des spécimens avec les Frexes, les Musulamii, etc., et qui dissipe les contradictions apparentes des auteurs anciens au sujet du lieu de résidence de populations appartenant à la Steppe ou issues d’elle.
Remarquons en sens inverse que si les tribus nettement sédentaires donnent un asile plus ou moins temporaire à des représentants d’autres peuplades, elles n’ont pour ainsi dire pas elles-mêmes de frères de sang au dehors. Tous les Ouargha et tous les Ouartane sont massés en un bloc, les Ouled-Ayar-Dahara et les Ouled-Aoun ne comptent à l’extérieur que fort peu des leurs. N’émigrant pas habituellement, ces tribus n’ont pas eu beaucoup d’occasions de semer çà et là quelques groupes. Contre épreuve convaincante et qui affirme combien les migrations des gens de la Steppe ou de la zone non friguienne du Haut-Tell ont contribué à la mosaïque ethnique de certains cantons de la région qui nous occupe.
Des alluvionnements de Steppiens ne sont guère à escompter à l’avenir dans le Tell. Car, avec l’augmentation de la population, s’effacent les espaces déserts. D’autre part, les migrations actuelles déjà bien moins prononcées qu’avant 1881, sont encore destinées à s’atténuer. Dans un laps de temps difficile à préciser, un moindre besoin d’aoûterons se manifestera dans le Tell au fur et à mesure que se vulgariseront les machines agricoles et notamment les moissonneuses dont l’emploi permettant l’enlèvement rapide des récoltes épargnera à celles-ci beaucoup d’orages de grèle. Les plantations de cactus en voie d’accroissement dans la moitié non friguienne du Haut-Tell, notamment dans les zones basses, pourront peut-être un jour suffire aux nécessités locales. Enfin, l’emmagasinement de fourrage et la création d’abris sérieux pour les troupeaux, quand on aura pu y décider les indigènes, affaibliront dans une très forte proportion le mouvement d’hivernage. En même temps, l’extension des emblavures, l’utilisation de surfaces aujourd’hui consacrées à la vaine pâture, la précision de plus en plus grande des limites foncières et le développement de la colonisation entraveront la liberté de circulation du bétail et menaceront l’estivage. L’espèce d’équilibre qui existe aujourd’hui entre les bons offices réciproques que se prêtent de plus ou moins bon gré les gens de la Steppe et ceux du Tell est voué à se rompre au détriment des premiers. Le progrès agricole et pastoral du Haut-Tell aura pour corollaire une altération qui peut devenir profonde dans les relations entre les deux contrées et tout particulièrement dans les déplacements humains de l’une à l’autre.
De leur côté, les Steppiens ne sont pas férus de nomadisme. Ce n’est ni par goût, ni par atavisme qu’ils se transfèrent périodiquement, souvent à d’assez fortes distances, et, quand la chose leur est loisible, ils s’empressent, comme nous l’avons noté, de restreindre leur voyage au strict minimum et de revenir chez eux. Heureux s’ils pouvaient cesser de se mouvoir éternellement du Sud au Nord et du Nord au Sud au grand dam de leur famille, car dans les exodes où celle-ci participe la mortalité enfantile est parfois considérable. Aussi ne bougent-ils d’ordinaire que lorsque la sécheresse est intense, et ce malgré les déplorables conséquences de ces retards pour le bétail. Une mise en valeur plus éclairée des ressources de la Steppe attachant davantage la population au sol ne rencontrera donc pas chez celle-ci des résistances invincibles, résistances que la situation nouvelle qui ira se généralisant de plus en plus dans le Tell aidera d’ailleurs à briser ou à réduire.
Pour achever notre étude des populations indigènes du Haut-Tell, il nous reste à examiner comment elles sont installées sur le sol.
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[Note 422 : En lisant AUGUSTIN BERNARD et N. LACROIX : L’évolution du nomadisme en Algérie, on constate que cette pratique est plus développée en Algérie qu’en Tunisie.]
[Note 423 : Avant 1881, chaque tribu même sédentaire du Haut-Tell détachait à l’automne une guefla, caravane trafiquante, qui sur des chameaux menait à Tozeur du grain pour l’échanger contre des dattes. Trik-et-Tmar, chemin des dattes, est un synonyme de l’appellation Trik-Soultani, que revêt la percée Ksour-Rohia-Sbiba-Sbeïtla. Ces mouvements ont aujourd’hui cessé. Seuls, les Ouled-Mennaa des Drid sont encore des nomades à vaste parcours.]
[Note 424 : A défaut de djeraïd proprement dits, certains moissonneurs s’enveloppent la jambe avec un morceau d’étoffe ou de cuir. En cuir est également la semelle des gourg.]
[Note 425 : Même phénomène dans l’antiquité. Une inscription de Mactari, connue sous le nom d’Inscription du Moissonneur, met ces vers dans la bouche d’un défunt : « Lorsque l’année avait mûri les récoltes, j’étais le premier à moissonner les tiges. Armés de faucilles, les travailleurs s’avançaient dans les champs, gagnant Cirta de Numidie ou les campagnes de Zaghouan (Seu Cirtæ Nomados, seu Jòvis arva petens) ». C. I. L., VIII, Supp. no 11.824.]
[Note 426 : Mot tiré d’une racine qui a le sens de « placer, poser sur, camper ».]
[Note 427 : En 1891, la moisson ne fut terminée dans la région du Kef qu’à la fin de septembre, à cause du manque de saiafa et de la nécessité où avaient été les habitants de lutter contre les sauterelles.]
[Note 428 : GRENVILLE TEMPLE, Op. cit., II, p. 228.]
[Note 429 : Les Ouled-Aguil du Tell vivent dans la plaine de Bermajna. A l’automne, après les labours, environ 500 d’entre eux (les 5/6es de la fraction) vont, avec 1.000 têtes de bétail, chez leurs contribules, les Ouled-Aguil de la Steppe qui habitent à l’Est du Mrhila. De même, les Taghout du Mrhila reçoivent les Taghout d’El-Oubajer.]
[Note 430 : Voir notre Steppe Tunisienne chez les Fréchich et les Majeur, p. 75-76.]
[Note 431 : On lira avec intérêt les considérations inspirées par cette année 1866-67 à CH. RIVIÈRE : Météorologie et Agrologie. La Famine de 1866-67. (Algérie Nouvelle, p. 104-106 et 139-141.)]
[Note 432 : Pour ces détails et ceux qui suivent nous devons beaucoup aux Monographies Militaires (Charen, Ouled-Yagoub, etc.).]
[Note 433 : Les historiens rapportent plus d’un cas de famine en Ifriqia où l’on mangea de la chair humaine et, par exemple, dans les années 268 H (IBN KHALDOUN, Op. cit., I, p. 426) et 537-542 H (IBN EL ATHIR, in idem, Op. cit., II, p. 581-582).]
[Note 434 : Chiffres extraits de GINESTOUS : Etude sur le climat de la Tunisie, p. 83, 19, 44 et 68.]
[Note 435 : MARMOL, Op. cit., II, p. 530. Dans cet auteur, le terme de Numidie représente le Sahara et le Sud de la Steppe.]
[Note 436 : Cf. Nomenclature et Répartition des tribus de Tunisie, passim. Vers 1890, on estimait à 750 le nombre des Fréchich qui, tout en continuant à faire partie de cette tribu, habitaient d’ordinaire plus au Nord.]