Chapitre 13
Les portes de la Madeleine s’ouvrirent toutes grandes, et le roulement des orgues éclata au dehors, comme une tempête d’harmonie, pour la fin de messe de la première communion. C’était un beau jeudi de mai, si radieux, si brûlant qu’il défiait toutes les ardeurs de juin ; les marronniers fleuris de la place avaient l’air de grands bouquets préparés pour la circonstance ; une foule de dames bien mises s’étageaient sur les marches, abritées par les ombrelles multicolores ; en bas, sur le trottoir, une masse de gens de toutes les classes regardaient avec sympathie à l’intérieur de l’église, et ceux qui remontaient la rue Royale en venant de la place de la Concorde, par cette journée délicieuse, voyaient, au fond du temple sombre, l’autel étincelant de lumières, entouré jusqu’aux frises, couvert jusqu’au tapis, de blanches fleurs de mai, en l’honneur du mois de Marie.
Des voix fraîches d’enfants chantèrent un cantique accompagné discrètement par l’orgue ; puis, sur le tapis rouge, étendu comme pour des mariés, les communiants et les communiantes s’avancèrent en longues files ; soudain, comme si un grand vol de cygnes s’était abattu sur les marches de l’église, l’air se trouva rempli de voiles blancs et de délicates mousselines.
Pendant que l’orgue tonnait ses derniers accords qui faisaient trembler les colonnes du portique, les voiles, les ceintures et les jupes blanches, toutes ces jolies choses tendres et flottantes, agitées par une douce brise de mai, se répandirent jusque sur la place, et toutes les femmes qui se trouvaient là, mères ou non, saluèrent du sourire les fillettes qui passaient d’un air grave, escortées de leur famille.
Yveline, avec Mme de la Rouveraye, monta dans le coupé qui les attendait. Une petite communiante, vêtue de mousseline à bon marché, avant de s’en aller à pied, avec sa mère en bonnet de linge, regarda un instant, non sans une sorte de convoitise timide, l’enfant riche, parée aussi de mousseline ; mais quelle différence entre les deux tissus ! Ils n’avaient de commun que le nom. Puis, se rappelant sans doute qu’en un pareil jour surtout, tous les enfants conviés à la même fête étaient frères et sœurs, la fillette pauvre sourit d’un bon sourire confiant en regardant la fillette riche.
Yveline, étonnée, rendit le regard ; la petite fille du peuple était laide, couverte de taches de rousseur que faisait encore ressortir la blancheur de son costume ; mais les yeux étaient si bons, le sourire de cette large bouche exprimait une si touchante bonhomie, que la jeune aristocrate rendit aussi le sourire de ses lèvres fines et discrètes. Le coupé se mettait en mouvement : Yveline se pencha un peu au dehors, distraite par une autre pensée.
— Assieds-toi donc, dit Mme de la Rouveraye : tu n’es pas convenable.
— Je regardais pour savoir où étaient passées grand-mère Brice et Mme Richard, répondit Yveline en obéissant. Je pense qu’elles sont montées dans le landau avec Edme et papa.
— Tu auras le temps de les voir, dit la grand-maman, avec la légère pointe d’ironie qu’elle accordait à sa vieille amie depuis ce qu’elle appelait « sa conversion ».
Au fond de son cœur, toute seule avec elle-même, Mme de la Rouveraye accusait Mme Brice d’avoir « tourné casaque ». C’est du moins cette expression vulgaire qu’avait employée Jaffé lorsqu’il s’était exprimé à ce sujet avec Richard en l’une des rares occasions où, pour lui parler, il avait à peu près négligé d’employer la troisième personne.
— Mme de la Rouveraye en veut à Mme Brice, avait dit cet homme étonnant, parce qu’à présent elle aime Mme Richard. – Mme de la Rouveraye a dit un jour comme ça que c’était une défection. Moi, je n’ai pas le droit d’avoir une opinion, comme de juste, mais enfin, il me semble qu’il n’y a pas de déshonneur à se tromper, c’est certain, mais il n’y en a pas non plus à s’apercevoir qu’on n’avait pas raison. Certes, je ne me permettrai pas de penser que Mme Brice a pu avoir tort autrefois, ça serait lui manquer de respect, et j’en suis incapable, mais ce n’est pas monsieur qui me contredira si j’avance qu’à présent sa mère a bien plus raison qu’auparavant. Et quant à Mme Brice, il est clair qu’elle ne me fait pas de confidences, mais un jour qu’elle était en colère, elle m’a dit, en parlant de Mme de la Rouveraye : « Jaffé, je ne lui pardonnerai jamais, pendant la maladie d’Edme, d’avoir fait prendre de ses nouvelles dans un pré ! »
— C’est donc vrai, cette histoire de pré ? demanda Richard, sans pouvoir s’empêcher de sourire.
— Comment, si c’est vrai ? J’y ai été moi-même pour voir ! Le pré n’était pas large, alors le domestique de la Rouveraye était à une haie, et moi, j’étais à l’autre, et l’on se criait les nouvelles, comme ça !
Jaffé fit un porte-voix de ses deux mains autour de sa bouche, puis secoua la tête d’un air mécontent. Au fond, ce philosophe manquait de philosophie à l’endroit de la Rouveraye.
Richard sourit encore d’un air distrait, puis tomba dans la mélancolie.
Des années avaient passé depuis lors, mais les sentiments étaient restés les mêmes. Ce jour de première communion, cependant, il avait fallu que Mme de la Rouveraye acceptât à déjeuner chez Richard, avec Yveline.
Lorsque la fillette entra dans le salon, si blanche et si légère avec ses jolis cheveux frisés, indociles, échappés à son petit bonnet de tulle, ce fut comme l’apparition d’un bouquet de boules de neige. Elle apportait avec elle le printemps, la fraîcheur et la grâce.
Odile ne put s’empêcher de soupirer. N’était-ce pas dommage de n’avoir point chez soi cette jolie incarnation de l’enfance heureuse ? Edme était devenu son fils sans réserve et sans retour ; si elle avait pu avoir aussi cette fille délicieuse, quelle joie n’eût pas été la sienne !
Les convives se trouvèrent bientôt assis autour de la table ; le cuisinier s’était surpassé pour faire honneur à « mademoiselle », et la gaieté la plus aimable régnait parmi eux. Ils n’avaient pas beaucoup changé les uns ni les autres, à l’exception d’Edme, depuis le jour qui avait réuni Richard à sa femme sous le toit de sa mère. La maladie n’avait point laissé de traces visibles sur le visage d’Odile, mais l’expression de cette noble physionomie était devenue à la fois plus grave et plus caressante, on sentait que ses bras s’étaient arrondis à presser sur son cœur la tête de son fils ; les gestes un peu secs, un peu précis de son existence antérieure s’étaient amplifiés dans l’exercice de cette maternité de son âme.
Mais le visage avait des plis soucieux ; une expression attentive, presque anxieuse, accompagnait la bouche, excepté dans le sourire, et les yeux pleins de bonté s’étaient un peu assombris.
C’est que la vie d’Odile avait été complètement bouleversée par l’affection si longtemps refusée de son beau-fils. Jusque-là, femme heureuse, épouse chérie, elle n’avait vécu que pour son mari. Tout à coup, elle avait trouvé à ses côtés ce grand enfant, en tiers entre eux, jaloux de leur tendresse, jaloux surtout de celle d’Odile dont, avec un revirement très naturel dans cette âme violente et passionnée, il aurait voulu maintenant être le seul objet.
La jeune femme fut obligée de se surveiller beaucoup durant les premiers temps de cette singulière lune de miel. Si peu qu’elle exprimât d’affection pour quelqu’un, qu’elle témoignât d’attentions à un enfant étranger, Edme tombait dans d’inimaginables crises de chagrin, se reprochant avec amertume l’erreur où il était resté tant d’années, exagérant ses torts et se trouvant indigne, jusqu’au désespoir, de la tendresse qui lui était devenue nécessaire.
Richard avait d’abord froncé le sourcil : ces démonstrations lui semblaient tellement dépasser la mesure, qu’il fut tenté de les croire simulées. Odile eut quelque peine à lui faire comprendre qu’il devait voir là l’exubérance d’une nature très riche, très complexe, à un âge où l’enfant qui va devenir un jeune homme est pour lui-même un monde encore inconnu, et que ce n’était pas avec de la sévérité, mais avec une calme douceur qu’on réglerait le cours de ce torrent indiscipliné.
Le père céda, non sans résistance, aux raisonnements de la seconde mère. Il l’avait toujours trouvée très sage en ses conseils et dans les actes de sa vie ; sa seule crainte était que maintenant elle ne témoignât de la partialité pour ce fils reconquis. Il fut contraint de se rendre en voyant l’extrême équité de sa femme. À plus d’une reprise, elle intercéda pour Edme, mais son intercession était une forme de bonté et de pardon, jamais une manifestation de faiblesse ou seulement d’indulgence. Richard s’accoutuma bientôt à se décharger sur Odile de la plupart des menus soins de l’éducation de son fils, qu’elle gouvernait maintenant à sa guise.
L’abdication de Mme Brice cependant n’était pas complète ; son esprit remuant et vif ne pouvait se désintéresser d’une question qui avait été pour elle la vie même durant tant d’années ; mais, par un revirement moins singulier qu’il n’en avait l’air, donnant toujours raison à Odile, désormais, elle s’apercevait des défauts de son petit-fils avec une pénétration doublée par un vague mécontentement intérieur.
Rien ne l’eût fait convenir que ces défauts, très grands en eux-mêmes, encore grossis par son optique spéciale de grand-mère, provenaient pour la plus grosse part de sa tutelle peu judicieuse. Non, les erreurs et les fautes du jeune garçon provenaient toutes, à l’entendre, d’une nature insoumise, indisciplinée et décidément encline à la contradiction.
Jaffé l’écoutait parfois, avec un air de momie égyptienne démailloté, très ressemblant en de tels moments au roi Sésostris, plus récemment livré à l’appréciation des modernes ; cet air-là signifiait, chez le serviteur, une profondeur de critique dont Mme Brice, heureusement, ne se doutait pas. Au fond, Jaffé connaissait parfaitement l’origine des défauts de son jeune maître ; il les avait vus naître et se développer, il en avait été jadis la victime ou le témoin, et il aurait pu dire sans hésitation en quelle circonstance s’était manifestée pour la première fois telle disposition qui, réprimée sur-le-champ, se fût évanouie, et qui, aujourd’hui, prenait des proportions inquiétantes.
En ce jour de la première communion d’Yveline, chacun, en apparence, ne songeait qu’à se réjouir. Edme pourtant avait son idée, longuement mûrie, et l’occasion lui semblant tout à faire favorable, il en profita.
Parmi ses griefs contre les choses ou les personnes, il en avait un tout particulier contre Mme de la Rouveraye.
— C’est la grand-maman d’Yveline, avait-il dit plus d’une fois à Odile, ce n’est pas la mienne. On dirait que je ne lui suis rien, parce que c’est à mon père que je ressemble ! Grand-mère Brice est joliment plus raisonnable. Je ne dis pas que dans son cœur elle ne me préfère pas, mais elle fait toujours à Yveline d’aussi beaux cadeaux qu’à moi, et elle l’embrasse tout autant quand elle est là ; ma sœur est très heureuse, elle a deux grand-mères, et je n’en ai qu’une !
Cette gourmandise d’affection, ce besoin d’être non seulement aimé, mais choyé, inquiétait Odile, qui savait combien la vie, en général, est chiche de caresses. Elle reprit donc l’enfant avec douceur, et un jour qu’il revenait à la charge avec un peu d’aigreur :
— Tu n’es pas juste, Edme, lui dit-elle sans mélancolie : est-ce que mon amitié ne peut pas te consoler d’un peu de froideur de la part de ton autre grand-mère ?
— Oh ! vous, maman, vous êtes un ange ! s’écria le jeune garçon en lui sautant au cou.
Cette réflexion et d’autres analogues l’avaient amené à prendre en grippe sa grand-mère maternelle, qui se donnait bien peu de mal, il faut en convenir, pour se faire chérir de lui. Aussi Edme, jaloux de son naturel, malicieux par habitude et par goût, se faisait-il une véritable fête des sentiments désagréables qu’amènerait chez l’indifférente Mme de la Rouveraye la nécessité toujours éludée jusque-là de mettre Yveline au couvent.
Moitié par persuasion, moitié par cette force d’inertie que son gendre se reconnaissait impuissant à combattre, elle avait obtenu de garder Yveline jusqu’à la première communion. Toute l’adresse de la bonne dame, tout un arsenal de ruses diplomatiques avaient alors été mis en jeu pour retarder cet événement.
L’âge de la petite fille fut d’abord allégué. Elle n’avait que onze ans, et elle avait grandi si vite ! On ne pouvait pas la fatiguer avec des leçons aussi importantes au moment de cette croissance exceptionnelle. L’année suivante, un léger rhume interrompit le catéchisme à l’entrée du carême, et Yveline, bon gré, mal gré, dut garder la maison assez longtemps pour que son instruction religieuse ne fut pas complétée en temps opportun.
Mais la fillette allait avoir treize ans ; on ne pouvait plus retarder davantage : Richard annonça très tranquillement à sa belle-mère que si quelque obstacle se présentait encore, il était décidé sans plus tarder à faire entrer sa fille au couvent, où les rhumes ne seraient pas des causes d’exclusion. Il fallut se résigner ; Mme de la Rouveraye vint s’établir à Paris, et la grande cérémonie eut lieu.
— Grand-maman, dit Edme, cela va bien vous ennuyer de vous séparer de ma sœur ?
Il reçut sans sourciller le regard plein de reproches de son père, d’Odile et de Mme Brice. Chacun savait que c’était le point sensible, le danger des entretiens ; quelle idée, quel manque de tact chez ce garçon, d’ordinaire bien élevé ! Mais depuis qu’il avait atteint sa dix-huitième année, il était d’un commerce si épineux !
— C’est vrai ! répondit froidement Mme de la Rouveraye. Pourquoi me demandes-tu cela ? Tu dois le savoir, depuis le temps qu’on en parle.
— C’était pour savoir si c’était réellement vrai, grand-maman, répondit le jeune homme avec une correction de manières parfaite. Eh bien ! sœurette, tu vas goûter de l’internat. C’est moins dur aux Oiseaux qu’au lycée, je le suppose du moins, mais c’est pourtant moins agréable que la maison de grand-maman.
— Edme, dit doucement Odile, pourquoi chagriner ta sœur en un jour pareil ?
— Je ne vois pas qu’il y ait là rien de chagrinant ! repartit Edme avec une moquerie intérieure qu’Odile avait appris à reconnaître sous une apparente politesse. Il faut qu’on passe par là, j’y ai passé, tout le monde…
— Tu me ferais parfois regretter de ne pas t’avoir laissé interne, mon fils, dit Richard sévèrement : je crois que le régime de la maison paternelle est trop bénin pour toi…
On se leva de table sur cet incident, et personne n’y fit plus allusion, mais le père avait été blessé. Ses rapports très tendus avec sa belle-mère le rendaient désireux d’éviter non seulement toute taquinerie, mais tout choc inutile, et rien ne pouvait lui déplaire plus qu’une semblable agression. Le lendemain, il prit son fils à part et lui adressa des observations justes, mais peut-être un peu trop sévères.
Le tempérament fougueux d’Edme lui rendait tout reproche très douloureux ; de plus, il savait que son père, en cette circonstance, partait non plus d’un principe de morale, mais d’un point de vue purement extérieur et mondain. Le jeune homme méprisait la diplomatie et les compromis, comme on le fait souvent à son âge ; il estimait la droiture et la franchise au-dessus de toutes choses, disposé à mettre en action ses théories avec une brutalité non mitigée. Une réplique dans ce sens qu’il fit à son père, où la critique n’était pas intentionnelle, mais résultait de son état d’esprit, lui attira la plus verte semonce qu’il eût jamais reçue.
— J’ai été trop bon, dit Richard en terminant ; votre grand-mère vous a gâté, votre mère Odile a été d’une indulgence dont vous devriez rougir, car vous n’en êtes pas digne ; mais, par bonheur, le mal n’est pas sans remède ; la discipline militaire viendra réparer les fautes de votre éducation ; quand vous serez à Saint-Cyr, vous devrez supporter les observations sans réplique…
Richard s’était arrêté, laissant sa pensée incomplète.
— Je n’y suis pas encore, repartit le jeune homme, sans intention de bravade, peut-être, mais d’un ton de dépit.
Richard regarda son fils et lui dit simplement :
— Sortez.
Edme obéit et s’en fut de lui-même se mettre aux arrêts dans sa chambre.
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