‹ La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)Chapitre 42 sur 62 · CHAPITRE DOUZIÈME - I

CHAPITRE DOUZIÈME - I

=L’habitat des Populations indigènes=

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CONDITIONS GÉNÉRALES D’EMPLACEMENT ET DE RÉPARTITION

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1o =Les conditions géographiques=

Tentes ou maisons et leurs assemblages en douars ou décherats obéissent dans le choix des emplacements à certains facteurs géographiques. Toutes les demeures solitaires ont leur entrée au Sud-Est non parce que c’est la direction de la Mecque, mais pour tourner le dos au vent du Nord- Ouest, brutal convoyeur de froid, et une préoccupation identique se vérifie pour beaucoup de centres. A Téboursouk, la ville arabe couvre tout l’espace que le Kef Téboursouk garantit du djebeli. Les Français ont donc été conduits, non sans inconvénients, à hasarder leurs maisons dans le col de l’Oued-Es-Saha où des oliviers, obstinément penchés vers le Khalled, attestaient pourtant avec éloquence la tyrannie et l’apreté de la bise. Afin de rendre habitable l’ancienne gendarmerie, on avait dû goudronner à l’extérieur tout le mur du Nord-Ouest dont la couleur noire frappait l’œil à distance. A Dougga, sans les derniers travaux de consolidation, le djebeli descendu du Kef Dougga aurait fini par jeter bas le fronton du Capitole dont l’équilibre était compromis. De même, la ville du Kef s’est tapie en dessous du Dyr, gagnant plutôt à l’Est qu’à l’Ouest, de façon à esquiver l’orientation redoutée. Seule, l’autorité militaire, comme à Téboursouk, n’a pas hésité à la braver, sans doute pour des raisons de défense[437].

Si les bourgades témoignent du désir très évident d’échapper au vent précité, ce sont les sources qui ont constitué l’élément déterminant dans la création des agglomérations permanentes. Ne font exception que les villages ayant tout sacrifié à l’avantage de la position guerrière (kalaats, certains villages du Bargou, etc.). Beaucoup de maisons, beaucoup de tentes sont dressées également parfois fort loin de toute eau potable, soit que l’on ne compte pas la fatigue des femmes ou des bêtes, soit que l’on évite les endroits où défilent et stationnent trop de gens. Quant aux rivières, par crainte justifiée du paludisme et des inondations soudaines, les indigènes en fuient la proximité. Le Mellègue, la Siliana, la Tessa ne traversent aucun centre.

On aime, en revanche, la forêt. En maint canton, les populations se tiennent à la limite des boisements et des champs, entre la terre nourricière et la forêt qui leur fournit contre le vent la protection de sa masse profonde, le pâturage pour le bétail, le bois, et aussi les moellons tirés du sol rocheux. Lorsqu’en mai 1902 j’ai visité le Gafour, à la lisière des peuplements d’arbres et des cultures de la vallée de ce nom, étaient disséminées nombre de tentes jalonnant la ligne de démarcation entre deux combinaisons distinctes de couleurs, vert sur blanc (pins d’Alep sur sénonien) et jaune sur rougeâtre (moissons sur marnes de l’éocène moyen).

2o =Tentes, gourbis et maisons=

Recherchons maintenant quelle est la proportion des habitations mobiles et des habitations fixes et leur répartition réciproque entre la Friguia et la non-Friguia.

En 1881, on avait en Friguia quelques zmalas, plusieurs villes ou villages et, çà et là, des maisons éparses ; en non-Friguia, beaucoup de zmalas, à peine deux ou trois groupements de maisons et presque pas de constructions isolées. Depuis cette époque, la sécurité revenue et le développement de la population et des cultures ont entraîné une sédentarisation naturellement plus intense dans les bonnes régions agricoles. Beaucoup plus d’immeubles ont donc surgi dans la partie friguienne du Haut-Tell que dans l’autre zone et, au sein de celle-ci, ce sont les sraouate qui accaparent les bâtisses en pierre (Char, Djouas, Haouafedh, etc.). Le contraste entre la Friguia et la non- Friguia subsiste donc comme en 1881, seulement il est ramené à une question de degré. Nous sommes en mesure de l’apprécier assez exactement grâce à des relevés exécutés en 1886, en 1890[438], en 1895 et en 1906.

L’opposition de la Friguia et de la non-Friguia ressort clairement de ces tableaux, surtout si l’on considère que ces deux régions se partagent presque également la surface du Haut-Tell. En quittant la zone Nord pour la zone Sud et celle-ci pour la Steppe, on rencontre en effet la proportion suivante d’habitations mobiles et d’habitations fixes :

+-----------------------------+----------+----------------------------+ | | | Habitations fixes | | | Tentes | | | | | | | Gourbis | Maisons |Ensemble| | +----------+---------+---------+--------+ | { En Friguia | 31,7 % | =41,2= %| 27,1 % |=68,3= %| |Haut Tell{ | | | | | | { Hors de la Friguia| =71,9= % | 9,6 % | 18,3 % | 27,9 % | | | | | | | |Steppe des Fréchich et Majeur| =94,1= % | 1 % | 4,8 % | 5,8 % | +-----------------------------+----------+---------+---------+--------+

Ainsi, du Nord au Sud, de la Medjerda à Gafsa, en même temps que le climat rend la culture de plus en plus aléatoire, la quantité des demeures stables baisse au profit des demeures déplaçables.

En Friguia, on vérifie partout l’infériorité numérique des tentes par rapport aux habitations permanentes. En général, il y a moitié moins de bit chaar que de gourbis ou de maisons. Là où les tentes sont relativement le plus nombreuses, c’est chez les Ouartane et chez les Ouargha, tribus qui sont sur la bordure externe de la Friguia. En revanche, dans la région de Téboursouk, les tentes ne correspondent qu’au huitième de l’ensemble des habitations. La chose est si accentuée qu’elle saute aux yeux de tout voyageur et rien ne montre mieux le parallélisme entre les capacités culturales d’un pays et la sédentarisation de ses habitants. C’est ce que confirme la moitié non friguienne du Haut-Tell. Le Khalifalik de la Kessera y offre seul une majorité de maisons parce qu’il embrasse une région montueuse qui continue, au point de vue des populations, la ligne du Bargou et du Serdj et accueille comme elle plusieurs villages. Sauf cette exception, la prépondérance des tentes est absolue en non-Friguia : 3 contre 1 chez les Majeur, 3,5 contre 1 chez les Fréchich et 4 contre 1 chez les Ouled- Bou-Rhanem.

ÉTAT DES HABITATIONS DU HAUT TELL (1906)

+--------------------------------+------+-------+---------------------+ | | | | Maisons | | |Tentes|Gourbis| | | | | |indigènes|européennes| | +------+-------+---------+-----------+ | =A. En Friguia= | | | |Massif Ouargha | 605| 605| 26| 22| | | | | | | |Massif du Kef[439] | 577| 667| 645| 96| | | | | | | |Région de Téboursouk[440] | 303| 1.927| 410| 71| | | | | | | |Région des plaines centrales du | 1.238| 1.345| 985| 14| |Fedj-Et-Tamer au Krib[441] | | | | | | | | | | | |Région de Chetlou et | 32| 150| 8| »| |d’Aïn-Tounga[442] | | | | | | | | | | | |Gafour (Cheikhats de Gafour E. | 284| 202| 119| 41| |et W.) | | | | | | | | | | | |Djouggar et glacis N.-E. du | 335| 610| 49| 4| |Haut Tell[443] | | | | | | | | | | | |Djebel Serdj et Bargou | » | » | 468| 1| | | | | | | |Ouled-Aoun de l’Ouest | 749| 1.004| 521| 6| | | | | | | |Ouartane | 536| 93| 546| » | | | | | | | |Oujed-Ayar Dahara | 585| 206| 434| 15| | +------+-------+---------+-----------+ | | 5.244| 6.809| 4.211| 270| | | |\ /| | | | 11.290 | | +------+-----------------------------+ | =B — Hors de la Friguia= | | | | | | | |Ouled-Ayar Guebala[444] | 1.246| 131| 314| 16| | | | | | | |Khalifalik de la Kessera, | 70| 3| 278| 1| |Mansoura, El-Gueriat | | | | | | | | | | | |Charen | 650| 135| 168| 11| | | | | | | |Ouled-Bou-Rhanem | 1.450| 135| 158| 90| | | | | | | |Zerhalma[445] | 690| 110| 175| 98| | | | | | | |Majeur du Nord | 1.447| 222| 216| 3| | | | | | | |Fréchich du Nord (O.-Ali et | 1.889| 235| 299| 19| |O.-Naji) | | | | | | +------+-------+---------+-----------+ | | 7.442| 971| 1.608| 238| | | |\ /| | | | 2.817 | +--------------------------------+------+-----------------------------+

Remarquons cependant que la grosse différence entre la Friguia et la non-Friguia dérive surtout de cette circonstance qu’en non-Friguia il n’y a presque pas de gourbis, tandis que ce mode d’abri est extrêmement répandu plus au Nord. Mais si la proportion de 41 % de gourbis en Friguia est un signe non équivoque de fixation, ce n’est pas pourtant un phénomène dont il faille trop se réjouir en principe. La hutte de branchages décèle souvent plus de misère que la tente : plus d’une fois le kib est le refuge de celui qui est à la fois trop démuni d’argent pour se bâtir une maison et trop pauvre en troupeaux pour avoir la laine indispensable à la fabrication de la tente. Néanmoins, il ne faut pas oublier que sous le nom de gourbis on range souvent soit des bortals, soit des cases ayant mur en moellons ou en cubes d’argile séchée au soleil et toit en chaume, constructions intermédiaires entre la maison proprement dite et la cabane de branchages et de paille. C’est en particulier le cas pour les 1.900 gourbis recensés dans la région de Téboursouk. Quant aux maisons elles-mêmes, la statistique ne décompte pas celles en pierre et celles en toube. Il est constant toutefois que ces dernières à peu près spéciales aux plaines, sont moins fréquentes que les maisons de l’autre catégorie.

Les progrès de la stabilisation des indigènes sont mis en lumière par la comparaison des chiffres de 1900 avec ceux des années antérieures[446]. Nulle part la réduction des tentes et la marche en avant de la sédentarisation n’ont été plus évidentes que dans la région de Téboursouk :

Région de Téboursouk Tentes Gourbis Maisons indigènes --- --- --- ---

En 1895 1.931 ? 247

En 1906 303 1.927 410

Les gens de la tente y ont abandonné en masse la demeure de poil pour le gourbi-maison, et il en est presque de même chez les Ouled-Aoun :

Ouled-Aoun Tentes Gourbis Maisons indigènes --- --- --- ---

En 1895 1.365 ? 281

En 1906 749 1.004 521

Chez les Ouled-Ayar-Dahara, le mouvement est moins prononcé. Les tentes rétrogradent cependant de 690 en 1886 à 585 en 1906. En somme, celles-ci subissent en Friguia une diminution dont on évaluera toute la portée en réfléchissant qu’elle coïncide avec un accroissement sensible du chiffre total de la population. En non-Friguia, au contraire, si le nombre des maisons indigènes a augmenté, celui des tentes s’est maintenu ou même s’est grossi de quelques unités. Voici, par exemple, les Ouled-Ayar- Guebala :

Ouled-Ayar Guebala le Khalifalik de Tentes Gourbis Maisons indigènes la Kessera excepté --- --- --- ---

En 1886 1.207 ? 5

En 1890 1.371 ? 77

En 1895 1.460 ? 73

En 1906 1.246 131 314

Chez les Fréchich du Nord la tente a davantage gagné que la maison. En 1906, on a dans ce coin de pays 335 bit chaar de plus qu’en 1890 contre seulement 186 maisons nouvelles.

Fréchich du Nord Tentes Gourbis Maisons indigènes --- --- --- ---

En 1890 1.554 ? 113

En 1895 1.830 ? 264

En 1906 1.889 235 299

Enfin, aux Zerhalma et aux Ouled-Bou-Rhanem, l’effectif des tentes s’est enflé de 50 %.

Ouled-Bou-Rhanem Tentes Gourbis Maisons indigènes --- --- --- ---

En 1890 1.066 ? 82

En 1895 1.099 ? 27[447]

En 1906 1.450 135 158

Les grands groupements de tentes ont vécu et il n’y a plus dans le Haut- Tell que des douars médiocres dont la quantité tiendra en Friguia à devenir de plus en plus restreinte. Mais les tableaux ci-dessus nous prouvent qu’en non-Friguia la tente gardera longtemps, sinon toujours, sa prééminence. Il faut, en effet, songer que la maison, le gourbi et la tente, par leurs matériaux sont en harmonie étroite avec les régions où on les trouve de préférence. La maison et le gourbi impliquent la proximité de boisements. Le gourbi réclame en plus celle de peuplements de diss ou de cultures de céréales. Maison et gourbi sont donc des demeures de Tell, de Sahel ou d’oasis. C’est ainsi qu’il n’y a que peu de maisons et presque pas de gourbis dans toute la Steppe des Fréchich et des Majeur. La tente, en revanche, emprunte peu aux végétaux. Elle demande bien moins de bois que le gourbi ou la maison et emploie surtout des produits animaux, laine et poils. C’est donc une habitation de propriétaires de moutons et de chèvres et par suite de pasteurs, une demeure fatale et inéluctable pour les Steppiens et qui cadre avec les moyens de bien des gens de la section non friguienne du Haut-Tell.

D’autre part, le climat oblige ou excite à des déplacements. Beaucoup d’indigènes possédant des lopins de terre lointains, la tente leur permet d’y camper lors des travaux agricoles. Dès que pour une cause quelconque le sédentaire nomadise, fut-ce temporairement, immédiatement la tente s’impose à lui. Aussi, bien des gens ont-ils à la fois leur maison et leur tente. Ajoutons que parmi ces derniers, nombreux sont ceux qui dressent l’été le bit chaar auprès du dar pour vivre sous l’étoffe de poil les mois des chaleurs, et ce par imprescriptible atavisme ou par désir d’avoir un abri plus ventilé le jour et plus frais la nuit. La tente est alors une sorte de villa ambulante qui double la maison et la supplée à l’occasion. Rôle modeste, mais susceptible lui aussi de contribuer à la persistance de la tente jusque dans les coins les plus fertiles de la Friguia.

Les tentes ne s’assemblent plus comme jadis en zmalas. A peine forment- elles des douars comprenant au maximum une dizaine d’entre elles. Au contraire, sur les 6.327 maisons que le recensement de 1906 a dénombrées dans le Haut-Tell (5.819 demeures indigènes et 508 européennes), une forte proportion (environ la moitié) se présente groupée en villages. La répartition de ceux-ci obéit à la même règle que les maisons : bourgades ou hameaux sont infiniment plus répandus en Friguia que plus au midi. Dans la région du Mellègue et du Sarrath, leur pénurie est atténuée par les centres miniers dont le développement ne remonte qu’à quelques années. Mais chez les Fréchich et les Majeur du Tell, on n’aperçoit comme agglomérations que Thala et la Décheret Ouled-Sidi-Bou-Rhanem. Quelques points de la Friguia vantent des lignes ou des bouquets de villages, par exemple dans la plaine de Zouarine (El-Maarif, Sidi-Asker, Le Ksour, Ebba), au Gafour (village de la gare et les deux décherats Ousseltia), à la chaîne d’El-Gueriat (les Blidate), et dans le cheikhat de Bèz de la Hamadat des Ouled-Ayar. La chaîne de Zeugitane avec le Bargou, le Serdj et la forêt de la Kessera est peut-être la région du Haut-Tell la plus favorisée à ce sujet. Elle témoigne de l’identité que nous avons signalée entre les décherats et les régions montueuses. En revanche, la chaîne de Byzacène n’est nantie d’aucun centre.

Remarquons encore que par suite de la courbe décrite par les plis du sol depuis le golfe de Tunis jusque vers l’Aurès, la chaîne de Zeugitane, le massif de Mactar et la chaîne de Byzacène s’enfoncent de plus en plus vers le Sud en refoulant pour ainsi dire la Steppe devant eux. Le Haut- Tell se rapproche ainsi davantage de l’équateur à l’Ouest qu’à l’Est et les principales bourgades de sa partie méridionale sont dans le même cas. Mactar, Thala et Tébessa, quoique à peu près à égale distance de la Steppe, sont respectivement de plus en plus au midi.

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