‹ La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)Chapitre 47 sur 62 · II

II

LA MISE EN VALEUR DU PAYS

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1o =La colonisation agricole=

Après 1881, le Gouvernement, procédant à l’organisation rationnelle du pays, dissémina çà et là des agents soit au siège des Contrôles civils, soit vers l’Algérie (postes de douane) ou au sein des boisements (gardes forestiers)[496] ou le long des routes (cantonniers). Mais la colonisation proprement dite ne savait comment mordre sur notre contrée. Contrairement à ce qui s’est récemment vérifié du côté de la Moulouya où les Européens de l’Oranie ont spontanément filtré à travers la frontière, le Haut-Tell d’Algérie dont les confins étaient eux-mêmes peu colonisés, ne lança aucun pionnier sur le Haut-Tell de Tunisie qui dut tout attendre de Tunis. La pénétration eut donc une base très éloignée et qui visait d’ailleurs à conserver autour d’elle les nouveaux débarqués plutôt qu’elle ne les engageait à conquérir ce Far West démuni de toutes les commodités modernes. Aussi, durant une quinzaine d’années, sauf une propriété de 80 hectares près du Kef (1878) et une autre d’un millier d’hectares dans la plaine de Zouarine (1885), seules des sociétés se hasardèrent dans le Haut-Tell. Encore n’y dépassèrent-elles pas vers l’Ouest la région de Téboursouk où elles mirent la main sur les domaines de Gafour (environ 48.000 hectares) du Krib (13.006 hectares)[497] et de Hammamet-Thibar (plus de 2.500 hectares).

Mais les achats effectués sur ces vastes surfaces, constituaient surtout des placements de fonds. Ce n’est qu’à partir de 1894-95 que des colons commencent à s’installer dans le Haut-Tell. En mai 1894 est donnée la concession de la mine de Fedj-El-Adhoum, tandis que la même année des fonctionnaires de Mactar demandent à l’Etat de leur louer par lots avec promesse de vente l’Henchir-Rohia. En 1895, sont élevées les premières constructions des Pères Blancs à Saint-Joseph-de-Thibar et débute le morcellement du Krib, etc. Une certaine colonisation se dessine donc qui va continuer lentement. Ce mouvement se range naturellement sous les trois rubriques : colonisation par les sociétés, colonisation par l’Etat, colonisation individuelle française et étrangère.

L’Henchir-Gafour sur ses 48.000 hectares en comptait environ 15.000 de cultivables. Mais le transport de 100 kilos de céréales du Gafour à Tunis coûtait 3 fr. 25. Si l’on songe qu’avant la loi douanière de 1890 les céréales tunisiennes payaient 5 francs par quintal de droits d’entrée en France et que, d’autre part, le prix du quintal à Tunis n’atteignait que 14 à 16 fr. pour le blé et 5 à 7 francs pour l’orge, on est obligé d’avouer que toute exploitation sérieuse était impossible au Gafour dans la décade qui suivit l’occupation. La Société se résolut donc à débiter l’henchir au détail et, pour les raisons susénoncées, elle s’adressa aux indigènes auxquels en 1900 elle offrait encore à bureau ouvert les terres de choix à 120 francs l’hectare, payables en trois ans. Plus de trois cents familles de fellahs se fixèrent ainsi définitivement au sol. Quand la Société Foncière fut réduite à la portion septentrionale du Gafour, c’est-à-dire à peu près exclusivement à des mamelonnements tuffeux et accidentés, règne de broussailles et du pin d’Alep, elle les aliéna à des Européens dont certains revendirent à des indigènes. En conclusion, sur les 48.000 hectares primitifs, seuls 4.412 appartiennent aujourd’hui à des Français (4 lots). Quant aux Italiens, 13.618 hectares ont été acquis par eux en trois lots, dont 11.256 hectares par la Società Fondiaria e Immobiliare Italiana qui les détient encore. Les autres 30.000 hectares ont été transférés à des indigènes.

Au Krib, où les frais d’évacuation sur Tunis se montaient à 3 fr. les 100 kilos, la Société allotit également ses 13.000 hectares. Les terres étant meilleures qu’au Gafour, plus accessibles et plus près d’un centre, il s’y créa dix propriétés européennes sur 8.968 hectares, dont la moitié environ alla à nos compatriotes et le reste à des étrangers non Italiens. Il y a là un groupe prospère qui, près de Bordj-Ouiba, au pied du Djebel-Bou-Kahil, a bâti une église où disent la messe à l’occasion les Pères Blancs de Thibar. Les autres 4.038 hectares, c’est- à-dire le tiers de l’henchir furent absorbés par des indigènes parmi lesquels figuraient beaucoup d’Algériens.

Quant à Saint-Joseph-de-Thibar, les Pères Blancs, locataires de la Société civile propriétaire, ont réalisé en cet endroit une œuvre d’une allure un peu spéciale, mais très intéressante[498]. Pères Blancs, Frères mineurs ou converts, employés civils et apprentis indigènes, la plupart d’origine Kabyle et dont beaucoup ont embrassé le christianisme, sont logés dans un véritable village où quelques maisons abritent les familles d’arabes ralliés à notre religion, anciens pupilles des Pères Blancs demeurés à leur service. Sur le domaine et ses annexes on remarquait dès 1896 dix Français. En 1911, le recensement en a trouvé 30 contre 13 Italiens et 22 autres Européens. Les arabes catholiques sont une dizaine de feux. Il y a là, en même temps qu’une ferme modèle, un essai de village arabe chrétien où, comme dans les similaires d’Algérie (Saint-Cyprien des Attafs, etc.), les néophytes, une fois adultes, continuent à vivre sous la direction matérielle et morale de leurs anciens maîtres.

En somme, si l’on excepte Thibar, les sociétés du Haut-Tell pas plus que leurs devancières d’Oranie ou de Constantine, n’ont cherché à faire œuvre française. Uniquement soucieuses de gagner de l’argent, elles ont complètement négligé d’attirer l’élément national et ont surtout attaché à la glèbe des indigènes : 34.000 hectares dont 20.000 de bonnes terres ont été ainsi perdus pour nos compatriotes.

En ce qui regarde l’Etat, le Haut-Tell lui apparut longtemps comme une contrée reculée où il était imprudent d’aventurer des colons. Toutefois, les sollicitations réitérées de Français du pays l’amenèrent en 1897 à renoncer à l’expectative. Y compris 640 hectares du caïdat de Medjez-el- Bab, l’Etat a abouti dans les dix années que dura son activité (Nemcha 1897, Aïn-Tounga 1907) à mettre à la disposition de colons 9.393 hectares en 57 lots. Sur cette superficie, 3.250 hectares seulement provenaient du vieux fonds domanial qui a été ainsi épuisé dans les circonscriptions du Kef et de Téboursouk. Les 6.143 autres hectares sont dus à des échanges en argent avec les Habous, conformément au décret du 13 novembre 1898. Dix-sept lots ont constitué des propriétés françaises éparses, des 40 autres, au contraire, résultent les groupements de Rohia[499] (culture irriguée) de Rihana, Bordj-Ouarghi, El-Hariche[500] (céréales et élevage) et de Lorbeus (élevage et arboriculture). Mais ce sont là des centres ruraux à la tunisienne, c’est-à-dire des conglomérats de propriétés voisines n’ayant pas de village comme gage et symbole de leur unité. Ils sont d’ailleurs lents à sortir des limbes. Pendant plusieurs années, les nouveaux propriétaires louent aux anciens locataires du domaine et certains revendent. El-Hariche tend à se concentrer en quelques grosses unités comme la chose a déjà eu lieu à Rihana et son lotissement urbain est presque vide. Rohia, le plus vieux de ces périmètres colonisés, est aussi le plus affermi : 35 Français et 12 Italiens y habitent une dizaine de maisons échelonnées sur la route Ksour-Sbiba. Enfin, en octobre 1912, après cinq années de repos, l’Etat a vendu à 3 kilomètres en bas de Téboursouk 2.292 hectares en 13 lots distraits de l’henchir habous du Khalled (céréales et arboriculture).

Sauf cette exception, le Gouvernement, n’ayant plus après 1907 de propriétés rurales à céder dans le Haut-Tell, a porté son attention sur des lotissements urbains. Ces opérations qui répondent à des besoins administratifs ou commerciaux d’ordre général plutôt qu’à des préoccupations de colonisation agricole ont été effectuées au prix modique de dix centimes le mètre carré contre obligation de bâtir (Sakiet-Sidi-Yousef 1903, Téboursouk 1906, El-Hariche, Siliana et Ebba 1908, Rohia 1909, Mactar 1910). Les lotissements d’Ebba et de Siliana implantés autour d’un marché de premier ordre rencontrèrent la plus grande faveur. Dès 1909, la valeur totale des constructions édifiées en ces deux endroits était de 250.000 francs à Ebba et de 300.000 francs à Siliana.

Replaçons maintenant toutes ces données dans l’ensemble des propriétés européennes de la région, de manière à distinguer ce qui est dû à l’activité individuelle française ou étrangère dans la colonisation du Haut-Tell et à nous renseigner également sur la répartition des biens fonciers par district, par nationalité ou par superficie moyenne.

A l’aurore du XXe siècle, sauf les trois grandes sociétés précitées, on ne recense pour ainsi dire pas de colons dans le Haut-Tell. La situation au 31 décembre 1900 se résume ainsi : une quinzaine de propriétés françaises y couvrent sensiblement 47.000 hectares, tandis que 10 propriétés italiennes s’étendent sur 268 et 5 propriétés maltaises sur 2.350. Ces chiffres reposent tant sur des relevés exécutés par nous à cette époque que sur les résultats d’une ancienne enquête administrative. En 1911, les propriétés européennes d’après nos propres investigations embrassent environ 50.000 hectares[501]. Elles n’ont donc pas progressé dans les onze dernières années. Les achats nouveaux ont tout juste compensé les cessions qui ont eu lieu au bénéfice des indigènes à Gafour et au Krib. Les propriétés européennes actuelles sont distribuées comme il suit en 1911 :

Noms des régions Français Italiens Autr. étrangers --- / \ / \ / \ Hectares Lots Hectares Lots Hectares Lots

Région d’Aïn-Tounga 940 3 » » » »

Gafour 4.412 4 13.618 3 » »

Reste du caïdat de 9.663 37 74 1 7.991 6 Téboursouk

Caïdat du Kef 4.890 25 72 14 1.052 2

Caïdat de Tajérouine 1.950 5 1/2 1 1.888 3

Caïdat des Ouled-Ayar 1.412 19 » » » »

Caïdat des Ouled-Aoun 70 1 » » » »

Tell des Fréchich 791 5 » » 560 2

Tell des Majeur 300 6 10 1 600 1 ------ --- ------ -- ------ -- 24.448 105 13.774 20 12.091 14

Avec le Khalled 2.292 13 ------ --- TOTAL EN 1912 26.730 118 ------ ---

Si l’on considère que l’Etat, y compris le Khalled, a livré à la colonisation dans le Haut-Tell 11.700 hectares en 70 lots et que les grandes sociétés ont aliéné 27.500 hectares à 19 Européens, on constatera que dans le chiffre total des propriétés l’initiative individuelle entre juste pour le quart. Celle-ci a été absolument nulle dans l’annexe de Téboursouk et dans le Contrôle de Mactar. Dans le Contrôle du Kef, au contraire, le Domaine n’a vendu que 2.764 hectares en 10 lots, tous contenus dans le caïdat du Kef, et aucun établissement de colons n’a été opéré par lui ni dans le caïdat de Tajérouine, ni dans le Tell des Fréchich et des Majeur. L’œuvre parallèle de la Direction de l’Agriculture et des Compagnies dans l’annexe de Téboursouk y a doté la colonisation d’un pourcentage de terres relativement fort (36 % au Gafour, 21,4 % dans le reste du caïdat). Ailleurs, le quantum des propriétés européennes atteint au maximum 1 % et au Gafour même le taux de 36 % n’est qu’un trompe l’œil, car il s’applique à des sols plus propices à la chasse qu’à la culture. Tout bien pesé, la colonisation ne vante réellement dans le Haut-Tell, comme pouvant offrir un intérêt agricole, que 30.000 hectares dont les trois cinquièmes sont dans la zone septentrionale de l’annexe de Téboursouk.

En 1900, l’immense majorité des biens fonciers européens du Haut-Tell était française. En 1911, la proportion s’est de beaucoup modifiée au détriment de l’élément national qui a perdu 23.000 hectares, malgré les efforts du Domaine, et ce, à cause du démembrement des henchirs Gafour et Krib effectué en grande partie au profit d’indigènes ou d’étrangers, à cause également du passage des 2.361 hectares de Saint-Joseph-de- Thibar à une Société hollando-belge (1905). Inversement, les Italiens qui ne possédaient en 1900 que 268 hectares en ont 14.000 en 1911 et les autres étrangers montent de 2.356 hectares à 12.000 dans le même laps de temps. Il a fallu l’allotissement du Khalled pour que la propriété étrangère ne se targuât plus en 1912 dans le Haut-Tell d’un chiffre d’hectares supérieur à celui de la propriété française.

En 1900, les 268 hectares italiens appartiennent à 10 individus dont l’un a 200 hectares. Celui-ci excepté, la moyenne est donc pour cette catégorie de 8 hectares par personne. A cette date, on observe au Kef et banlieue un demi-millier d’Italiens. Le phénomène est à noter, car en Algérie la prépondérance numérique des Français a toujours été de règle dans les cantons lointains. Mais ici, la route de Souk-el-Arba au Kef a été mise au point par des ouvriers, presque tous originaires de Rocca- Palumba (Sicile), auxquels on a confié l’entretien de la voie après son achèvement. Ces gens se sont trouvés d’autant moins dépaysés que le Kef par son importance et sa position sous un escarpement calcaire où nichent des ramiers reproduit certains traits de leur bourgade natale. Ils ont mandé parents et voisins. Sobres et endurants, se contentant d’un gourbi ou d’une baraque, les uns se sont installés en ville pour y exercer les petits métiers, d’autres se sont procuré de petits lopins de terre où ils ont planté de la vigne et des jardins. Ils ont ainsi couvert de verdure plus d’une parcelle des friches sénoniennes des alentours du Kef. Dès 1903, une vingtaine de familles italiennes s’y sont ainsi accrochées au sol. En revanche, échoue une tentative analogue, essayée à l’autre bout du Haut-Tell, à l’Aïn-Soultane du massif du Djouggar, par un hellène sur un terrain litigieux[502]. En 1904-1906, les achats italiens au Gafour y créent de grandes propriétés lesquelles à vrai dire n’ont pas grand intérêt à cause de la nature des terrains. Cette circonstance fait que somme toute, malgré trois vastes domaines localisés dans cette région, la colonie agricole italienne demeure conforme à sa physionomie initiale et est en réalité assez insignifiante. Plus d’importance foncière a le reste de l’élément étranger dont les 12.000 hectares sont absorbés pour la plupart par des Maltais, abstraction faite de la Société hollando-belge de Thibar.

La faiblesse de cette colonisation tant française qu’étrangère n’est adéquate ni à la fertilité de certains au moins des cantons de notre région, ni à la densité plutôt faible de la population indigène, ni aux nécessités permanentes de l’œuvre commencée en Tunisie en 1881. Et ce ne sont pas les candidats qui font défaut, puisqu’en 1912 pour les 13 lots de l’Henchir-Khalled on a eu plus de 200 demandes, ce qui montre que nos compatriotes n’hésitent plus à s’engager dans ces parages. Le développement de la colonisation dans le Haut-Tell est à poursuivre sans défaillances par l’acquisition de terres et par l’installation de plus d’agriculteurs sur celles déjà aux mains des colons. Ainsi sera introduite une plus forte quantité de Français au sein des indigènes et en face des Italiens. Ainsi sera réalisable le progrès agricole.

Dans les plaines du Haut-Tell et dans la partie non friguienne, l’obtention d’un rendement plus rémunérateur en ce qui concerne les céréales dépend de l’organisation d’une méthode de défense contre la sécheresse intermittente. Pour parer à celle-ci, il faut que le sol subisse de multiples façons de manière à accaparer et à garder toute l’eau tombée à sa surface. Et ce, aussi bien dans la période de préparation des champs que pendant la durée de la végétation. En même temps, il faut trouver et employer les variétés de céréales qui se contentent du minimum d’humidité et résistent le plus au fléchissement momentané de cette dernière.

Une première précaution est de laisser reposer le sol un an sur deux. Comme elle consiste en une abstention, elle est usitée couramment par les indigènes. Mais cette jachère doit être remuée. Elle devra être labourée en hiver, puis, hersée aussitôt afin de rompre la capillarité et hersée encore après chaque pluie, car l’infiltration de celle-ci rétablit le contact entre l’intérieur de la terre et l’air. Grâce à cela, toutes les précipitations seront emmagasinées puisqu’on coupera toute communication leur permettant de regagner l’atmosphère. On aura ainsi en octobre un sol assez humide pour que l’on puisse y semer bedri même si l’automne est sec. L’exécution des emblavures ne doit pas arrêter les façons culturales. Après l’enfouissement du grain on hersera et l’on roulera. On hersera encore, même lorsque la céréale aura 10 ou 15 centimètres de hauteur, ou bien on binera si on a jeté la semence en lignes, et ce, toujours pour maintenir la couche supérieure du sol dans un état de texture granulaire et complètement sèche empêchant l’évaporation. Ce système connu sous le nom de Dry Farming (culture en terre aride)[503] est incontestablement de nature à augmenter la production céréalière de la Tunisie en général et du Haut- Tell en particulier. Mais il réclame un esprit d’observation, un emploi de machines, une volonté de travail et enfin une dose de capitaux qu’il est impossible d’espérer rencontrer d’ici longtemps chez les indigènes du Haut-Tell surtout si ceux-ci demeurent sans initiateurs.

Seul le colon français paraît en mesure pour le moment d’adapter les principes du dry farming aux différents sols du Haut-Tell. Car il n’est pas certain que les sraouate et les plaines, le tell et la aitsa se contentent exactement des mêmes procédés ni qu’on puisse opérer à Téboursouk ou à Mactar, au Khalled ou à Bermajna, comme dans l’Utah, malgré certaines analogies climatiques. En cette matière, comme pour la recherche de variétés de céréales les plus appropriées à tel sol ou à tel canton, une étude intelligente est nécessaire à laquelle les indigènes sont incapables de se livrer. Ce n’est que lorsque des colons répandus un peu partout auront prospéré grâce aux nouvelles méthodes et formé une main-d’œuvre moins apathique, que les propriétaires indigènes du Haut-Tell et leurs khammès entreront eux aussi dans la voie du progrès.

Notons à cet égard que sur les sraouate le dry farming intégral ne comporterait sans doute pas un accroissement de récolte en rapport avec le surplus de dépense. Car le sol argileux y rendrait plus onéreux les hersages répétés. D’autre part, les précipitations y sont assez fortes en Friguia pour qu’il soit probablement nuisible de viser leur absorption complète. Au contraire, les plaines, surtout dans leurs parties demi-fortes ou sableuses, ne pourront qu’en être améliorées, principalement en non-Friguia où, comme nous l’avons expliqué, Tajmout, Bermajna et Foussana sont des succédanés de la Steppe. En somme, le dry farming paraît devoir être plus fructueux dans le hamri et dans la aitsa que dans le terrain tell, en plaine que sur les sraouate et en non- Friguia qu’en Friguia. En d’autres termes, ses effets seront plus heureux dans les sols et dans les cantons considérés aujourd’hui comme inférieurs. Ces sols et ses cantons étant au surplus ceux où l’hectare de terre vaut aujourd’hui le moins cher, et ceux où la colonisation a le moins pénétré, l’application prudente et avertie des systèmes récemment préconisés consentira aux colons de réussir dans toute notre région et d’incorporer au Tell d’une manière indissoluble ceux de ses districts que les indigènes n’ont pas cru devoir inscrire dans la Friguia. Mais comment fixer dans le Haut-Tell d’autres agriculteurs français ?

L’Etat ne possède plus rien, en effet, dans le Nord du pays. Sur le flanc Sud-Est du Djouggar, les tellas de Zbidine et de Souar sont un fragment du vaste henchir de Djebibina dont la majeure portion est incluse dans la Steppe basse et dont la colonisation est une question à envisager dans son ensemble. Dans le Tell des Fréchich et des Majeur, sauf les 90 hectares de l’Henchir-el-Oubira affecté au poste de douane et sauf les 100 hectares achetés en 1907 au Khanguet-Bou-Laaba, le Domaine n’a qu’une dizaine de méchias en cinq morceaux dans la plaine de Foussana et trois parcelles en haut du Chambi au plateau de Seba-Biar. Dans le Contrôle de Mactar et autour d’Ellès, il est plus riche. Les confiscations opérées au XVIIIe siècle par le Bey sur les Ousseltia lui valent 1.387 hectares en 70 morceaux au Roba-Ouled-Yahia, 1.788[504] en 118 lots dans le reste des Ouled-Aoun, surtout au Massouge, et environ 600 hectares aux Ouled-Ayar en 68 lots parmi lesquels des bouquets d’oliviers et des pièces de culture à la Kessera. Ces terrains sont en général excellents, mais aux Ouled-Yahia deux seulement dépassent 100 hectares et la moyenne est de 20 hectares ; aux Ouled-Aoun la plus grosse parcelle n’a que 93 hectares. Cet éparpillement et cette petitesse ne permettent une utilisation éventuelle qu’à la condition de procéder au préalable à des échanges ou à des acquisitions dans le but de constituer des unités dont l’on puisse tirer parti. Les disponibilités actuelles du Domaine ne l’autorisent donc pas à une action bien efficace en faveur de la colonisation. Si l’on se rappelle ce que nous avons dit antérieurement de la nature du pays et de ses habitants et de l’état de la propriété, on conviendra que la pénétration de colons français paraît devoir être ici peu rapide. L’Etat pourrait cependant prélever çà et là quelques surfaces sur ce qui a été classé comme domaine forestier, et ce sans inconvénients, étant donné le grand coefficient de boisement du Haut-Tell. Au cours de la délimitation des forêts, les 1.550 hectares du Frech de Zeriba ont été notés comme livrables à la colonisation (céréales et oliviers). Sur d’autres points et, par exemple, au Nord de Sakiet-Sidi-Yousef, la haute brousse et la brousse à lentisque pourraient aussi offrir des superficies plus ou moins vastes.

Quant aux biens habous, on n’a pas oublié les lignes à eux consacrées dans nos pages 327 et 328. Les habous publics du Khalled[505] et de Lorbeus semblent avoir fourni leur maximum. Les habous privés sont, en revanche, susceptibles de procurer un stock assez considérable de terres. Quasi inertes aux mains des dévolutaires des fondations pieuses, beaucoup pourraient être colonisés en tout ou en partie sans dommage pour les ayants-droit qui n’y font rien et qui seraient dédommagés par des procédés à étudier et, au besoin, par l’attribution de rentes sur l’Etat équivalentes aux revenus habituels. Pour les raisons exposées aux pages 326 et 327, les biens immeubles particuliers ne sont pas d’un achat facile même pour l’Etat qui ne saurait traiter que de la cession de droits nettement établis et purs de tout litige présent ou à venir.

En terminant, signalons l’intérêt spécial de certaines parcelles domaniales qui sont parmi les moins accessibles. Au fur et à mesure que l’élément européen va prenant pied dans la Steppe intérieure et le Désert, il ressent l’impérieuse nécessité d’endroits pas trop lointains où se retremper de temps en temps des chaleurs étouffantes de l’été. Or, la bande du Haut-Tell limitrophe de la Steppe en est précisément la plus haute partie et, durant la période chaude, les chaînes de Zeugitane et de Byzacène offrent aux Steppiens un climat très supportable. Trois points paraissent qualifiés pour jouer à l’égard de la Steppe le rôle de station estivale : la Kessera (1.025m), le plateau domanial de Seba-Biar (1.150m) au pied du versant Nord de l’arête du Chambi, ou bien encore la forêt de Bou-Chebka (1.200m).

2o =L’exploitation du sous-sol=

De ce qui précède, il résulte que l’élément européen ne prend encore qu’une part minime à la mise en valeur agricole du Haut-Tell. L’exploitation du sous-sol a été, au contraire, l’objet d’une sollicitude des plus intenses.

Dès avant 1881, les richesses dormant dans les entrailles du pays n’avaient pas été sans attirer l’attention. Les Romains ont extrait pour leurs villes les calcaires du sénonien, durs et compacts et assez aisément fragmentables. Mactari, Assuras, Sufes, Sufetula, etc., d’innombrables dolmens, temples, tombeaux, remparts ou aqueducs ont été édifiés avec ce beau saouane qui, doré par l’air et le soleil, contribue à la poésie des ruines. Quant aux mines, les Romains ont dû se hasarder au sein de plus d’une montagne, notamment au Fedj-El- Adhoum[506], au Zrissa[507], au Bou-Jaber, à l’Ouenza[508], quoique rien ne prouve que les vieux travaux constatés en ces endroits soient leur œuvre[509] plutôt que celle des dynasties musulmanes. C’est ainsi, par exemple, qu’Edrisi signale sur le territoire de Laribus une mine de fer[510] qu’on ne peut localiser ailleurs que dans un des dômes aptiens de la région du moyen Mellègue. Même observation pour les galeries anciennes du Djebel-El-Akhouate, de l’Aïn-Touiref, du Slata, de l’Ajered, etc. Dans l’une d’elles, on a rencontré à Sakiet-Sidi-Yousef un squelette avec une chaîne au pied. Les Ouargha disent que le plomb du Koudiat-Rsas était jadis recueilli par leurs ancêtres.

En 1744, Gabriel Dupont envoyé au Kef par le Bey Ali-Pacha pour inspecter les fortifications, avait également pour mission de visiter, à un peu plus d’une journée de marche de la ville, une mine de cuivre ouverte dans une éminence entourée d’une plaine, à deux milles d’une petite rivière qui servait de frontière entre le royaume de Tunis et celui d’Alger. Le gisement était donc sur la rive droite du Sarrath ou du Mellègue. Notre compatriote le jugea bon, mais il critiqua l’outillage et les procédés des chrétiens de rite grec qui y étaient employés[511]. G. Dupont emporta des échantillons qu’il fit fondre peut- être à Nébeur. Il conclut que le minerai pouvait rendre 12 pour cent et davantage.

Au milieu du XIXe siècle, le gouvernement beylical avait à Djebba une mine sous la direction d’un ingénieur français[512], et Pellissier note la présence du fer dans presque toutes les montagnes de la frontière algéro-tunisienne[513]. Une dizaine d’années plus tard, Dunant[514] parlait de l’existence de mines de fer et de cuivre dans la région du Kef. Les travaux de Djebba, abandonnés sans doute après la mort d’Ahmed- Bey, furent repris sous le ministère Kheireddine pour s’arrêter bientôt. En 1876, le gîte est concédé à la Société des Batignolles en même temps que la construction du chemin de fer de la Medjerda. Mais son exploitation n’aura lieu qu’à partir de 1896 par les soins de la Société La Vieille Montagne.

Les beys, malgré que le littoral abondât en salines s’efforçaient également d’utiliser les sources salées de l’intérieur. Etaient affermées vers 1881[515] celle qui du Djebel-Ech-Chehid coule à l’Oued- Siliana, celle de la Kalaat des Ouled-Khader au Nord-Nord-Est de Téboursouk, celles de l’Oued-Meliz, de Lorbeus, etc. Un bey aurait voulu autrefois tirer profit de la source salée de Sidi-Abdallah-El-Hassine au Nord-Est de Thibar. Mais le saint se serait irrité de l’usage profane qu’on voulait faire d’une source placée sous sa protection. Pendant plusieurs jours, l’eau fusa mélangée avec du sang. L’envoyé du Bey effrayé s’enfuit à Tunis rendre compte de ce prodige devant lequel le souverain renonça à son dessein. Les épanchements liquides salés laissent, en effet, des dépôts couleur de rouille.

Le Haut-Tell ne manque pas non plus de sources sulfureuses chaudes[516] dont les gens du pays se servent de longue date. A l’Est de la garat du poste de douane du Djebel-Harraba, cinq ou six jaillissent du cénomanien[517] en édifiant des cônes de fange, véritables volcans en miniature. Mais ces petites salses sont de beaucoup dépassées en intérêt par celle d’Hammam-Biadha qui supporte la comparaison avec telle maccaluba de Sicile ou telle salsa des Apennins. A l’extrémité Nord- Est de la plaine de Biadha, non loin de la rive droite de l’Oued-Tessa, sur un socle ocreux, se dressent une série de buttes d’argile jaunâtre et criblée de trous, absolument semblable aux argiles triasiques. Au milieu, un monticule isolé abrite dans une fente une poche liquide où l’eau bouillonne à une quarantaine de degrés en dégageant une odeur sulfhydrique très accentuée. Ce tertre est comme enveloppé à quelque distance par des pans de même nature déterminant une espèce d’enceinte circulaire coupée de larges brèches. On est devant une colline créée par les expansions terreuses d’une source issue du trias sous-jacent et dont l’activité amoindrie se limite à des manifestations hydro-thermo- minérales. Quant au monticule, il a été démantelé par l’érosion qui n’a laissé subsister que la périphérie de ce volcan de boue ainsi que le cône d’éruption. Une modification identique a été subie en Italie par la salsa de Nirano près de Modène, si bien qu’on la dirait la copie de notre Hammam-Biadha[518]. La source d’Hammam-Biadha est très vantée par les indigènes contre la syphilis, la scrofule et les rhumatismes. Elle est le Korbous du Haut-Tell et l’on y accourt même de Tabarca et de l’Algérie. Moins notoire est le Hammam-Mellègue fréquenté des Kéfois.

Le Protectorat ferma les petites salines pour ne s’attacher qu’à l’aménagement des sources de Lorbeus qui pointent près de la route du Kef-Mactar au milieu d’un bariolage des plus réussis. Leur sel[519] approvisionne les débits du Haut-Tell où il est préféré à celui moins pur et moins savoureux des salines du littoral. La production qui était de 400 tonnes en 1898 a sauté à plus d’un millier en 1909. Mais c’est en matière de mines et de carrières de phosphates qu’une œuvre économique nouvelle a été accomplie depuis les toutes dernières années du XIXe siècle. Si la concession de Djebba (1876) demeurait théorique jusqu’en 1896, la découverte par Ph. Thomas, lors des voyages de la mission de Tunisie en 1885 et 1886[520] des étendues phosphatées de Gafsa, Kalaat- Senane, etc., n’était non plus suivie d’aucune application pratique. Cependant, en 1893, Vieuvignon reconnaissait les gisements du massif de Kalaat-Senane, tandis que la même année Bournat, receveur des douanes à Haïdra, trouvait ceux de Kalaat-Djerda. En mai 1894, était accordée la première concession minière du Haut-Tell, celle du Fedj-el-Adhoum, au lendemain des concessions phosphatières algériennes du Dyr de Tébessa (1892), d’Aïn-Kissa (1893) et du Kouif (1893). Et déjà on pouvait pronostiquer ce qu’allait devenir dans ces parages le mouvement minier, puisque ces dernières affaires avaient le 9 juillet 1895 les honneurs de la tribune du Sénat et qu’elles gratifiaient d’un trafic inespéré le chemin de fer stratégique de 127 km. lancé en mai 1888[521] entre Souk- Ahras et Tébessa.

Les années 1892-1895 sont pour le Haut-Tell le début d’une ère nouvelle qu’on peut diviser en deux périodes. De 1895 à 1906 de nombreuses investigations aboutissent à plusieurs concessions. Mais si quelques mines assez voisines de la frontière expédient leur minerai sur Bône par la voie ferrée de Tébessa, les autres, faute de communications, sont comme paralysées. Elles finissent cependant par motiver la construction d’un chemin de fer plongeant au sein du Haut-Tell trois tentacules (fin 1905) jusqu’au Kef, à Kalaat-Senane, et à Kalaat-Djerda, bientôt accompagnés d’un quatrième sur le Slata (1908). Ces lignes mêmes provoquent un véritable rush qui dure encore. Des dizaines de prospecteurs se précipitent sur le pays et en sondent les profondeurs.

A vrai dire, l’activité minière embrasse toute la région montagneuse qui constitue le Nord, l’Ouest et le Centre tunisiens. Mais, dans cet ensemble, le Haut-Tell tient un rang enviable. Par la quantité des concessions, il équivaut au Tell Septentrional (17 contre 15 sur 37 en tout au milieu de 1906) et il le laisse derrière lui comme valeur des gisements. D’autre part, si ses phosphates ne sont pas tous aussi riches que ceux de la région de Gafsa, le Haut-Tell a sur celle-ci une supériorité réelle en ce qui concerne les mines proprement dites. Phosphates et mines s’y font contrepoids, alors que dans le Tell Septentrional il n’est pas question de phosphates et que la Steppe montagneuse ne s’est pas jusqu’ici révélée comme très bien dotée en minerais. C’est cette complexité même qui fait la physionomie spéciale du Haut-Tell au point de vue des produits du sous-sol.

A la fin de 1911, il y avait dans le Haut-Tell 16 concessions de mines de zinc ou de plomb, en dehors d’une douzaine d’entreprises pour lesquelles on n’en était qu’au permis d’exploitation, ce qui n’implique pas nécessairement une importance moindre (Kef Chambi, Slata Nord, etc.) (voir carte hors texte). De leur côté, les mines de fer ont donné lieu à quatre concessions dont la plus ancienne (1901) et la principale (tonnes reconnues 15 millions) est celle du Zrissa (teneur 60 à 61 %). Elle est en pleine marche ainsi que celle du Slata, alors que les deux autres, Nébeur et Hameima, sommeillent encore. Le total de la production minière du Haut-Tell est en tonnes le suivant :

Tunisie Production minière du Haut-Tell[522] entière / \ 1907 1908 1909 1910 1911 1912 1911 -- -- -- -- -- -- -- Fer » 97.124 218.252 365.800 402.700 478.000 402.700 (Zrissa-Slata)

Plomb 6.766 6.094 8.504 8.848 9.372 ? 39.000

Zinc 7.450 6.657 5.834 6.364 7.010 ? 39.000

Il en résulte que pour le moment le Haut-Tell est seul en Tunisie à procurer du fer[523] et que probablement sa prééminence à ce sujet ne faillira pas, même lorsqu’entreront en lice les mines Kroumires. Pour le plomb et pour le zinc il vient en bonne place, puisqu’on lui doit à peu près le cinquième du tonnage de la Tunisie. Quant à la répartition des mines au sein du Haut-Tell, les monts de Thala et le massif de Mactar en offrent peu qui aient de la valeur. Au contraire, la région du moyen Mellègue est particulièrement favorisée, tant en Tunisie qu’en Algérie où l’Ouenza a des gisements de fer qu’on évalue entre 30 et 50 millions de tonnes sans parler du cuivre, et où le Bou-Khadra comprend au moins 20 millions de tonnes d’un fer aussi riche que celui du Zrissa. Comme nous l’avons déjà dit, ces minéralisations sont en relation avec des failles aptiennes et sénoniennes sur la lèvre desquelles rit le trias[524].

Quant aux phosphates, ils sont dans le Haut-Tell en liaison intime avec les calcaires du début de l’éocène[525] sous lesquels s’étalent des marnes phosphatées reposant sur un substratum de marnes sénono- suessonniennes (voir notre figure 1 à la page 59). On peut donc affirmer que là où a subsisté l’éocène inférieur, là il y a des phosphates. Et comme cet étage, nummulitique ou non, est répandu un peu partout dans le Haut-Tell, du Goraa au Chaquetma, à la Kalaat-Djerda et à Tébessa, il en découle que notre région est en Tunisie une des mieux pourvues en engrais de cette sorte. Elle se prolonge en Algérie par les phosphates du Kouif et par ceux du Dyr de Tébessa (Aïn-Kissa, Dyr Sud et Dyr Nord). Les couches phosphatées plongent souvent sous les alluvions quaternaires des plaines en même temps que l’éocène inférieur lui-même. C’est le cas, par exemple, pour le groupe de Kalaat-Djerda.

A la différence de terrain géologique entre minerais propres et phosphates correspond une différence de législation. Alors que les uns sont estimés domaniaux et font l’objet de concessions de l’Etat, les seconds sont classés comme carrières et appartiennent au même maître que le fonds[526]. La loi distingue à cet égard entre les phosphates situés en terrain domanial ou habous et dont la recherche, l’amodiation et l’exploitation doivent se plier à certaines normes[527] (limitation des droits de l’inventeur, redevance envers l’Etat ou la fondation pieuse, etc.) et les phosphates sis en terrains particuliers pour lesquels aucune règle n’a été édictée. On conçoit dès lors que le mouvement de prospection amorcé en 1890 et devenu intense à partir de 1896 se soit dirigé de préférence sur les terrains melk. Lorsqu’il a découvert un gisement paraissant rémunérateur, l’explorateur passe avec le propriétaire du sol un contrat généralement sous seing privé portant cession des phosphates à extraire. L’acheteur stipule à son profit l’occupation plus ou moins longue de la surface. Le vendeur reçoit un prix fixe et conserve son terrain dont à l’échéance du bail il reprend possession avec les améliorations faites. Tel est le type le plus habituel de ces actes.

Mais il sied de rappeler le caractère incertain de la propriété. Assurément, l’élan phosphatier a eu ici des conséquences louables en renforçant la tendance vers la spécialisation et la précision des droits fonciers. Malheureusement, l’état précaire de ceux-ci réagit en sens inverse. Ordinairement peu instruits des complexités du problème immobilier tunisien, les prospecteurs réussirent plus facilement à révéler les richesses du sous-sol qu’à déterminer à qui elles revenaient. Ils se heurtèrent ainsi à des difficultés juridiques considérables. A côté du vendeur, il naquit d’autres propriétaires qui s’armèrent d’outikas récentes ou de titres faux et essayèrent de monnayer leurs prétentions. Alors que les phosphates domaniaux de Kalaat-Senane et Kef-Rebiba, reconnus en 1899 par l’Administration étaient adjugés en 1900, certains gisements placés en terrain privé comme ceux de Kalaat-Djerda et de Bir-Lafou devinrent célèbres par les péripéties éclatant soit sur place, soit devant les tribunaux. La Kalaat-Djerda, que l’on avait commencé à égratigner dès 1894 ne put être franchement attaquée qu’après de multiples discussions et procès entre deux groupes financiers[528] et encore la surface appartenait-elle ici à une fondation habous, celle des Ouled-Cheikh. Ce n’est qu’au milieu de 1902 qu’une sentence arbitrale du Délégué à la Résidence Générale, d’Anthouard, clôtura le débat et il fallut encore deux ans pour mettre sur pied la Société définitive. Quant aux Ouled-Cheikh, leur droit de propriété fut immatriculé en décembre 1906.

La production du Haut-Tell de Tunisie est, en tonnes de phosphate, la suivante :

1906 1908 1910 1911 1912 -- -- -- -- -- Kalaat Senane et Rebiba 71.733 177.140 135.200 118.400 177.100

Bir-Lafou » » 17.405 28.600 30.600

Kalaat Djerda, Sif et 80.880 190.890 191.870 248.190 302.650 Souitir

Salsala » 10.885 14.875 23.700 11.775

Gouraïa » » 1.687 13.200 22.750 ------- ------- --------- --------- --------- 152.613 378.915 361.037 432.090 544.875

Production globale de » » 1.334.000 1.592.000 1.867.300 la Tunisie

Production du groupe » 350.000 [529] [529] » » de Tébessa (Kouif, 259.000 255.000 Aïn-Kissa, Dyr Sud) ------- ------- --------- --------- ---------

Toutes ces entreprises (voir carte hors texte) sont hors de la Friguia et on les rencontre précisément dans cette région du moyen Mellègue déjà si bien lotie en mines proprement dites. Entre les sraouate des Ouargha et ceux des alentours de Thala, le pays compense son infériorité agricole par les étonnantes ressources cachées dans ses entrailles.

En dehors des phosphates du tableau précédent, certains comme ceux de l’Aïn-Kerma du plateau du Kouif sont inviolés, malgré leur excellence, faute de moyens de transport. Beaucoup d’autres sont demeurés jusqu’aujourd’hui sans possibilités marchandes à cause de leur teneur trop basse (au-dessous de 58 %)[530] Dans ce cas rentrent des masses énormes : 100 millions de tonnes au Meida-Djeradou des Ouargha, 4 à 500 millions sur toute la bordure du Haodh et autant chez les Ouartane, de fortes quantités au Chaquetma, etc. Si on inventait pour enrichir les phosphates des procédés analogues à ceux usités pour les minerais, ces phosphates pauvres, situés en général à proximité de sources ou de fleuves, revèteraient alors un intérêt particulier[531]. Ils concourent d’ailleurs depuis des siècles à fertiliser bien des glèbes où leurs débris sont charriés par les eaux d’orage. Dans cet ordre d’idées, il serait à souhaiter que l’on disposât d’assez de pyrite de fer pour changer sur les lieux le phosphate en superphosphate lequel est immédiatement assimilable par les céréales. Mais, s’il y a çà et là dans ce pays des Aïn-el-Kebrit ou Aïn-el-Mkeberta, il ne semble guère qu’elles décèlent des gisements de soufre (Kebrit) de quelque entité.

Exploitations minières et phosphatières constituent une contribution essentielle à la mise en valeur du Haut-Tell. C’est à elles beaucoup plus qu’au développement de l’agriculture que cette région est redevable depuis 1881 de ses principaux progrès économiques. Ce sont elles qui ont attiré dans le Haut-Tell une bonne moitié de sa population européenne. Elles ont eu, en outre, pour corollaire la création des voies ferrées et celle de plusieurs villages européens.

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