Chapitre 10
Le docteur, après avoir examiné le sommeil profond, semblable à la mort, dans lequel Edme était tombé après sa crise de fièvre, porta un arrêt peu rassurant. Les forces étaient totalement épuisées : la nuit qui allait suivre pouvait être la dernière ; si l’enfant sortait de cette torpeur, il serait probablement sauvé, mais la présence d’un confrère savant était réclamée par le vieux praticien pour mettre à couvert sa responsabilité.
— Pourquoi ne m’avez-vous pas dit cela plus tôt ? s’écria Odile. J’aurais prévenu mon mari ! Maintenant, quoi que je fasse, il ne peut plus revenir à temps…
Le médecin répondit que le tour fâcheux pris par la maladie était tout à fait inattendu, et qu’il en était surpris lui-même. Il partit, fort tourmenté, promettant de revenir le lendemain dès l’aube.
Odile envoya des télégrammes et donna des ordres ; ayant pris la résolution de ne pas effrayer Mme Brice, qui, par bonheur, dormait lors de la visite du médecin, elle appela Jaffé et lui fit connaître la vérité tout entière, le priant de rester à portée de la voix, pour le cas où elle aurait besoin d’aide. Elle fit ensuite sa toilette de nuit, passa une robe très simple et revint s’asseoir dans la chambre du malade, préparée à une longue et redoutable veille.
Le premier soin d’Odile avait été d’éloigner l’enfant du voisinage de Mme Brice. La chambre était une vaste pièce formant aile dans l’originale bâtisse des Pignons. Quatre fenêtres sur trois côtés l’inondaient de lumière ; à vingt reprises durant le jour, Odile ouvrait une des fenêtres pour renouveler l’air, qui devait toujours être pur et léger. Cette nuit-là, on ne ferma point les volets ; il semblait à Mme Richard que le jour ne viendrait jamais assez tôt, et elle voulait voir naître les premières clartés de l’aube.
Tout était tranquille dans la maison : on ne se fût jamais douté que la vie et la mort se livraient le grand combat dans cette atmosphère silencieuse. Odile avait essayé de dormir, le sommeil s’était refusé à venir.
Elle resta alors étendue sur la chaise longue, très calme en apparence, les yeux fermés, pour les ménager, car ils lui causaient une douleur cuisante, et elle pensait à toute sa vie, à celle de son mari, à celle de l’enfant qui était peut-être mesurée et dont elle voyait s’écouler les dernières heures.
Qu’adviendrait-il si Edme mourait ? que dirait Richard, tenu à l’écart de ses derniers moments ? Elle sentit que maintenant elle pouvait regarder son mari en face : le baiser donné par son fils la lavait de tout reproche. Si elle avait mal fait, c’était en voulant bien faire ; nul, pas même le père privé de la dernière caresse de son enfant, ne pourrait lui reprocher d’avoir trop peu aimé celui qui ne serait plus.
La nuit suivait son cours : aux intervalles fixés, elle essayait de donner à Edme la potion ordonnée. Au commencement, il la prenait sans résistance ; mais à mesure que la nuit s’avançait, il ne voulut ou ne put plus desserrer les lèvres. Vainement elle essaya de tous les moyens ; Jaffé fut impuissant comme elle ; la force même était inutile. Elle renvoya Jaffé, et resta près du lit, anxieuse, comptant les minutes.
L’heure passa où les médecins de Paris auraient pu arriver s’ils avaient pris le premier train en partance, et Odile se trouvait encore seule. Edme, rigide sous les draps, avait l’air d’un cadavre, sa respiration entrecoupée était le seul signe de son existence. La contention de sa pensée stupéfiait la jeune femme dans un engourdissement douloureux : « Pourvu qu’ils arrivent à temps ! » se disait-elle vingt fois par minute, sans s’apercevoir que c’était toujours la même chose, s’émouvant de cette même idée comme si chaque fois c’eût été imprévu.
Une très faible lueur grise parut dans le ciel : ce n’était pas l’aube, c’était un éclaircissement de la nuit ; la forêt, le parc étaient encore invisibles, mais on eût cru qu’aux fenêtres pendaient de grands suaires gris, bien plus effrayants que l’obscurité complète.
Odile se repentit d’avoir regardé au dehors, et le frisson de la peur, ressenti le soir où elle avait pris sa veille maternelle, vint lui secouer le corps et l’âme. Elle tourna la tête : derrière elle, la pièce où Jaffé dormait, – ou ne dormait pas, – puis la longue enfilade de chambres inhabitées ; devant elle, l’enfant muet, immobile… Elle se leva doucement, avec un tremblement de fièvre, et alla fermer la porte des chambres vides. En revenant, elle jeta un regard sur le canapé de Jaffé. Il s’était endormi, très las… Elle revint près du lit.
La veilleuse cachée par un écran brûlait tranquillement ; nul bruit, pas même un souffle. Edme respirait si peu qu’il fallait se pencher sur lui pour l’entendre. À plusieurs reprises, Odile l’écouta… chaque fois plus violemment saisie de l’idée que tout était fini… Il lui faisait peur maintenant, cet enfant grandi si vite en quelques jours, maigre comme un squelette, au visage tuméfié, horrible à voir, l’enfant qu’elle avait embrassé la veille…
Le gris envahissait le ciel, de plus en plus sinistre ; on eût dit que de grandes loques inégales pendaient au dehors ; les masses sombres des bois, d’une couleur indécise, avaient des formes vagues de tombeaux gigantesques ; le frisson aigu, douloureux, de cette heure glacée envahissait Odile, dans la vaste chambre, si haute de plafond… Elle était restée debout… Tout à coup, l’horreur de la réalité la saisit, elle se sentit pauvre, seule, misérable ; il lui sembla que tout croulait en dedans et en dehors d’elle, et qu’elle cherchait une épave pour s’y accrocher.
Elle regarda autour d’elle le lit pareil à un catafalque, la lueur funèbre de la veilleuse, le ciel plein d’affres, et comme si la tête lui tournait, elle alla s’abattre au pied d’un crucifix placé au centre d’un panneau, sur le mur.
— Ô mon Dieu ! dit-elle tout bas, tendant ses mains, buvant ses larmes, mon Dieu ! sauvez mon fils ! mes entrailles ne l’ont point porté, il n’a point vécu dans mes bras, mais c’est mon fils ! Vous me l’avez donné, les hommes me l’ont donné, c’est mon fils, et je l’aime ! Et puis, j’en réponds devant son père ! Que dira son père, si je lui rends son fils mort ? Il dira que je ne l’ai point assez aimé, qu’une mère l’aurait sauvé, qu’elle aurait su, deviné, inventé ce qu’il fallait pour le sauver, et que moi, ignorante, inutile, je n’ai rien su faire ! Ô mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu !
Elle se laissa glisser tout entière au pied de la croix, dans l’anéantissement de l’impuissance, pleurant sans le savoir, lasse et brisée, navrée surtout ; la pensée qu’elle aimerait mieux mourir tout de suite, pour ne pas savoir comment cela finirait, lui revenait par moments ; elle avait fermé les yeux pour échapper aux terreurs visibles de cette aube cruelle, et elle resta là, couchée par terre, longtemps, trouvant dans l’engourdissement de sa peine une sorte de repos, presque de sommeil.
Elle avait peut-être réellement dormi lorsqu’elle se réveilla en sursaut.
On avait parlé !
Les yeux à peine ouverts, elle les referma instinctivement, une lueur rose intense emplissait toute la chambre et la fleurissait. Elle regarda autour d’elle, l’instant d’après, et vit l’aurore entrer joyeusement par les quatre fenêtres. La veilleuse, qui agonisait, crépita deux ou trois fois, puis s’éteignit brusquement, et tout sembla plein de vie et de lumière.
— À boire ! répéta la voix d’Edme presque claire et distincte.
Tremblante, la main mal assurée, Odile versa un peu de tisane tiède dans une tasse et l’approcha des lèvres de l’enfant. Instinctivement, il se souleva sur l’oreiller pour boire plus vite. En se laissant retomber, il chercha une place moins chaude et s’accota avec une expression de bien-être.
Après un silence, il dit très distinctement :
— Grand-mère ?
Odile restait pétrifiée, n’osant y croire… Jaffé, qui s’était éveillé au premier son, s’approcha du lit et répondit en parlant très haut, car Edme était sourd :
— Elle dort, mon chéri, c’est Jaffé qui est là.
— Elle dort ? c’est bon, répondit l’enfant. Et se retournant du côté du mur, il se rendormit aussitôt.
Une joie muette, inouïe, gonflait le cœur d’Odile ; elle n’osait remuer, de peur de la faire tomber en poussière. Les yeux fixés sur le jeune dormeur, elle écoutait encore, et le son de cette voix rauque, étouffée par la fièvre, lui avait laissé dans les oreilles une musique céleste.
— Madame, lui dit très doucement Jaffé, il est sauvé !
Odile se retourna tout d’une pièce et regarda le brave homme avec une expression angélique.
— Je le crois, répondit-elle. Mais ne le dites pas à Mme Brice avant que les docteurs soient venus.
Jaffé fit un signe de tête, et s’en alla sans bruit.
Odile se dirigea lentement vers la fenêtre la plus éloignée du lit, et l’ouvrit toute grande. La délicieuse fraîcheur du matin entra avec les premiers rayons du soleil. La jeune femme se baigna un instant dans cette lumière et cette joie : le jardin sentait bon ; les grandes loques grises du crépuscule matinal étaient devenues de charmants nuages dorés qui flottaient doucement dans l’azur ; une brume blanche, celle des belles journées brûlantes de l’été, estompait encore le bas du ciel, et les oiseaux chantaient à perdre haleine dans les massifs du parc ; un merle surtout semblait se répandre en chansons, jusqu’à en mourir.
— Ô mon Dieu ! je vous remercie ! murmura Odile en joignant les mains vers le ciel radieux.
Au même instant, la voiture qui ramenait les médecins entrait dans la cour.
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