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Chapitre 12

C’était une joie enfantine, absurde, dans la vieille demeure des Pignons, que le jeune maître eût si promptement recouvré toutes ses facultés ; c’était de quoi en chanter Alléluia jusqu’au nouvel an. Richard arriverait le surlendemain, et Edme voulait absolument être levé pour ce moment-là. Le docteur ne disait pas non, tout en se réservant, par prudence.

Odile allait et venait dans la maison, avec un sourire sur ses lèvres tirées, un bon regard dans ses yeux creusés.

— Mon Dieu ! dit Mme Brice à Jaffé la veille du retour de Richard, qu’est-ce que va dire mon fils en voyant sa femme dans cet état-là ?

Jaffé hocha la tête sans répondre ; il n’était pas content du tout, et quand il n’était pas content, on ne lui eût pas fait desserrer les lèvres pour un empire.

Le lendemain, de grand matin, il était à la gare pour y rencontrer son maître. Pendant toute la route, questions et réponses ne s’arrêtèrent pas : à tout ce qui concernait la santé d’Odile, le brave homme répondait d’une manière brève et évasive qui ne satisfaisait point Richard.

— Enfin, elle n’est pas malade ? demanda celui-ci, impatienté.

— Non, monsieur, pas encore, répondit Jaffé.

En arrivant, Richard courut à la chambre où Edme, vêtu de ses anciens habits, trop larges et trop courts, avait été transporté, pour l’arrivée de son père, très loin de la partie de la maison où la maladie avait eu lieu et où toutes les précautions avaient été prises pour la désinfection.

Ce qui se passa entre le père, le fils et la grand-mère n’a pas besoin d’être raconté. Après les premiers embrassements, Richard chercha sa femme autour de lui.

— Elle n’a pas pu se lever, dit Mme Brice ; elle est tellement faible et fatiguée…

— Je vais la voir, fit Richard en se dirigeant vers la porte.

Jaffé, qui s’était absenté un instant, reparut et l’arrêta respectueusement du geste.

— Avec la permission de monsieur, dit-il, madame fait prier monsieur de ne pas entrer dans sa chambre ; elle fait même prier monsieur de repartir tout de suite, et j’ai fait mettre des chevaux frais au phaéton qui est devant la porte ; et madame prie monsieur, s’il a de l’amitié pour elle, de s’en aller à l’instant même, parce que madame pense qu’elle a la maladie, et il est inutile que monsieur l’attrape, attendu qu’il n’y aurait personne pour soigner monsieur.

Richard, pâle d’épouvante, était resté fixé sur place.

— Et si monsieur veut bien descendre, reprit Jaffé, je crois que monsieur fera bien.

— Ah ! dit Richard, c’est trop cruel !

— Elle n’était pas si mal hier au soir, dit Mme Brice, presque aussi douloureusement émue que son fils ; mais depuis quelques jours, elle n’était plus elle-même…

— Oh ! ma chère femme ! fit Richard avec une expression d’angoisse qui arracha des larmes à sa mère. Qui va la soigner ? Ce serait mon devoir d’être là, de lui rendre ce qu’elle a fait pour mon fils…

— Ce serait de la folie, dit Mme Brice avec autorité ; nous ferons de notre mieux, et, sois-en sûr, Richard, tu ne saurais mieux faire que nous. Jaffé a raison, pars sur-le-champ.

— Et j’ai ordre de ramener une Sœur de charité, dit le domestique. Allons, monsieur, il ne s’agit pas de manquer le train !

— Ma chère femme ! dit Richard en s’arrêtant après avoir fait deux pas, il me semble que je fais une lâcheté, que j’abandonne mon drapeau !

— Papa, dit tout à coup Edme, qui était resté très grave, il n’y a qu’une personne qui puisse soigner maman sans danger, c’est moi. Je te promets, tout faible que je suis, que je ne la quitterai que si elle me renvoie.

Ce mot « maman », si nouveau dans la bouche de son fils, ébranla la fermeté que Richard avait su conserver ; il serra Edme dans ses bras avec une tendresse qui lui sembla jaillir pour la première fois des sources de son cœur.

— Je te la laisse, dit-il : souviens-toi que tu lui dois la vie, et que jamais, tu l’entends bien, mon fils ? jamais nous ne serons quittes envers elle.

Il partit, le cœur brisé, n’ayant plus qu’une crainte, celle de se voir pris à son tour, car il sentait bien qu’Odile en éprouverait une irrémédiable douleur, et pendant une dizaine de jours, on le vit aller et venir dans Paris, occupé en apparence des affaires les plus graves, en réalité ne songeant qu’à la chambre des Pignons où sa femme souffrait ; mais heureusement, ne soupçonnant pas la profondeur du chagrin qu’elle avait éprouvé en l’éloignant d’elle.

Ne pas le voir, ne pas seulement l’entendre, savoir que le moment rapide comme un éclair où elle eût lu dans les yeux du cher mari tout ce qu’elle avait le droit d’y lire, pouvait être pour lui le poison qu’elle voulait écarter, cela avait été pour Odile un renoncement semblable à celui des femmes qui prennent le voile.

Le reverrait-elle jamais, cet être cher, à qui elle avait donné sans compter sa beauté et sa vie ? Et si elle mourait, elle si faible déjà, si lasse, si mal préparée à subir une telle épreuve ?

Elle mourrait donc sans l’avoir revu ? Et même morte, elle ne recevrait pas le dernier regard, la dernière caresse qu’on accorde aux êtres chers avant de clore leur cercueil ! Il y avait là une amertume intolérable.

Comme elle plongeait plus avant dans son âme déchirée, avec une intensité de misère qui lui donnait envie de pleurer sur elle-même, une voix encore un peu rauque, mais déjà bien raffermie, résonna à ses oreilles.

— Maman, j’ai promis à mon père de ne vous quitter que lorsque vous m’en donneriez l’ordre. Vous plaît-il que je reste un peu avec vous ? Papa m’a dit qu’il vous laissait à moi, pour vous soigner.

Edme s’était approché d’elle ; elle le regardait, les yeux alourdis, la tête brûlante, pensant que cette voix d’enfant était une goutte d’eau fraîche pour sa soif.

— Et nous pouvons nous embrasser, maman, reprit le garçonnet en s’asseyant tout près d’elle ; il n’y a que moi qui puisse vous embrasser.

Il mit un gros baiser sur la joue d’Odile.

— Vous souvenez-vous, quand j’étais si mal et que vous m’avez embrassé ?

— Tu t’en souviens ? murmura la jeune femme, vaincue par ce souvenir.

— Oui : c’est singulier, n’est-ce pas ? J’ai oublié presque tout le reste, et je me rappelle très bien cela ; mais alors, je ne vous connaissais pas, je croyais que c’était maman.

Il resta très grave un instant, puis reprit :

— Ma vraie maman, je pense qu’elle est contente de vous, là-haut, car vous êtes pour sûr ma seconde mère !

— Va-t’en, mon cher petit, dit Odile en lui serrant la main.

Jaffé, sur le seuil, emporta l’enfant dans ses bras, et Odile pleura tant qu’elle eut des larmes.

Sa maladie fut courte et bénigne ; malgré le grand ébranlement nerveux qui l’avait précédée, la joie intérieure et la bonne envie de vivre, qui étaient si fortes au cœur de la jeune femme, furent le puissant auxiliaire d’une constitution robuste. Trois semaines plus tard, Odile vit revenir son mari, délivré de toute crainte, et elle put enfin voir autour d’elle sa famille, unie dans un esprit d’amour et de reconnaissance pour elle.

— Et Yveline ? demanda-t-elle tout à coup.

— Ne me parlez pas de Mme de la Rouveraye ! s’écria Mme Brice. Je suis son amie depuis une quarantaine d’années, mais je n’ai jamais vu femme pareille. Pendant toute la maladie d’Edme, n’envoyait-elle pas prendre de ses nouvelles dans un pré ?

— Dans un pré ? demanda Richard.

— Oui ! Le pré d’un voisin ! Elle n’a jamais voulu permettre à ses gens de pénétrer sur nos terres, tellement elle avait peur de la contagion ! Elle avait choisi un pré à mi-chemin, et pas à nous !

Tout le monde riait, excepté Mme Brice qui était visiblement irritée.

— Elle a refusé de me laisser voir ma fille, dit Richard, sous prétexte que j’étais venu ici.

— Père, dit Edme, l’hiver prochain, quand nous allons être à Paris, tous ensemble, tu vas reprendre aussi ma sœur Yveline ?

Le visage de Richard s’assombrit.

— Vous aurez du fil à retordre, dit Mme Brice. Il y a quarante ans que je la connais, Mme de la Rouveraye, et elle a toujours été entêtée ! C’est bon pour une grand-mère comme moi d’abdiquer et de venir demeurer au rez-de-chaussée de votre maison ! Mais Mme de la Rouveraye… vous ne l’y prendrez pas !

— Comme ça, grommela Edme, je n’aurai jamais de sœur, et papa jamais de fille ?

— On fera pour le mieux, mon cher enfant, dit Odile en lui donnant un baiser.

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