‹ La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)Chapitre 44 sur 62 · III

III

LES BOURGADES PRINCIPALES

Maintenant que nous connaissons la physionomie des décherats, il n’est pas superflu de décrire séparément celles qui font figure de ville, c’est-à-dire Le Kef, Téboursouk et Thala, sans oublier l’algérienne Tébessa qui joue un peu le rôle du Kef à l’égard du pays qui l’entoure. Ces localités revêtent en effet un double caractère. D’une part, ce sont des centres administratifs de valeur. D’autre part, seules dans la région, elles ont des hammams (Le Kef 3, Téboursouk 2, Thala 1). Or, si l’on rencontre des mosquées fussent-elles d’ordre infime dans beaucoup de décherats, il ne saurait y avoir de bain maure que dans des agglomérations à la fois assez grosses et habitées par des gens policés. Le hammam est donc un critérium de l’importance réelle d’une bourgade infiniment plus exact que la mosquée.

Le Kef, Téboursouk et sa voisine Dougga culminent à 4 kilomètres au- dessus de la voie qui, à toute époque, a relié Constantine au golfe de Tunis par la zone des plaines centrales. Comme en outre elles sont assez à proximité (le Kef) ou contre (Dougga et Téboursouk) des brèches qui ouvrent l’accès au Nord vers la plaine de la Dakhlat, elles jouissent d’une position des plus heureuses et sensiblement identique. Mais le Kef gît presque sur la limite de la Friguia et des mauvaises terres de la région du Moyen-Mellègue. Téboursouk est également quasi en bordure d’une zone broussailleuse, tandis que Dougga s’érige au milieu même du meilleur canton à céréales et à herbages du Haut-Tell. Dougga et Téboursouk ne sont pas loin du croisement des deux voies Théveste- Carthage et Cirta-Carthage. En somme, c’est Dougga qui est doté de l’emplacement le plus favorable, et cette circonstance s’est manifestée dans toute sa puissance durant l’antiquité. A l’époque moderne, c’est le Kef que les événements ont poussé au premier rang.

[Illustration : XX — PANORAMA DE LA VILLE DU KEF EN 1905. (Cliché Olivier.)

Planche K]

1o =Le Kef=

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’ancienne Sicca Veneria devenue le Kef[451] est une simple décherat où logent de pauvres gens, bons tout au plus à paître des troupeaux[452]. Mais sa situation stratégique lui vaut des fortifications qui lui impriment l’air d’une cité. Sentinelle avancée de la Régence contre sa rivale de l’Ouest, le Kef est de toutes les guerres et son nom, bref et sec comme un cri d’alarme et comme un commandement militaire, ne résonne dans El Kairouani ou dans Mohammed Seghir ben Yousef qu’accompagné du cliquetis des armes. C’est le boulevard de la Tunisie, de la résistance duquel dépend le succès de toute irruption algérienne. Et 1881 corrobore une dernière fois cette règle. L’entrée de la colonne Logerot au Kef, sans coup férir, le 26 avril, grâce au sang-froid et à la finesse avisée de notre agent consulaire Roy[453], nous livra toute la contrée environnante.

[Illustration : Carte 13. — PLAN DE LA VILLE DU KEF ET BANLIEUE

Mousalla, 750 mètres d’altitude.

C Reste du quartier des Cherfine, 700-750.

A Quartier El Haouarets, de 680 à 700.

B Quartier des Beni Anine, de 680 à 700.

Source, 680.

D Nouveau quartier, 660-680.

Gare, 560.

Plaine du Kef, au-dessous de 550 mètres.

a Ancienne porte El Haouarets.

b Ancienne porte Beni Anine.

c Porte Cherfine.

d Château.

e Kasba.

f Bastion no IV.

g citernes romaines.

h Bab Rhedar.

i Cimetière européen.]

Le traité d’Es-Settara de 1628, en fixant la limite des deux Régences au Sarrath et au Mellègue, avait fait du Kef une ville frontière que Mohammed-Pacha arrache aux Beni-Chennouf. Le vainqueur installe au Kef, comme à Kairouan et à Béja, un poste de cavaliers zouaoua dits spahis (sbahïa), réunis en un oudjaq[454]. Pendant les luttes entre ses petits-fils Mohammed et Ali (1675-1681), le Kef sert de refuge au premier[455], qui bâtit la kasba en 1679[456]. A ce moment, les Algériens intriguent pour mettre la main sur le Kef. « S’ils étaient parvenus à s’en emparer, observe El Kairouani, ils auraient été les maîtres de tout le pays[457]. » En 1705, il y a au Kef un agha et une garnison de 500 hommes[458]. En 1152 de l’hégire (1739-1740), Ali-Pacha ceint le Kef d’un rempart[459] et en 1744, G. Dupont énonce que la position du Kef le rend une des clefs du royaume de Tunis[460]. En 1746, grâce à l’œuvre d’Ali-Pacha, le Kef réfrène une invasion algérienne. Mais au Nord-Est la ville était surplombée par un mamelon rocheux appelé Mousalla[461]. Ali-Pacha l’englobe dans une seconde muraille extérieure qu’il garnit de huit fortins armés chacun de huit pièces d’artillerie[462]. En outre, il renforce à la Kasba le bordj de l’Est surmonté d’une tour ronde, dite la Balamita, d’où l’on dominait et la Kasba et toute la ville[463]. Malgré ces précautions, l’invasion de 1756 enlève le Kef en treize jours, ce qui entraîne la chute de Tunis et la mort d’Ali-Pacha.

Hamouda-Pacha qui régna en Tunisie de 1782 à 1814 eut aussi maille à partir avec les Algériens. Le Kef lui doit un nouveau château et un raffermissement de ses autres défenses[464]. On prête à ce souverain le mot suivant : « Mon corps est à Tunis et ma tête au Kef. » En réussissant à replacer les Ouargha sous sa loi et à reculer la frontière jusqu’à Sakiet-Sidi-Yousef, Hamouda-Pacha éloigne du Kef la menace algérienne. Néanmoins, en 1829, à la veille de la prise d’Alger par le maréchal de Bourmont, le Kef a encore un appareil guerrier important : la Kasba abrite 150 Turcs et le château d’Hamouda-Bey 150 Zouaoua. Dans la population se recrutent quatre pavillons de cavalerie de 50 hommes chacun. Les Arouch-Es-Sendjaq procurent de leur côté un goum de 750 autres cavaliers[465] et les tribus maghzen fournissent des irréguliers (mzarguïa dans l’idiome local). En 1833, lors du passage de Sir Grenville Temple, la Kasba renferme 132 pièces de canon[466]. Mais, en 1837, notre établissement à Constantine, clôt l’âge héroïque qui avait duré cent cinquante ans. En 1848, extrêmement faible est la valeur militaire du Kef moderne[467] qu’une artillerie postée sur le Dyr obligerait vite à obéir à un envahisseur. En somme, tant par suite des changements politiques qu’à cause des progrès de la balistique et de l’armement au milieu du XIXe siècle, le Kef avait cessé d’avoir une efficacité, sauf contre des Bédouins.

Fort d’arrêt, le Kef était en même temps un chef-lieu administratif de premier ordre. A côté de l’agha de la Kasba, commandant de la citadelle et des troupes, et sans autorité sur lui, on remarquait le gouverneur civil ou caïd, appelé d’habitude kahia[468] parce que délégué de l’agha de l’oudjaq du Kef, lequel vivait d’ordinaire à Tunis où il était un des principaux personnages de la Cour. Le ressort du Kef variait. En 1864, Si Ferhat régentait les Ounifa, le Kef et les Arouch-Es-Sendjaq. D’autres caïds eurent aussi la Regba. Au printemps de 1859, avait été inauguré le télégraphe reliant le Kef à Tunis et à l’Algérie[469] et le fonctionnaire français chargé de ce service était agent consulaire. Le marché, seul souk du Bled-Et-Trouk en dehors de Sidi-Asker de Zouarine et de la Kalaat-Senane, était très achalandé. Le Kef comptait encore comme centre religieux. Sidi Bou Hadjar en 1199 de l’hégire (1784-1785) et Sidi el Mizouni vers 1250 (1834-1835) y avaient fondé dans la ville haute, sur la Mousalla ou à côté, les zaouïas dont nous avons parlé et dont l’essor fut si brillant que depuis le milieu du dernier siècle c’est comme métropole maraboutique que le Kef s’impose à l’esprit des hommes. Dès lors, l’organe local essentiel n’est plus la Kasba, mais les zaouïas. Les chefs de celles-ci sont plus écoutés que l’agha ou le kahia.

Shaw[470], Grenville Temple[471] et Davis[472] classent le Kef comme la troisième ville de la Régence, après Tunis et Kairouan et avant Sousse, Sfax et Bizerte. Toutefois, Grenville Temple note que le Kef n’occupe que les deux tiers de l’espace contenu dans ses murs. Berbrugger signale également qu’à l’intérieur de ceux-ci de vastes surfaces sont vides et beaucoup de maisons ruinées. Il juge cependant que la ville peut avoir six à sept mille âmes, moins, dit-il, que ne le ferait croire le développement de l’enceinte. A la vérité, le spectacle de demeures écroulées est assez fréquent dans les décherats. Mais le phénomène se généralise au Kef (voir planche L) avec l’insurrection de Ben-Rhadahem, la famine de 1867 et le choléra subséquent[473]. Pour comble de malheur, en 1878 le chemin de fer de Tunis à Souk-el-Arba atteint le Kef dans son rôle d’intermédiaire commercial entre la Régence septentrionale et l’Algérie. Aussi, en 1881, gîsait-il dans le marasme. Ses 45 hectares de superficie qui avaient peut-être enserré 8.000 personnes n’embrassaient guère plus de 3.500 âmes.

Toutefois, subsistait le prestige de la ville. Dès juin 1884, au lendemain de la création de la Direction de l’enseignement, on confie au Kef la première école de l’intérieur. Le 8 juillet, on l’érige en commune, une semaine avant Sousse, Sfax et Bizerte. Le Kef gardant avec Téboursouk la ligne de communication entre Tunis et l’Algérie, le Gouvernement en restaure les ouvrages et redore la vieille renommée guerrière du centre en y casernant deux bataillons d’infanterie, un peloton de cavalerie et une batterie d’artillerie. La tranquillité régnante entraîne ensuite la réduction progressive de la garnison qui ne comprend plus aujourd’hui que 300 soldats d’infanterie légère d’Afrique (vulgo Joyeux). A partir de 1888, on se fatigua d’entretenir les remparts qui entravaient l’expansion de la cité vers la plaine sans autre bénéfice que de dresser un obstacle devant les voleurs de bestiaux. Puis l’année 1901 vit s’effacer du front Sud la ceinture de pierre illusoire et pesante[474] qui masquait l’horizon. Le paysage immense, les dômes aigus du Moyen Mellègue, le méplat de la Kalaat- Senane apparurent, et la ville commença à sortir, châtelaine recluse qui par les portes de sa prison enfin ouvertes descend radieuse vers les jardins ombreux et vers la liberté.

Pendant ces six derniers lustres, le Kef s’est guéri peu à peu de ses blessures. Un recensement dû au receveur municipal Demay y a trouvé en 1911 une population indigène de 5.112 personnes (4.462 musulmans dont 269 Algériens et 650 israélites), ce qui, avec les 1.200 Européens (800 Italiens et 340 Français), constitue une agglomération civile de 6.300 âmes. Les Français y sont deux fois moins nombreux qu’à Béja (680) trois fois moins qu’à Tébessa (900), et huit fois moins qu’à Souk-Ahras (2.700). En 1891, le culte catholique fut célébré dans la basilique byzantine de Dar-el-Kous[475], aménagée dans sa portion antérieure, et les citernes romaines capables de renfermer 7.500 mètres cubes étaient déblayées. Dès 1892, des files d’arbres embellissent les pentes de la Kasba et le bas de la ville où des maisons modernes se bâtissent sur une aire disponible qui combinait l’avantage de la proximité de l’eau avec celui de relations plus aisées avec l’extérieur. La démolition du bastion méridional en 1901, puis la construction d’une gare presque dans la plaine en 1905 (voir le plan ci-joint) fixent définitivement de ce côté le quartier européen, agréable avec ses rues assez larges, bien ordonnées et égayées par des plantations. Ainsi se répète un phénomène qui avait déjà eu lieu à Tébessa une quinzaine d’années auparavant, celui d’une ville forte qui s’épanche hors de ses remparts, symbole d’un passé aboli, pour aller au devant d’une station de chemin de fer où afflue la vie. Le Kef tend ainsi, quoique avec une affectation différente, à reproduire la disposition de Sicca Veneria[476].

Cette gare est le terminus d’un embranchement de 31 km., détaché des environs des Salines de Lorbeus, et qui, unissant le Kef au chemin de fer de Tunis à Kalaat-Djerda et Kalaat-Senane, a mis la ville en contact plus rapide avec son territoire. Sans ce tronçon, le Kef eut probablement reçu un contrecoup sérieux de la création d’une ligne qui draine directement sur Tunis tout le commerce du Haut-Tell. Malgré ce palliatif, le marché du Kef a, en effet, décru dans ces dernières années au profit des souks de la zone des plaines centrales et sa population européenne a baissé depuis 1906 de 1.406 à 1.166 personnes.

Dans les conditions actuelles, le Kef ne semble pas susceptible d’un bien grand développement. Il demeure pourtant la seule localité du Haut- Tell qui dispose d’une force armée. En 1906, lors du mouvement d’Amor ben Othmane, les soldats du Kef arrivèrent à Thala un jour avant ceux de Tunis. Le Kef reste également comme il y a cinquante ans la capitale religieuse de toute la région. Enfin, c’est le siège d’un Contrôle civil qui avec l’annexe de Téboursouk étend son action sur presque 7.000 hectares, c’est-à-dire la moitié du Haut-Tell.

2o =Téboursouk, Thala, Tébessa=

Contraint au Moyen-Age de se cacher dans la citadelle byzantine, Téboursouk voit aux XVIIe et XVIIIe siècles se coller sur le flanc Ouest de celle-ci les quartiers d’El-Guebli au Sud et d’El-Djebli au Nord[477], étalés sur une superficie quatre fois supérieure à celle du Ksar et qui accueillent des Ouled-Yahia, des Ouled-Mimoun, des Andalous, et plus tard des Ousseltia. Aux luttes algéro-tunisiennes du XVIIIe siècle remonte l’enceinte en pisé doublée d’une cuirasse de pierre de moyen appareil dont quelques pans sont encore visibles, ainsi qu’une tour de garde ou de guet. Malgré ces vestiges, plutôt qu’une ville, Téboursouk est une grosse décherat[478], à peine décorée de deux mosquées dont l’une, la djama rahmania, avec sa couverture de tuiles rougeâtres évoque les villages andalous de la basse Medjerda et notamment Testour. Quelques maisons ont aussi des toits analogues, en matériaux fabriqués sur place. Le camp est de 1882. Evacué à la fin de 1883, puis réoccupé d’octobre 1890 à janvier 1900, il devint à cette date un pénitencier militaire que gardent des tirailleurs. En 1890, Téboursouk reçut une poste et une école et, déjà résidence d’un caïd, fut promu en 1895 chef-lieu d’une annexe de Contrôle civil dépendant du Kef. Malgré cela, la bourgade fut longue à prendre quelque allure. Jusqu’en février 1904, elle n’eut pas d’organisation communale. On la gratifia alors d’une simple Commission de voirie transformée en 1907 en Commission municipale.

A ce moment, il y avait un an seulement que la Direction de l’Agriculture avait pu acquérir, pour le revendre, du terrain à bâtir et encore celui-ci était-il situé à l’Est de la bourgade. Au lieu de gagner vers la plaine comme au Kef, le quartier moderne s’avança donc vers le camp et le vallon de l’Oued-Es-Saha, s’exposant de la sorte au djebeli. En même temps, Téboursouk depuis longtemps relié à Medjez-el-Bab, c’est- à-dire au chemin de fer de la Medjerda par une diligence (aujourd’hui par un service d’automobiles) voyait la colonisation s’asseoir aux environs, c’est-à-dire à Thibar, Nemcha, Rihana, El-Hariche, au Krib, etc. Mais le rail jeté en 1906 entre Tunis et Kalaat-Senane et Kalaat- Djerda laissa Téboursouk à égale distance (20 km. à vol d’oiseau) entre les deux voies ferrées dont les gares (Gafour et le Krib au Sud, et au Nord Sidi-Smaïl et Mastouta) sont pour les indigènes voisins et surtout pour les colons, des points d’expédition et des bases de ravitaillement. Le rayon économique des 3.000 habitants de Téboursouk s’est donc restreint : la population française est stationnaire et le nombre des Italiens a fléchi. L’allotissement de l’Henchir-Khalled va conférer quelque animation à cette bourgade qui espère un chemin de fer lancé de Tunis par la Mornaghia, Medjez-el-Bab et Testour. Téboursouk est l’antichambre de Dougga qui gît à 6 km. à peine. Si les maisons de l’héritière de l’antique Thugga, tombent depuis 1891 une à une pour permettre les fouilles qui nous restituent la capitale de Massinissa, du moins les visiteurs affluent chaque année plus nombreux vers ce Timgad tunisien et il y a là un mouvement dont Téboursouk bénéficie.

Quant au village de Thala, il résulta vers 1850 de la création de la zaouia rahmania édifiée par Mostefa ben Azzouz non loin de deux ou trois demeures érigées là à cause de l’Aïn-Thala (950m d’alt.). Vers 1860, il est en plein essor : seule agglomération réelle entre Kalaat-Senane et Fériana, il assemble peut-être un millier d’habitants. L’am ech char lui est funeste, puis, lors de l’entrée des Français en Tunisie, les dissidents le pillent sans scrupule. Après ces événements, Thala n’abrite plus que 300 personnes et telle nous retrouverions aujourd’hui cette décherat, si en 1896 elle n’avait accaparé les bureaux du Contrôle civil constitué en 1895 par la réunion des Fréchich et des Majeur. Les sollicitations du caïd des Fréchich, Mohammed Salah Chafaï, désireux de donner une plus-value à ses terrains de Thala et sans doute aussi l’attirance de la direction Nord avaient persuadé de renoncer à Kasserine, siège officiel, et à Fériana, siège provisoire de la nouvelle circonscription. A ce moment, il n’y avait encore à Thala aucun bâtiment administratif si ce n’est une station de monte (1886) et une maison forestière (1888). D’autres constructions furent exécutées après 1896. On les campa malencontreusement au-dessus de la source ce qui obligea à dévier jusque là l’eau de l’Aïn-Ahmed, grâce à laquelle du moins on effectua une belle plantation de platanes.

Le marché de Thala a prospéré depuis qu’une gare, celle de Kalaat- Djerda, fonctionne à 13 km. Le village a aujourd’hui 700 âmes dont 140 Européens (90 Français) et il produit à qui vient du Sud une certaine impression. La majorité des toits est en tuiles, tuiles rondes de Testour à tonalité un peu terne sur la mosquée rahmania et autour d’elle, tuiles plates de Marseille d’un rouge plus crû sur la plupart des autres habitations. Thala revêt ainsi aux yeux du voyageur l’aspect d’un village de Kabylie et, ici comme là-bas, la préférence accordée à ce mode de couverture et la faible quantité des terrasses sont un signe extérieur visible et frappant de la nature plutôt froide et humide du climat.

A 60 km. à l’Ouest de Thala, Tébessa[479] est dans la colonie voisine une vieille forteresse byzantine et turque, posée à 900m d’altitude et encore munie de ses remparts antiques. Après l’installation de nos troupes en 1842, elle devint la résidence d’un commandant supérieur. Poste avancé défendant le Tell algérien contre les gens de la Steppe et contre les tribus tunisiennes limitrophes (affaire Ammar ben Guedida en 1853), c’est de là qu’en 1881 la colonne Forgemol s’en va coopérer à la prise de Kairouan. En 1888, après l’insurrection de l’Aurès, un chemin de fer d’intérêt stratégique réunit Tébessa à la ligne de la Medjerda, à Souk-Ahras. Enfin, en 1906, lors de l’équipée d’Amor ben Othmane, Tébessa échelonne sur la frontière des détachements pour empêcher la fuite des meneurs.

Sise dans un pays déjà presque steppien, Tébessa ne pouvait déterminer une colonisation agricole considérable. Mais c’est un centre important de trafic. Pour nous borner à la Tunisie, Tébessa maîtrise les pistes du Djerid, de Gafsa, de Fériana, de Kasserine, de Thala et de Bermajna aussi bien économiquement que stratégiquement. Jusqu’en 1899, date de l’inauguration du chemin de fer Sfax-Metlaoui et jusqu’en 1906, date de l’arrêt du train initial à Kalaat-Djerda, l’itinéraire le plus rapide de Tunis à Gafsa ou à Thala passait par Tébessa. Déjà couru avant 1881 par les populations de la non-Friguia, le marché de Tébessa accrut encore sur elles son influence après 1888 : l’exportation ovine de toute la région tunisienne limitrophe se dirigea dès lors sur Bône par Tébessa où en 1900 l’on ne recensait pas moins de 575 indigènes tunisiens. Depuis 1906 et surtout depuis 1909, année où la locomotive venue de l’Est atteignit Fériana, Tunis et Sousse aspirent à ramener de plus en plus ces territoires dans leur sphère d’action commerciale. De ce chef, les tunisiens ont diminué à Tébessa d’une centaine entre 1906 et 1911.

Vers la fin du dernier siècle, Tébessa, grâce aux phosphates du Dyr des Ouled-Yahia et du Kouif, s’est entourée de centres miniers pour qui elle est une manière de capitale. L’édification de la gare hors de la ville et la prospérité des affaires engagea Tébessa à sortir de ses murailles et lui vaut une population actuelle de 6.500 âmes à peu près égale à celle du Kef. Sur ce total, il y a comme au Kef 1.250 Européens, mais ceux-ci comptent 900 Français non israélites[480]. En marge de la région que nous étudions, Tébessa est donc, non seulement une place de guerre et de négoce, mais encore un foyer d’irradiation nationale, affirmé en 1912 par la fondation, tout près de la frontière tunisienne, de deux villages de colonisation à Aïn-el-Bey et à Henchir-Somaa. La Régence a donc tout avantage à assurer de ce côté des communications aisées. Tébessa lance déjà vers l’Est le petit chemin de fer minier du Kouif et tend vers Haïdra une route empierrée. A la Tunisie de remplir son devoir dans ces parages et de songer à des lignes Tébessa-Kalaat-Djerda et Tébessa-Kasserine (ou Tébessa-Fériana).

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