Chapitre 11
L’examen du petit malade donna des résultats aussi satisfaisants que possible ; une dépêche de Richard, arrivée quelques heures après avec ce seul mot : « Edme ? » reçut en réponse un autre mot unique : « Sauvé ! » Et Mme Richard, enfin délivrée de son horrible anxiété, crut que tout son être allait se fondre et mourir dans une inexprimable et heureuse langueur.
Ce n’était pas fini, cependant ; la période dangereuse était terminée, la période insupportable commençait. Edme, en revenant à la vie, revenait aussi à ses caprices, à ses rébellions, excitées encore par l’irritabilité des malades. Par une circonstance que Mme Richard se trouvait contrainte de dire heureuse, la surdité, au dire du médecin, devait se prolonger pendant une dizaine de jours encore, les yeux ne devaient guère s’ouvrir plus tôt, et Odile pouvait tranquillement continuer pendant ce temps ses fonctions de garde-malade, sans courir le risque d’être reconnue.
D’intolérables démangeaisons dévoraient l’enfant, qui, instinctivement, portait les mains à son visage. La conservation de ses traits dépendait maintenant du plus ou moins de patience et de présence d’esprit de ceux qui l’empêcheraient d’écorcher les croûtes de ses boutons. C’est là que Mme Richard fit montre de ses rares qualités ; Mme Brice s’était crue d’abord capable de remplir l’office, tout simple en apparence, de retenir d’un mouvement prudent la main machinalement levée. En une demi-heure, elle se trouva fatiguée par l’attention que réclamait cette surveillance et le développement de force que nécessitait le geste cent fois réitéré.
Jaffé, qui la remplaçait, n’avait pas l’autorité nécessaire ; habitué à ne l’écouter que dans la limite de sa fantaisie, Edme secouait la main protectrice lorsque, à l’épiderme plus grossière, il reconnaissait celle du domestique. À la fin de la première journée, Mme Brice, excédée, rendue plus sensitive encore par sa faiblesse, déclara au docteur qu’on n’y pouvait tenir, et que cette convalescence achèverait de tuer tous les habitants des Pignons.
Il n’y a qu’un recours, madame, répondit le médecin. Si M. Edme ne veut pas, – ou ne peut pas, car cet instinct-là échappe parfois à tout raisonnement, – ne peut donc pas s’abstenir de se gratter, il faudra lui attacher les mains.
Mme Brice, toujours autoritaire et prompte, voulait qu’on le fît à l’instant même ; Odile, plus parlementaire, obtint qu’on essaierait auparavant de convaincre Edme de la nécessité d’une patience héroïque.
— Tu sais, Edme, dit la grand-mère, si tu ne veux pas te tenir tranquille, on va t’attacher les mains.
Le visage de l’enfant se contracta, avec une incroyable expression d’orgueil humilié.
— Je ne remuerai plus, dit-il, grand-mère : ne m’attachez pas.
À partir de cet instant, il fit d’incroyables efforts pour se résister à lui-même, et souvent il y parvint, mais à d’autres moments où sa volonté mal éveillée le rendait à l’inconscience, il se laissait aller, au grand effroi de Mme Brice, qui tenait prodigieusement à la beauté de son cher garçon.
Odile demanda alors à être chargée de cette garde, spécialement aux heures où, comme une fièvre, la tentation revenait régulièrement avec la somnolence ; elle s’acquitta de ce soin avec tant de vigilance, que le léger contact de sa main arrêtait le geste commencé, sans troubler le repos du convalescent.
Au bout de quelques jours, Odile s’aperçut que la sensibilité et les sentiments affectueux revenaient dans cette âme pour ainsi dire absente d’elle-même ; Edme disait merci pour les services rendus, et même un sourire s’ébauchait parfois sur ses lèvres encore défigurées. À plusieurs reprises, Odile, en le touchant de la main pour l’avertir, sentit qu’il retenait légèrement les doigts qui l’avaient effleuré ; c’était un remerciement muet, presque une caresse.
« Ne pouvant ni me voir ni m’entendre, pensa-t-elle, il me prend pour sa grand-mère. » Elle serra à son tour la main débile et frêle.
Un matin, après être venue relever de garde Jaffé, qui avait passé la nuit dans la chambre d’Edme, désormais tout à fait calme, elle se mit à ranger les objets épars çà et là. La grande pièce où elle avait passé une si terrible nuit d’agonie morale n’avait plus rien de lugubre à ses yeux : avec l’entrée du soleil et du salut, elle avait perdu son aspect sinistre, et la jeune femme s’était prise à l’aimer à mesure que la convalescence faisait des progrès surprenants.
Lorsqu’elle eut terminé son rangement, elle s’assit près d’une fenêtre ; son activité d’autrefois avait fait place à un abattement qu’elle attribuait à son extrême fatigue, et, au lieu de prendre son ouvrage ou un livre pour occuper ses heures, comme elle l’eût fait jadis, elle se laissa aller à une rêverie dont la mélancolie n’était pas sans charme.
Richard allait revenir, il le lui avait fait savoir : il trouverait sa mère et son fils bien portants ; le capitaine Odile avait bien gouverné son vaisseau pendant l’absence de l’amiral ! Elle était très faible, elle aurait besoin d’un peu de repos ; laissant l’enfant achever sa complète guérison auprès de sa grand-mère avec le bon Jaffé, ils s’en iraient tous deux quelque part, tout seuls, se retremper dans un air nouveau… Elle avait besoin de la tendresse et de l’appui de son mari ! Les jours qui venaient de s’écouler lui paraissaient des années ; il lui semblait que le bras ferme et le regard sûr de Richard l’avaient abandonnée depuis si longtemps, qu’elle en avait le cœur malade.
Depuis son arrivée aux Pignons, ce jour néfaste… – n’y avait-il que quinze jours, vraiment ? était-ce possible ! – elle avait consolé tout le monde, mais personne ne l’avait consolée ; elle avait toujours donné, jamais reçu… Ce n’était pas étonnant qu’elle se sentît si fatiguée ! Mais l’avenir serait bon ! Après ce petit voyage dont elle avait si grand besoin, quand ils reviendraient, ils trouveraient la famille reconstituée ; elle avait désormais sa place entre son mari et son fils… Car Edme saurait qu’elle l’avait soigné, et quand il le saurait, pourrait-il plus longtemps lui tenir son cœur fermé ?
À cette pensée, elle tourna vers le lit sa tête un peu alourdie et tout à coup resta immobile de surprise : les yeux grands ouverts, le coude appuyé sur le bord du lit, Edme la regardait.
Dans ces yeux d’adolescent, devenus soudain plus sérieux, plus mâles, vibrait une lumière douce et tendre, et au mouvement qu’elle fit, les lèvres s’entrouvrirent.
— Maman ! dit le jeune garçon.
Elle se leva, effrayée, craignant le retour du délire.
— Maman, répéta Edme en lui tendait la main, c’est vous qui m’avez soigné, je le sais ! Je vous ai entendue parler, on me croyait sourd, mais j’entendais très bien, depuis deux jours surtout ; et puis, vos mains ne sont pas pareilles à celles de ma grand-mère ; je les distinguais parfaitement…
Elle s’était approchée tout près, tout près : il tenait dans la sienne la main d’Odile.
— Ma chère maman, dit-il en levant sur elle ses yeux encore gonflés, mais pleins de larmes, vous m’avez sauvé la vie ; Jaffé le disait hier à grand-mère, pendant que vous n’étiez pas là ! Il y avait du danger pour vous ! Et moi, j’avais été si méchant ! Comment avez-vous pu, pour moi qui n’en valais pas la peine… Oh ! pardon, pardon !
Il cacha sur l’oreiller son visage couvert de confusion ; Odile sentait son âme se dilater et monter au ciel.
— Mon cher petit, dit-elle, je vous ai toujours aimé, et maintenant, je suis bien heureuse !
Mme Brice, en entrant une heure après, les trouva causant, la main dans la main.
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