Chapitre 9
Le médecin avait ordonné le repos complet pour la grand-mère, qu’il espérait d’ailleurs voir sur pied dans quelques jours. Lui aussi avait averti du danger Mme Richard, comme c’était son devoir, et, de même que tout le personnel de la maison, il avait été émerveillé du calme et de l’ordre que répandait autour d’elle cette âme ferme et généreuse.
Elle gouvernait comme un capitaine à son bord, sans bruit et sans secousses, avec une autorité bienveillante qui ne permettait aucune défaillance. Elle avait décidé qu’elle et Jaffé passeraient alternativement une nuit près du malade, afin de se ménager des forces pour la lutte, qui pourrait être longue, et, tout en se réservant d’y recourir si cela devenait nécessaire, elle avait décidé de se passer des soins des Sœurs de charité ; la crainte de la contagion, que celles-ci eussent méprisée, était assez forte dans l’esprit d’Odile pour qu’elle reculât devant l’idée d’y exposer d’autres vies que la sienne.
La grande difficulté avait été de ne point avertir Richard Brice.
Garder un silence absolu était impossible ; elle s’était contentée de lui annoncer qu’Edme, ayant manifesté les symptômes d’une fièvre éruptive, avait été transporté aux Pignons, où elle était restée en attendant qu’il fut rétabli. La nouvelle ainsi présentée avait l’air d’un incident ordinaire.
Richard répondit en demandant des nouvelles promptes par le télégraphe et des détails par lettre.
Un télégramme fut envoyé qui portait : « État stationnaire » et la lettre qui suivit était de nature à ne pas augmenter les inquiétudes du père, sans le tromper cependant, s’il voulait lire entre les lignes, et c’est là que la tâche d’Odile devint véritablement difficile.
Une vraie mère n’eût pas hésité un instant : ou bien elle eût appelé le père aussitôt, se sentant incapable de porter seule le fardeau de tant d’angoisses, ou bien elle eut pris tout sur elle, sachant, quoi qu’il arrivât, qu’elle serait justifiée aux yeux de son mari.
Odile n’avait ni le sentiment qu’elle pouvait tout risquer, ni celui qu’elle pouvait, sans encourir de reproche, troubler son mari dans les importantes fonctions qu’il remplissait au loin. Elle ne se rendait pas bien compte non plus de la gravité exacte de l’état d’Edme, et, comme tous les esprits très braves, de peur de s’exagérer le danger, elle cherchait à l’atténuer vis-à-vis d’elle-même. De plus, n’ayant aucune expérience des maladies des enfants, elle avait été extrêmement effrayée, dans les premiers jours de ses nouvelles fonctions, et l’assurance du médecin que ces symptômes du début n’avaient rien de vraiment redoutable, que le vrai danger se manifesterait plus tard, lui avait complètement fait perdre la notion réelle des choses.
Le mal était plus horrible encore qu’on ne l’avait d’abord supposé ; c’était une sorte de variole noire qui défigurait absolument le jeune garçon et atteignait son cerveau de la façon la plus redoutable. Il délirait sans cesse, tantôt appelant sa grand-mère avec une plainte vague, enfantine ; tantôt furieux, prêt à sortir du lit où Jaffé le contenait à grand-peine. Tout mouvement, cependant, lui était une torture ; il appelait alors son père, Jaffé, ses professeurs du lycée, les suppliant et leur ordonnant tour à tour de le délivrer des ennemis qui lui infligeaient de si intolérables supplices.
Puis, le délire s’épuisa, et fut remplacé par une torpeur effrayante, interrompue seulement de temps à autre par un gémissement ; et pour la première fois, depuis qu’il l’avait perdue, Edme appela sa mère.
Les souvenirs de sa petite enfance étaient-ils remontés à la surface de son esprit dans ce grand remous de toutes ses pensées ? La première fois qu’il prononça distinctement le mot : « Maman ! » Odile frémit de tout son être.
— Maman, à boire ! disait l’enfant, comme au temps où, tout petit, il avait eu soif la nuit dans son berceau.
Odile porta le verre aux lèvres brûlantes, qui burent avec avidité, puis écouta.
— Maman, j’ai mal ! continua le jeune garçon, et la plainte lassée revint sur ses lèvres pendant longtemps.
Odile, interdite, était restée immobile devant le lit où gisait son ennemi, l’ennemi de son bonheur. Qu’il était maigre, hâve, affreux, ce bel enfant qui la bravait si cruellement depuis des années ! Une consolation demeurait : durant sa maladie, Edme n’avait jamais parlé d’elle ; jamais, dans ses pires instants de démence, il n’avait fait allusion à celle qu’il appelait toujours « madame ».
— Maman ! dit l’enfant malade, d’un ton d’indicible prière, ma tête brûle, oh ! j’ai si mal !
Lentement, comme attirée par un aimant, Odile se pencha vers le lit ; une petite place blanche était restée intacte sur le front défiguré, méconnaissable ; elle la regardait avec une convoitise jalouse. Tout son cœur s’en allait vers ce petit, qui allait peut-être mourir, et c’est alors qu’elle comprit combien elle l’avait aimé.
Oui, elle l’avait aimé tendrement, passionnément, ce premier-né de son mari, elle qui ne devait pas être mère : le cri de ses entrailles s’élevait vers lui, comme le cri de la soif dans le désert, et pendant qu’elle le regardait, muette, toute son âme lui disait : « Mon enfant ! »
Alors, se penchant toujours davantage, elle s’inclina si bas que ses lèvres touchèrent la petite place blanche, et y restèrent appuyées.
C’était le second baiser qu’elle mettait sur ce front rebelle : – le premier, Edme l’avait essuyé avec sa manche ; – elle se releva, prise de frayeur : s’il l’avait sentie, devinée, s’il allait la repousser avec horreur… si elle lui avait fait mal, excitant encore les démons du délire qui l’avaient quitté pour un moment !
— Maman, répéta Edme en levant péniblement ses bras vers elle ; maman, embrasse-moi encore !
Elle n’y put résister : les bras de l’enfant retombèrent sur ses épaules, et elle serra contre son cœur la pauvre tête endolorie, en lui donnant le baiser qu’il demandait et qu’il lui rendit. Il dénoua ses bras et s’endormit d’un lourd sommeil.
— Qu’ai-je fait ? pensa Odile, revenant soudain au sentiment du réel ; elle se lava aussitôt les mains et le visage, puis revint s’asseoir auprès du lit, et ses larmes coulèrent, abondantes et faciles.
Qu’importait, après tout, qu’il y eût du danger pour elle ? Ne venait-elle pas d’éprouver une des plus délicieuses impressions de sa vie, et qui sait si la pensée du danger n’y ajoutait pas quelque chose de plus tendre et de plus héroïque ? L’enfant pouvait oublier, il oublierait sans doute, et la caresse qu’elle avait reçue ne s’adressait pas à elle ? Si fait, à elle ! Le baiser de l’enfant malade avait été donné à celle qui l’avait pris dans ses bras, quelle qu’elle fût, à celle qui, pendant cet instant suprême, avait été sa mère, malgré tout !
— Ma fille, dit Mme Brice à voix basse, vous avez fait une imprudence qui peut vous coûter la vie !
Odile se retourna. Elle n’avait pas vu sa belle-mère, qui s’était avancée très lentement et qui l’avait aperçue de loin, par la porte ouverte sur une longue enfilade de chambres communiquant entre elles.
— Je vous ai appelée, vous ne m’avez pas entendue ; ma voix est si faible… Je ne l’aurais pas permis… mon fils ne l’aurait pas permis… Mais vous êtes une brave et une bonne créature… Embrassez-moi !
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