‹ La science mystérieuse des PharaonsChapitre 10 sur 12 · CHAPITRE VIII

CHAPITRE VIII

Traditions philosophiques et historiques.

Pour qu’une tradition ne soit pas altérée, il faut qu’elle soit accessible seulement à une élite et qu’elle ne soit pas répandue au sein des masses populaires. La division de la circonférence en 360 degrés en est un exemple déjà cité. Il y a cependant des exceptions: la tradition peut rester intacte si elle est confiée à des initiés qui la conserveront comme un dépôt sacré, ou même à des chefs ayant pour mission de la transmettre.

L’Histoire est là pour mettre en évidence ces assertions. On a coutume en effet d’appliquer à tous les cultes, à toutes les religions, les lois d’évolution qui régissent les peuples, leurs langues, leurs institutions, etc... C’est là une méthode absolument fausse, à mon avis, et qui n’est valable que dans certaines conditions.

Le Brahmanisme, comme le protestantisme, par exemple, sont en perpétuelle évolution. Pourquoi? Parce que personne n’a la charge de garder l’ensemble de leurs dogmes ou la mission exclusive de les interpréter. J’entends qu’on objecte au catholicisme les mêmes raisons, mais ceux qui soutiennent cette thèse ignorent tout de notre théologie.

Tout d’abord, depuis Moïse, la religion judaïque n’a pas varié; elle était consignée dans l’Ancien Testament, règle de foi et de conduite pour les Israëlites. La religion chrétienne n’a fait que se greffer sur la première et, depuis la venue du Christ, quoi qu’on dise, nos dogmes sont restés tels quels; pour eux il n’y a pas eu et il n’y aura jamais évolution. Quelques points de doctrine plus ou moins enveloppés peuvent à certaines époques être précisés par le successeur de Pierre, qui seul a ce pouvoir, mais cela n’ajoute ni ne retranche rien au dépôt primitif.

Prétendre le contraire, comme sont tentés de l’enseigner certains philosophes ou historiens, c’est vouloir se mettre en contradiction avec toute la tradition apostolique, donc renier la base même de notre foi. Écoutez plutôt saint Paul s’adressant aux Galates: «Je m’étonne que vous vous laissiez détourner si vite de celui qui vous a appelés en la grâce du Christ pour passer à un autre Évangile[21]; non certes qu’il y ait un autre Évangile; seulement il en est qui vous troublent et qui veulent pervertir l’Évangile du Christ. Mais quand nous-mêmes, quand un ange venu du ciel vous annoncerait un autre Évangile que nous avons annoncé, qu’il soit anathème[22].» Et dans une Épitre à Timothée, le même apôtre ajoute, après lui avoir rappelé les principaux devoirs attachés à la charge pastorale: «O Timothée, garde le dépôt, en évitant les discours vains et profanes, et tout ce qu’oppose une science qui n’en mérite pas le nom; quelques-uns, pour en avoir fait profession, ont erré dans la foi[23].»

[21] Allusion à la doctrine des Judaïsants.

[22] Ép. aux Galates, I, 6-8.

[23] Ire Ép. à Timothée, VI, 20-21.

Encore une citation extraite de la fin de l’Évangile de saint Mathieu. Le Christ s’approche de ses disciples et leur dit: «Toute puissance m’a été donnée dans le ciel et sur la terre. Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai commandé: et voici que je suis avec vous jusqu’à la fin du monde[24].»

[24] Év. saint Mathieu, XXVIII, 18-20.

Tous ces détails sont absolument nécessaires pour comprendre dans quels dédales de contradictions se perdent des historiens ignorants de la doctrine catholique, lorsqu’ils viennent nous affirmer que nos dogmes ne sont que le développement naturel de croyances communes à d’autres religions; que nous avons emprunté ces dogmes soit aux Égyptiens ou aux Babyloniens, soit même aux écoles philosophiques si célèbres en Grèce.

Que nous trouvions dans les anciennes religions orientales, quelques bribes éparses des vérités religieuses admises par les Hébreux et plus tard par les chrétiens, cela ne prouve aucunement une dérivation des unes par rapport aux autres, encore moins une évolution. Que diriez-vous d’un géologue qui viendrait nous affirmer sérieusement que nos mammifères dérivent des insectes sous prétexte que les uns et les autres respirent, possèdent une tête et des pattes? Un tel raisonnement ne se tient pas.

Il reste une autre solution: si, comme nous le croyons, la souche humaine est unique--ce qui paraît de plus en plus confirmé par notre science actuelle--certains enseignements religieux, aussi bien que les faits historiques se rapportant à notre lointain passé, ont pu se transmettre de génération en génération; beaucoup, avec l’exode des peuples, se sont perdus en route, évidemment, se sont déformés au cours des siècles; telles ces langues sœurs dont les radicaux seuls restent les sûrs garants d’une même origine. Des notions communes à plusieurs religions ne peuvent donc être invoquées comme marque de dérivation les unes par rapport aux autres, mais seulement comme des indices d’une même origine dans les temps les plus reculés.

Méconnaître ces principes, c’est s’exposer aux pires erreurs et aux conclusions les plus hasardées; les appliquer, c’est entrevoir la solution de problèmes qui intéressent au plus haut point toute l’histoire de nos acquisitions dans les domaines les plus divers.

Jusqu’ici, rien ne nous autorisait à penser qu’à l’époque de la construction des Pyramides, par exemple, certains esprits avaient pu conserver intactes des vérités scientifiques peut-être révélées au premier homme et transmises par tradition; mais des constatations troublantes viennent jeter le doute en nos âmes et placer sous nos yeux d’une façon plus impérieuse le fameux dilemme de Piazzi-Smith. Le Sphinx garde jalousement ses secrets, mais Œdipe vit en chacun de nous: un jour ou l’autre, nous aurons le mot de l’Énigme.

Résoudre le problème, dès maintenant et d’une façon directe, il n’y faut pas songer; mais il n’est pas défendu d’en inspecter les abords et d’encercler la citadelle par des travaux d’approche.

Nos efforts n’auront pas été vains si nous parvenons à faire saisir, au moyen de quelques exemples, par quel mécanisme se transmettent les traditions, parfois intactes, mais le plus souvent déformées.

Les documents les plus anciens se réfèrent presque tous à la religion qui jouait dans les sociétés antiques un rôle prépondérant. D’autre part, il est remarquable de constater chez les anciens peuples un sentiment unanime touchant les origines de leur culte: tous ont été convaincus que leur religion est d’autant plus parfaite qu’on remonte plus haut dans le passé. Il y a bien évolution, mais c’est une évolution à rebours, exactement l’opposé de ce que prétendent certains archéologues, plus soucieux de nous imposer leurs théories que de chercher la vérité dans les faits. Et cependant, cette évolution régressive, au fond, est bien naturelle; même à notre époque, si les pasteurs du troupeau ne réagissaient pas, les masses populaires, nous le voyons chaque jour, iraient vite aux superstitions. Cette constatation nous explique l’idolatrie dans laquelle sont tombés la plupart des peuples orientaux, je devrais dire tous les peuples, y compris les Hébreux qu’une main ferme ne suffisait pas toujours à maintenir dans le culte du vrai Dieu et qui ont tour à tour adoré les faux dieux des nations avec lesquelles ils étaient en contact.

Le polythéisme n’est donc pas du tout la forme initiale des religions, tant s’en faut. Sans doute, les Égyptiens, comme les Chaldéens, ont adoré toutes sortes d’animaux, mais les textes les plus anciens démontrent qu’au début, il n’en était pas ainsi.

Certaines inscriptions des Pyramides de la IIIe et de la IVe Dynastie, mentionnent souvent «Dieu, le Dieu un, le Dieu unique». Le Livre des morts, qui remonte à une haute antiquité et qui fit autorité pendant plusieurs millénaires, était un recueil de prières, sorte de Rituel funéraire divisé en 165 chapitres; la morale en est très élevée et la théodicée beaucoup plus pure qu’aux âges plus récents. Voici, par exemple, le genre d’invocations qu’une âme doit faire à son Juge céleste, aussitôt après sa mort: «Hommage à toi, Dieu grand, Seigneur de Vérité et de Justice! Je suis venu vers toi, ô mon Maître, je me présente à toi pour contempler tes perfections.»

Malheureusement le culte des ancêtres fit peu à peu dégénérer ces conceptions monothéistes et les Pharaons eux-mêmes devinrent autant de dieux dérivés d’une sorte de démiurge «fabricateur des dieux et des hommes»; c’est du moins ce que nous apprend l’Hymne à Khnoum. Le Papyrus Prisse, le plus ancien livre du monde, contient le même enseignement et nous parle des rois-ancêtres divinisés sous le nom de Noutérou. Le premier d’entre eux, comme l’indique un texte plus récent de la Pyramide de Pépi Ier fut Atoum (l’ancêtre) où il n’est pas très difficile de reconnaître notre Adam de l’Écriture.

Mais déjà la vérité primitive est altérée, le mythe s’est substitué au fait: l’Atoum des Égyptiens est devenu le père des dieux et des hommes; sous la VIe dynastie, «Atoum, nous apprennent les inscriptions, existait quand il n’y avait pas de mort».

Ce texte est à rapprocher de notre enseignement de la Bible, nous présentant la mort comme un châtiment de la faute adamite.

Je sortirais du cadre de mon sujet en expliquant comment peu à peu les Égyptiens en vinrent à adorer des animaux et par quel mécanisme assez simple et quelque peu enfantin, ils imaginèrent la métempsycose que des esprits naïfs tiennent encore de nos jours, pour une idée profonde et admirable.

[Illustration: PLANCHE VII Ruines du Temple d’Ammon à Louqsor (Ancienne Thèbes). Vue d’une des salles de 50 m. de largeur (plus grande que Notre-Dame de Paris) avec des colonnes de 23 m. de hauteur et des chapitaux évasés de 23 m. de tour. (Cliché Bonfils. Maison Giraudon)]

Si nous passons en Chaldée ou en Assyrie, contrées beaucoup plus avancées en civilisation que l’Égypte à l’époque des Pyramides, nous constatons aussi une tradition notablement altérée; Dieu est à la fois un et multiple; de là, différents noms qui représenteront plus tard, aux yeux du peuple, des divinités diverses; mais ce qui montre bien que nous sommes en présence d’une déformation de l’unité divine, c’est que chaque Dieu porte toujours l’attribut El, désignation de Dieu dans toutes les langues sémitiques; et voilà qui explique, soit dit en passant, le nom d’Élohim donné à Dieu par les Hébreux. El, en assyrien, devient souvent Ilu, Ilui, Ilani, Ilou, associé à d’autres noms: l’Ilu Samas est le Soleil et l’Ilu Sin, la Lune; mais Ilu seul est «le père des dieux».

On a dit aussi que la religion primitive était surtout astrale; rien n’autorise pareille assertion d’archéologues en chambre; le symbole dieu sur les hiéroglyphes n’est pas une étoile, mais un buste d’homme, la main étendue tenant tantôt un cercle, tantôt un arc ou une fleur; puis le buste disparut et il ne resta qu’un cercle orné des plumes de la tête royale.

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Mais revenons à notre sujet. Ainsi, plus nous remontons dans le passé, plus nous sentons, comme le remarquait un éminent assyriologue, la notion fondamentale de l’unité divine, dernier vestige de la révélation primitive, mais défigurée par les superstitions populaires et par les monstrueuses rêveries du paganisme.

De tous les peuples antiques, seuls, les Hébreux ont su conserver le culte du vrai Dieu, et cela malgré des infidélités passagères que leur ont reprochées vertement les Prophètes. On connaît l’histoire du Veau d’or que le peuple fit façonner et auquel il rendit des adorations en l’absence de Moïse. Ne voilà-t-il pas la preuve, déclarent certains auteurs, que le peuple d’Israël n’en vint que peu à peu au monothéisme? Et l’un d’eux ajoute: «Yahvé dut être un taureau à l’origine.»

Il faut n’avoir jamais lu la Bible pour énoncer de pareilles élucubrations: le récit biblique est formel et nous y voyons la condamnation par Moïse d’un tel acte d’idolatrie.

La vérité est que d’Abraham à la venue du Messie, Jéhovah fut le Dieu unique qu’on devait adorer: «Jéhovah est Dieu et il n’y a en pas d’autre que lui», lisons-nous déjà dans le Deutéronome écrit 15 siècles avant notre ère. C’est d’ailleurs pour arracher le père des Israélites au milieu idolâtre de la Chaldée que Dieu, nous dit l’Écriture, conduisit Abraham dans la terre de Chanaan. Écoutez en effet le récit d’Achior, chef des Ammonites: «Ce peuple (hébreu), dit-il à Holopherne, est de la race des Chaldéens; il vint d’abord habiter en Mésopotamie parce qu’il ne voulait pas suivre les dieux de ses pères qui étaient dans le pays des Chaldéens. Ayant donc abandonné les rites de ses ancêtres (immédiats) qui rendaient honneur à plusieurs dieux, il adora le seul Dieu du ciel.» (Jud. V. 6-9).

Au reste, l’origine du nom de Yahveh (ou Yahvé) ne fait aucun doute et n’a rien à voir avec une idole. Lorsque l’Éternel demande à Moïse d’annoncer à son peuple qu’il le tirera de son esclavage vis-à-vis des Pharaons, Moïse prévoit l’accueil réservé à ses ouvertures; «Le Dieu de nos pères, lui objectera-t-on, quel est donc son nom?» Et c’est alors que Dieu dit à Moïse: (Exode. III. 14, 15)

«Je suis Celui qui suis. C’est ainsi, que tu répondras aux enfants d’Israël. Il est, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob, m’envoie vers vous. C’est là mon nom pour toujours.»

Ainsi Yahvé dont on a fait Jéhovah, prononciation toute de convention, ne diffère pas de Je suis: lorsque Dieu parle de lui-même, il se nomme Je suis et lorsque l’homme parle de Dieu, il le nomme Il est.

Auparavant, Dieu s’était manifesté à son peuple comme Schaddaï, c’est-à-dire en tant que Tout-Puissant (Ex. VI, 3); désormais, il se révélera à lui sous son vrai nom: Je suis Celui qui suis c’est-à-dire l’Être simplement, sans aucune limitation ni restriction; l’Être dans toute sa plénitude, le Nécessaire, l’Infini, l’Absolu. Pouvait-on demander de Dieu une définition plus philosophique, plus vraie, plus sublime? Dans aucune religion ancienne, nous ne saurions trouver une doctrine aussi pure et aussi élevée. Eh bien! là encore il est évident que Moïse n’a rien inventé. Élevé à la cour des Pharaons, le grand prêtre d’Israël était sans doute au courant de toute la science égyptienne, mais déjà les traditions philosophiques et religieuses primitives s’y étaient altérées. A l’époque de Moïse, l’idolâtrie régnait en maîtresse absolue dans la vallée du Nil; on y adorait des animaux, on rendait un culte aux astres; la religion n’était qu’un amas de superstitions grossières et ce n’était certes pas le contact avec les Égyptiens qui pouvait élever l’âme des Hébreux, ni faire pénétrer en leur esprit, la juste notion des éternelles vérités.

Nous venons de voir comment l’idée d’un Dieu unique s’est peu à peu effacée chez les peuples idolâtres, alors qu’elle s’est conservée chez les Hébreux au cours de toute leur histoire; c’est là un exemple d’une tradition philosophique et religieuse. Nous allons maintenant passer à l’examen de faits historiques décelant, eux aussi, de longues traditions remontant aux origines.

Tout le monde connaît l’histoire du péché originel, racontée aux premiers chapitres de la Genèse: l’arbre de vie, la tentation, la chute. Or, tout cela se retrouve à l’état de déformation chez les anciens peuples.

Faut-il rappeler les descriptions classiques de l’âge d’or, aux époques de la Grèce ou de la Rome antique; «les douceurs de la paix que goûtaient les nations tranquilles et sans armées, au temps où, ni le hoyau, ni le soc n’avaient déchiré un sol exempt de tribut et qui donnait tout de lui-même»[25]; les fleuves de lait et de nectar qui arrosaient la terre?--Légendes, direz-vous; mais, remarquons-le, cette appréciation ne tient pas lieu d’explication. Pourquoi retrouvons-nous les mêmes traditions chez tous les peuples antiques?

[25] OVIDE, Métam., I, 3.

Dans l’Inde, c’est Brahma qui forme l’homme de la terre et le place dans le pays de tout bien, où poussait un arbre dont le fruit communiquait l’immortalité. Les dieux mineurs découvrirent cet arbre, et mangèrent de ses fruits pour ne pas mourir. Le Serpent, gardien jaloux de l’arbre de vie, répandit alors son venin sur toute la terre, la pervertit et toute âme vivante eût péri si le Dieu Siva, ayant pris forme humaine, n’eût absorbé ce venin tout entier.

La «femme au serpent» se retrouve dans les monuments mexicains les plus antiques; l’Égypte est à peu près muette sur le fait historique, mais rappelons-nous que le Serpent y a toujours joué un rôle important; le Dragon céleste placé parmi les constellations n’a sans doute pas d’autre origine; en tout cas, l’arbre de vie est représenté sur un grand nombre de stèles funéraires. (V. fig. à la fin du Chap.)

Mais c’est sur les monuments assyriens ou babyloniens que l’arbre sacré est le plus souvent dessiné ou sculpté. De nombreux cylindres nous montrent un arbre aux rameaux étendus horizontalement et d’où pendent de gros fruits devant lesquels sont assis face à face deux personnages, un homme et une femme; derrière celle-ci se dresse un serpent[26]. (V. la planche ci-contre).

[26] Cf. F. VIGOUROUX, La Bible et les découvertes modernes. Quelques gravures insérées dans ce volume ont été reproduites d’après l’ouvrage remarquable de M. l’Abbé Vigouroux que nous recommandons à nos lecteurs. Nous profitons de cette occasion pour remercier MM. Berche et Tralin, les éditeurs, de leur gracieuse autorisation concernant la reproduction de ces illustrations.

[Illustration: L’ARBRE SACRÉ D’APRÈS DES DOCUMENTS CHALDÉENS (Gravure extraite de La Bible et les découvertes modernes de F. VIGOUROUX.)]

L’arbre, qui a pris peu à peu des formes hiératiques et qui est associé à une haute idée religieuse, paraît être l’Asclepias acida, la même plante que le Soma sacré des anciens Aryas.

Tradition analogue chez les Perses, les Iraniens, les Sabiens, etc... La communauté d’origine ne peut être niée; nous sommes en présence d’une tradition générale plus ou moins déformée suivant les peuples, les régions, les climats et nous revenons à la même conclusion mystérieuse: à la base de ces traditions, il y a un fait indéniable.

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Toutefois, la tradition universelle par excellence est celle du Déluge; nous la retrouvons partout: chez les Grecs, chez les Romains, dans les Indes, où Noé devient Manou; en Chine où Na-Oua redresse le ciel et Yao fait écouler l’inondation; le héros du déluge mexicain est un certain Cox-Cox; aux Iles Fidji, un seul homme put échapper à la destruction. En Égypte, le déluge revêt une autre forme, car l’inondation y était regardée comme un bienfait; mais si la cause a varié, l’effet reste le même.

C’est l’histoire chaldéenne du déluge qui se rapproche le plus de celle de la Genèse. Pendant longtemps, nous n’avons eu qu’une seule version chaldéenne du récit du déluge; elle était due à Bérose, l’historien chaldéen bien connu et qui vivait au IVe siècle avant J.-C. Bérose nous apprend qu’il a copié son texte sur des documents existant encore à son époque dans les Bibliothèques de son pays; les tablettes indiquent, d’après lui, que le fléau se produisit sous Xisuthrus, le dixième roi antédiluvien. Ce dernier, sur l’ordre de Cronos, construit un navire, et s’y enferme avec sa famille et ses amis les plus chers, etc... A la fin du déluge, il lâche des oiseaux à plusieurs reprises, comme Noé. Puis, le navire s’étant arrêté sur une montagne d’Arménie, il offre un sacrifice aux dieux.

A part le motif du déluge qui n’est pas indiqué, tout le reste concorde assez bien avec le récit de la Genèse; mais comme Bérose avait écrit plus de mille ans après Moïse, on pouvait mettre en doute la provenance de sa documentation et croire légitimement qu’il avait puisé dans la Bible. Les découvertes assyriologiques ont prouvé depuis qu’il n’en était rien.

En 1850, en effet, on découvrait dans les fouilles de Ninive, une de ces bibliothèques ayant renfermé les originaux dont le récit de Bérose n’était que la copie. Ces tablettes cunéiformes qu’on peut voir maintenant au British Museum, ne datent en réalité que du temps d’Assurbanipal, le Sardanapale de Bérose et des Grecs (VIIe siècle av. J.-C.) mais elles sont elles-mêmes la reproduction de documents qui remonteraient à une époque antérieure à celle de Moïse; Bérose n’avait donc pas reproduit ce dernier.

Grâce aux travaux de M. Georges Smith, nous avons aujourd’hui le texte à peu près complet du récit du déluge qui occupe 12 tablettes plus ou moins mutilées, mais qu’on est parvenu peu à peu à reconstituer: C’est l’une d’elles que nous reproduisons d’après M. Smith. Il y a là tout un poème assyrien dont le principal héros, Izdubar, n’est autre probablement que le fameux Nemrod.

[Illustration: Hasisadra racontant l’histoire du Déluge d’après un cylindre babylonien.]

Izdubar, désirant éviter la mort, part à la recherche d’un pieux personnage nommé Hasisadra, sauvé du déluge et qui avait obtenu l’immortalité: il désire apprendre de lui la manière de devenir immortel. Hasisadra--dont le nom n’est qu’une forme différente du Xisuthrus de Bérose--lui fait alors le récit du déluge.

[Illustration: Reproduction d’une des tablettes cunéiformes contenant l’Histoire du Déluge. (D’après La Bible et les découvertes modernes de F. VIGOUROUX.)]

Mes lecteurs me sauront gré de mettre sous leurs yeux quelques fragments de ce poème écrit primitivement, il y a 3 600 ans pour le moins.

Je vais te révéler, Izdubar, l’histoire de ma conservation Et le secret des dieux je te manifesterai. La ville de Surippak, la cité que tu connais, placée sur l’Euphrate, Était ancienne, et... les dieux... en elle... leur serviteur... Anu, Bel, Ninip et le seigneur de l’abîme leur volonté révéla; Et j’écoutai sa volonté et il me parla ainsi: «Fils d’Ubaratutu de Surippak, fais un grand vaisseau; Je détruirai la semence de la vie. Fais entrer la semence de toute vie au milieu du vaisseau. Le vaisseau que tu construiras 600 coudées seront la mesure de sa longueur Et 60 coudées celle de sa largeur et de sa hauteur; Lance-le sur l’abîme...»

Suivent les détails sur la construction et l’aménagement du vaisseau. Izdubar s’y enferme avec sa famille, ses amis et les animaux qu’il doit sauver; le texte continue[27].

[27] Cf. T. G. PINCHES. The Old Test. in the light of the histor. rec. of Assyr. and Babyl., pp. 102-107.

Le dieu Samas arrêta l’époque-- Muir Kokki--: «Dans la nuit, je ferai pleuvoir une inondation. Entre à l’intérieur du vaisseau et ferme ta porte.» Je vis l’approche du jour: Je fus effrayé de cet approche du jour. J’entrai à l’intérieur du vaisseau et je fermai ma porte. A l’apparition de l’aurore, dès le matin, Il s’éleva de la base des cieux, un nuage noir. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le premier jour, la tempête. Bin tonna et Nebo et Sarru marchèrent devant. Le puissant Nergal, l’ouragan il traîna après lui; Ninip vint devant, il renversa (tout). Les Annunaki (Génies) amenèrent la destruction; Dans leur marche, ils balayèrent la terre et Comme un combat contre le peuple, ils cherchèrent. Le frère ne vit plus son frère; Personne ne se reconnaissait. Dans le ciel, Les dieux craignirent le déluge et Ils cherchèrent un abri; ils montèrent jusqu’aux cieux d’Anu. Alors les dieux de se tapir comme des chiens, blottis dans leurs niches. Istar criait comme une enfant... «Le monde est redevenu de la boue...» Les dieux se nichaient comme des chiens et étaient assis en pleurs; Closes étaient leurs lèvres, dans les réunions. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Six jours et nuits, Le vent souffla, le déluge et les flots submergèrent la terre; Le septième jour, dès qu’il apparut, la tempête cessa, le flot déchaîné, Qui s’était comporté comme un cyclone, S’apaisa; la mer baissa et le vent destructeur ainsi que le déluge cessèrent. Je remarquai que la mer faisait son bruit accoutumé Et que toute l’humanité était devenue pourriture. Comme des roseaux, les cadavres flottaient. J’ouvris la fenêtre et la lumière brilla sur ma face. Je fus saisi de tristesse, je m’assis et je pleurai; Sur ma face coulèrent mes larmes. Je regardai le pays, les bords de la mer. La région élevée au-dessus de douze mesures. Le vaisseau s’était arrêté au pays de Nisir; La montagne de Nisir avait arrêté le vaisseau et il ne pourrait passer au-dessus. Le premier et le second jour, les montagnes de Nisir Arrêtaient le vaisseau et il ne pourrait passer au-dessus. Le troisième et le quatrième, la montagne de Nisir, la même; Le cinquième, le sixième, la montagne de Nisir, la même; Le septième jour, quand vint celui-ci, Je lâchai une colombe et elle partit; La colombe alla et tourna, Mais il n’y avait aucune place de repos et elle revint. Je lâchai une hirondelle, et elle partit; L’hirondelle alla et tourna, Mais il n’y avait aucune place de repos et elle revint. Je lâchai un corbeau et il partit, Le corbeau alla, la course précipitée des eaux, il vit; Il mangea, il nagea, il croassa et ne revint pas. J’envoyai aussi vers les quatre vents, je versai une libation, J’offris un sacrifice sur le pic de la montagne, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les dieux flairèrent l’odeur; Les dieux flairèrent une agréable odeur; Les dieux vinrent en foule, comme des mouches, au-dessus du sacrificateur. Alors la déesse Sirtu, quand elle vint, Montra les grandes amulettes qu’Anu avait faites à sa demande: «Par les pierres précieuses de mon collier, que ces dieux ne m’oublient pas! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Puisse les dieux venir à mon sacrifice, Mais que le dieu Bel n’y vienne point, Car il n’a pas pris conseil, et il a fait un déluge, Et il a livré mon peuple à la destruction. Alors Bel, quand il fut venu, Aperçut le vaisseau. Et Bel se tint encore Plein de colère contre les dieux et les esprits des cieux, «Quoi, un homme a pu s’échapper? Qu’aucun homme ne soit sauvé de la destruction.» Ninip ouvrit la bouche et parla: «Qui, si ce n’est Ao a fait connaître ce dessein?» Ao ouvrit la bouche et parla; Il dit au guerrier Bel: «Toi, le plus sage des dieux, guerrier, Vraiment, tu n’as pas pris conseil et tu as fait un déluge. Le pécheur a commis son péché; Celui qui fait le mal a commis son méfait. Sois clément--qu’il ne soit pas retranché des humains--laisse-toi fléchir et qu’il ne périsse pas. Pourquoi as-tu fait un déluge? Que le lion vienne plutôt, et que les hommes soient réduits... Que la famine vienne et que le pays demeure; Qu’Ura (la peste) arrive et que le pays demeure. Ce n’est pas moi qui ai révélé le jugement des grands dieux. Hasisadra a interprété un songe et le jugement des dieux, il a compris.» Voici que sa colère fut apaisée et monta Bel dans le vaisseau; Il prit ma main et me fit lever; Il fit lever et conduisit ma femme à mon côté. Il se tourna vers nous et s’approcha debout: «Jusqu’à présent Hasisadra a été un homme mortel, et Voici que Hasisadra et sa femme, pour vivre comme sont les dieux enlevés, Et habitera Hasisadra, dans un lieu écarté à l’embouchure des rivières.»

Malgré quelques divergences inévitables, et probablement malgré, dirons-nous, des fautes de traduction dans le récit assyrien, les deux textes, celui de la tablette cunéiforme et celui de la Genèse, dans la Bible, se ressemblent étonnamment. Ils résultent évidemment d’une tradition commune; ils ont voulu rappeler des faits analogues. Mais relisez le récit du déluge d’après Moïse, vous sentirez aussitôt quel abîme au point de vue philosophique le sépare du poème chaldéen. D’un côté, un polythéisme grotesque où les dieux «sont tapis comme des chiens», de l’autre un monothéisme sublime nous présentant un Dieu juste, tout puissant, miséricordieux, tel qu’un de nos meilleurs théologiens ne pourrait le désavouer; dans le récit assyrien, une déformation de la divinité, une dégradation, un abaissement sans nom; dans Moïse, une exaltation de l’idée de Dieu qui s’appelle Jéhovah «pour toujours».

On a dit et répété, depuis un siècle et demi, que la narration de Moïse manquait d’unité; que nous nous trouvions en présence de deux récits du déluge, et on appuie ces assertions sur l’emploi successif ou alternatif des mots Élohim et Jéhovah qui tous deux désignent Dieu, sans doute, mais sous des formes différentes; et l’on en tire la conclusion que Moïse, pour son récit, aurait puisé à deux sources distinctes.

Je n’aurai garde de m’immiscer dans cette querelle de mots, où je me sentirais mal à l’aise; je préfère avouer immédiatement que la distinction entre passages Élohistes et Jéhovistes me paraît maintenant quelque peu surannée. Personne en effet, que je sache, parmi les exégètes contemporains, n’a émis la prétention de nier que Moïse n’ait pu avoir sous les yeux des documents multiples pour rédiger la Genèse. Quel historien de nos jours ne s’honorerait d’en faire tout autant?

[Illustration: PLANCHE VIII Le petit Temple dans l’Ile de Philæ Avec ses chapiteaux en forme de lotus, la sobre élégance du dessin, ce temple est l’un des plus gracieux monuments de l’ancienne Égypte.]

Aussi, la critique, depuis les découvertes assyriologiques, s’est-elle aiguillée sur un autre terrain. Après l’accusation portée contre Bérose d’avoir copié Moïse, on a fait volte-face et l’on soupçonne l’auteur de la Genèse d’avoir puisé aux sources babyloniennes: en d’autres termes, outre le défaut d’unité qu’on reproche au récit biblique, ce dernier ne serait, prétend-on, que la déformation ou la copie du déluge chaldéen.

Quoi d’étonnant? ajoute-t-on. Parmi les documents utilisés, pouvaient figurer certaines traditions en honneur chez les Hébreux; or, Abraham avait bien pu les apporter de Chaldée, son pays d’origine.

La question ainsi posée peut être résolue, à mon sens, sans avoir recours à des considérations d’ordre linguistique ou grammatical.

Tout d’abord, les textes, à y regarder de près, sont assez dissemblables; mais ce que nous pouvons affirmer, c’est que l’unité ne fait pas défaut au poème chaldéen. Si donc, vous portez contre Moïse l’accusation du manque d’unité, vous avouez par le fait même, qu’il n’a pas copié la version assyrienne.

J’irai même plus loin et j’espère vous prouver que si l’auteur du récit biblique a pu utiliser des sources diverses, ses documents ne pouvaient être d’origine babylonienne: et c’est ici que l’Astronomie va singulièrement nous aider.

Le récit du déluge dans les tablettes cunéiformes, on ne saurait trop l’affirmer, n’est qu’un épisode d’un long poème chaldéen contenant toute une mythologie astrale: les constellations y jouent un rôle prépondérant, comme la Lune et le Soleil; le zodiaque intervient également et la preuve c’est que la tablette consacrée au déluge est précisément celle du Verseau, signe tout indiqué pour conter les exploits du flot vengeur et du roi de l’abîme.

Or, vous aurez beau chercher, presser le texte, vous ne trouverez rien de semblable dans la Genèse.

Au reste, pourquoi Moïse aurait-il utilisé cet amas de fables mythologiques si différentes de ses conceptions? Si d’autre part, nous admettons--ce qui est très vraisemblable--que l’auteur de la Genèse connaissait ces légendes, ce dernier ne pouvait davantage ignorer que déjà les Chaldéens, à l’époque d’Abraham, avaient singulièrement déformé les faits historiques. Mais ce qui est plus fort, c’est qu’en fait les déformations s’étaient opérées de façon inconsciente: les transcripteurs du poème d’Izdubar n’avaient rien inventé, ils n’avaient fait que répéter une leçon apprise. D’où leur venait-elle? D’une tradition antique évidemment. Je l’accorde, mais aussi d’une tradition qui n’était pas même babylonienne dans son origine; et je vais le démontrer.

Dans toute la suite du long poème chaldéen, il est, avons-nous dit, question du Zodiaque; eh bien, aucun des Signes n’est à la place qu’il occupait à l’époque des tablettes; il y a mieux, les constellations qui y figurent sont celles d’un peuple habitant au-dessus du 40e parallèle Nord, alors que la latitude de Babylone est de 4° plus basse environ. Tout cela prouve que non seulement la version chaldéenne du déluge n’a pas pris naissance en Chaldée, mais qu’elle a été arrangée dans son pays d’origine au troisième millénaire avant J.-C. pour le moins.

Ainsi, 3 000 ans avant l’ère chrétienne, il existait une tradition du déluge et cette tradition était déjà déformée et amalgamée à des mythes astrologiques. Si donc l’on admet que Moïse ait puisé à des sources plus pures, nous devons affirmer que ces documents devaient être bien antérieurs aux légendes ayant inspiré les poèmes chaldéens les plus antiques. Cette dernière hypothèse, avouons-le, dépasse toute vraisemblance; la réalité apparaît beaucoup plus simple: Moïse se trouvait en présence d’une tradition d’abord orale et qui s’était transmise jusqu’à lui par les patriarches.

Mais si nous avons pris sur le fait, pour ainsi dire, la façon dont le récit du déluge s’est déformé chez les différents peuples, il reste un autre point à élucider: la naissance même de ce récit; et nous ne pouvons échapper à cette conclusion qu’il y a là l’expression d’une réalité indéniable, presque aussi embarrassante pour ceux qui nient toute révélation, que les mystères dont s’enveloppent les problèmes relatifs à nos origines.

[Illustration: L’ARBRE DE VIE d’après les monuments chaldéens.]

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