‹ La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)Chapitre 43 sur 62 · II

II

LES DÉCHERATS

Les villages indigènes ordinaires portent le nom de décherat[448]. Ils se sont constitués autour d’une source selon un processus qu’il n’est pas malaisé de découvrir. Dès que les circonstances le consentent, l’effusion pérenne de liquide provoque la création de jardins qui exigent des soins assidus. Des familles s’enracinent ainsi au sol. C’est le premier stade. Bien des sources ne l’ont pas dépassé dans les temps modernes (Aïn Medeina, la source de Mactar jusqu’en 1887, etc.). Puis, la population augmente. Auprès de l’eau, sur un mamelon aplati entre des ravins, des maisons sont édifiées. La décherat naît. Plus tard, en aval des vergers, on plante des oliviers qu’arrosera le surplus de l’écoulement. Maisons, source, jardins, oliviers, la décherat est dès lors complète avec ses éléments essentiels se conditionnant les uns les autres et se succédant dans cet ordre du haut en bas de la pente[449]. En dessous des oliviers, s’étalent les terres à céréales (voir la planche K et le plan du Kef ci-après). De loin, ce bloc se détache nettement du décor environnant. Que l’on considère Téboursouk du sommet du Djebel-Ech-Chehid ou que du versant Nord du Djebel-Zafrane on regarde le Kef, le spectacle est analogue. L’agglomération urbaine apparaît comme un amalgame de multiples petits points d’un blanc criard entouré d’un trait grisâtre (remparts) et souligné par la tache verte et cendrée des jardins et des oliviers.

Ainsi, les cultures potagères et arbustives réclamant beaucoup d’humidité sont le plus près de la source. Les oliviers qui ont moins besoin de liquide viennent ensuite, puis on a l’orge ou le blé pour la réussite desquels on compte normalement sur les précipitations pluviales. Quant aux maisons, n’ayant point de place sous la source, elles se mettent forcément en dessus. Elles utilisent de cette manière un sol rocailleux où rien ne saurait pousser et d’où l’on surveille l’épanchement de l’eau.

Disposition à la vérité peu hygiénique. La décherat dominant la source et la voirie laissant à désirer, il se produit des infiltrations nocives capables de contaminer gravement l’eau potable. En outre, les gens sont obligés d’aller au loin quérir celle-ci et de la remonter avec grande fatigue. Il en résulte un va et vient pittoresque, mais dispendieux d’ânes menés par des guerrab[450]. C’est pour ce double motif que malgré sa belle source, Thala a reçu récemment le débit de l’Aïn-Ahmed qui fuse à 1.300m plus haut. Pour alimenter directement le vieux Kef, on va procéder à l’adduction des griffons du Dyr. Le mouvement de descente des maisons, déterminé par le retour de la sécurité, est donc également justifié à d’autres points de vue.

Les décherats se décomposent en général en deux ou trois fragments distincts. Tantôt chacun est pour ainsi dire autonome (groupe d’Ellès avec ses trois morceaux d’Ellès, Menzel, et El-Aïaichia, etc.). Ailleurs, on a devant soi les quartiers d’un même centre, comme à Zeriba. Nébeur a deux quartiers séparés, celui d’en bas (Houmet-el- Lotania) dénommé aussi le Ksour et où vivent les Ksaouria, celui d’en haut (Houmet-el-Fogania) habité par les Klefna. A l’écart, se voit un petit hameau européen. Les qualifications en question rappellent les épithètes « inférieur » et « supérieur » ou « d’en haut » ou « le haut » et « d’en bas » ou « le bas » appliqués à bien des villages doubles des Alpes ou Préalpes. Djebba n’a pas moins de quatre tronçons éparpillés. Dans certaines localités, les quartiers peut-être non soudés au début le sont actuellement. C’est le cas des cinq de la Kessera, des trois du Kef, etc. Au Kef, à Téboursouk, l’unité est encore accentuée par un mur d’enceinte. A la Décheret-Bent-Saïdane, les maisons sont si bien collées l’une à l’autre que leur ensemble forme un pâté unique avec saillants et rentrants n’offrant aucune prise à un ennemi. Beaucoup de villages de l’époque byzantine devaient avoir cet aspect massif. Pourtant, les décherats se fient d’ordinaire exclusivement à leur assiette quoique la distribution des habitations en plusieurs îlots non joints l’un à l’autre ne facilite guère la défense. L’idée de protection a cédé ici le pas à l’indestructible particularisme berbère.

La raison de cette séparation dans l’espace réside presque toujours dans une différence de sang. Lorsqu’un hameau existant se grossit d’un nouveau groupe ethnique, celui-ci ne se mélange jamais au précédent. Il s’établit à côté de lui pour profiter des mêmes avantages tout en conservant son individualité. Les fondateurs de zaouias et ceux de quartiers européens n’agissent d’ailleurs pas autrement. Ces populations spéciales, fixées sur des emplacements à elles, s’opposent souvent violemment. Des haines sévissent entre hameaux voisins ou entre quartiers, où elles trouvent des nids propices à l’éclosion des sofs. Seuls sont communs la mosquée et le marché. Pas de fêtes de village comme en Europe. En fait de personnages administratifs, il y a le cheikh et les notables dont le conseil (djemaa, miad) n’a rien d’officiel. On remue dans les séances les cent petites questions locales, mais on ne s’y occupe jamais des intérêts réels et permanents du centre.

Qui visite ces décherats n’en emporte pas une impression bien satisfaisante. Tout y est dans l’état le plus primitif, et les demeures, même celles des riches, sont bâties simplement en pierres sèches non crépies (voir planche L). La plupart de ces hameaux indigènes sont dépourvus de boutiques et n’ont ni épicier, ni café maure. Les rues sont extrêmement étroites. Ce qu’on appelle en France la place du village est un ornement inconnu. A peine pouvons-nous citer la belle étendue horizontale non bâtie et ombragée d’un micocoulier qui se voit vers le milieu de la Kessera et qui sert aux réjouissances et au souk. Au Kef, il y avait quelque chose d’analogue entre la cité et le rempart méridional, à l’endroit dit aujourd’hui place Logerot près de l’ex-porte Beni-Anine. Pour ainsi dire, pas d’industrie : les villageois croupissent dans la paresse qui favorise les dissensions intestines. Les gens des décherats sont peu hospitaliers. Pas de maisons d’hôtes, et c’est souvent à qui se refusera d’héberger l’étranger.

Abstraction faite du Kef, de Téboursouk ou de Thala, dotés d’un organisme municipal à cause des Européens, les villages sont privés de tout soin. Ni éclairage, ni voirie, faute de ressources ou de bonne volonté. Aux ordures ménagères s’ajoutent les fumiers qu’accumule un nombreux bétail. Le Kef, par exemple, abritait en 1895 11 chameaux, 160 ânes, 500 chèvres, 850 bœufs et 1.400 moutons, sans parler des chevaux et des mulets. Au lieu d’utiliser dans les vergers tous les déchets, on attend qu’un orage éclate pour les jeter aux ruisseaux temporaires qui dévalent alors sur les pentes. Les quartiers supérieurs se purgent de la sorte, mais c’est au détriment de ceux d’en bas. Le palliatif du tout à la rue manque-t-il ? Pour s’épargner le maximum de dérangement on évacue les fumiers aux abords immédiats des agglomérations lesquels s’encombrent ainsi de tas énormes, évoquant les « buttes » et les « monceaux » qui s’arrondissaient aux portes des cités françaises du Moyen-Age. Sous le rocher de Téboursouk, la couche de détritus a une quinzaine de mètres d’épaisseur.

Les décherats étant nées autour de sources et celles-ci jaillissant en montagne, ces villages sont, à part de rares exceptions, perchés à une certaine hauteur, si bien que l’on n’y arrive que par une montée plus ou moins raide. Conséquence qui n’était pas pour déplaire aux habitants, car si les plaines sont des artères économiques, c’est aussi par là que venaient les hordes ennemies et, ce qui en était presque synonyme, les soldats du Bey. De plus, la décherat possède en montagne l’avantage d’avoir à côté d’elle le bois et la pierre à bâtir, ainsi qu’un air plus frais et salubre, préférable à l’atmosphère torride des zones peu élevées où sévissent sirocco et malaria. Les décherats représentent en somme un bon compromis entre les nécessités qui guidaient les actes des hommes de jadis.

En revanche, deux inconvénients sautent aux yeux. Les décherats ne sont pas près des cultures et elles ne jalonnent pas le tracé naturel des voies de communication qui vise à emprunter les dépressions alluviales. Si les routes peuvent se hisser par des lacets jusqu’à ces centres, le chemin de fer moins souple coupe au plus court ou au plus facile et les néglige forcément. C’est en dehors du Haut-Tell le cas de Zaghouan, de Mateur, et dans notre région, le cas du Kef, du Ksour, etc. A l’Ouest du Kef, un vallon permettait au rail de grimper à faible distance de la ville. Escomptant l’éventuel prolongement de la ligne vers les exploitations minières de la frontière algérienne, les ingénieurs répugnèrent à cette solution qui aurait ultérieurement contraint les trains soit à un rebroussement, soit à laisser à l’origine de la rampe les wagons de marchandise en transit. La gare fut donc construite à presque trois kilomètres du Kef et à ses pieds.

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