Chapitre 14
Eliminant volontairement Mme Brice, qui l’eût blâmé de tout point, tout en censurant le jeune homme, Richard tint conseil avec sa femme.
La circonstance n’eût pas eu cette gravité exceptionnelle si elle se fût présentée pour la première fois, et si Edme eût été dans de bonnes conditions d’étude. Malheureusement, toutes ses classes s’étaient ressenties du manque de direction primitif, et son éducation était pleine de trous. Quand il se trouvait en humeur de travail, il prenait facilement la tête de la classe, à la grande indignation de ses camarades, et même des professeurs, qui voyaient avec humeur ce vainqueur intermittent couper l’herbe sous le pied à des élèves consciencieux qui travaillaient bien toute l’année. Mais d’ordinaire, il était à une place très médiocre.
La vie qu’Edme menait chez son père, tout en suivant ses cours, était donc souvent orageuse. Depuis qu’il faisait une classe spéciale surtout, il s’apercevait combien ces accès de paresse et de mauvais vouloir lui avaient créé de difficultés ; une volonté bien arrêtée eût franchi ces obstacles ; un peu de travail supplémentaire pendant les congés et les vacances aurait comblé les lacunes qu’il reconnaissait ; mais il aurait fallu vouloir, et Edme n’était pas habitué à se livrer bataille à lui-même. Il se contentait d’être presque toujours de mauvaise humeur, mécontent de lui-même et par conséquent de l’univers entier, toujours à l’exception de sa mère Odile, comme il l’appelait, depuis que le mot maman lui semblait trop enfantin.
— Eh bien, qu’en pensez-vous ? dit Richard, lorsqu’il eut exposé à sa femme tout ce qu’il avait dans l’esprit.
— Je pense, mon ami, répondit la jeune femme, que nous devons pardonner quelque chose à une nature très personnelle, pleine de qualités éminentes, d’une générosité exceptionnelle, entre autres, mais qui n’a pas été dirigée…
— Eh ! s’écria Richard, est-ce ma faute, si elle n’a pas été dirigée comme il l’eût fallu ? N’ai-je point passé des années à déplorer… mais à quoi bon revenir là-dessus ? Vous avez conquis le cœur de ma mère, Odile, vous l’avez conquis à ce point qu’elle vous est plus dévouée qu’à moi-même… Je ne m’en plains pas, assurément ; mais avouez qu’il est un peu dur pour un homme qui a perdu en quelque sorte ses droits sur son fils à cause de sa femme, de se voir blâmé par sa mère parce qu’il est impuissant à réparer le mal qui a été fait malgré lui ! Et vous-même, toujours louée, toujours admirée, à présent, par le fils et par la grand-mère, allez-vous aussi me faire reproche de ce que je n’ai pu empêcher ?
Aigri par les difficultés de la politique et de la vie de famille, Richard avait outrepassé de beaucoup sa pensée ; il s’aperçut aussitôt de ce que ces paroles pouvaient offrir de blessant pour sa femme, et il ajouta :
— Pardonnez à un homme véritablement surmené et qui ne sait où donner de la tête. Ma fille nous échappe, je le crains, à tout jamais, et mon fils ne semble plus ni m’aimer ni me comprendre ! En de telles circonstances, Odile, je viens chercher en vous le repos et la consolation que j’y ai trouvés jusqu’ici… Vous me parlez de direction !… j’ai eu tort de m’emporter, et vous êtes trop bonne pour m’en vouloir ?
Il lui baisait la main avec tendresse en la regardant, avec le regard fidèle des jours de jeunesse. Ce regard rappelait à Odile tant de choses passées, amères et douces, qu’elle eût voulu pouvoir détourner le sien afin de dérober à son mari les larmes qu’elle sentait monter. Elle se contenta de lui sourire, et il essuya d’un geste affectueux les pleurs qui mouillaient les longs cils de sa femme.
— Quoi qu’il arrive, dit-il, nous nous aimerons toujours, Odile ! Nous avons partagé ensemble trop de douleurs et trop de joies pour que notre affection puisse être jamais affaiblie. Le croyez-vous ?
Elle voulait le croire, et elle le rassura.
— Que faut-il faire, alors ? reprit Richard ; entre Edme ingouvernable et Yveline qui nous devient de plus en plus étrangère, comment diriger votre barque ?
Odile réfléchissait. Tout à coup, un sourire presque malicieux éclaira son beau visage grave.
— Vous voulez un conseil ? dit-elle. Rappelez-vous que vous l’avez demandé ; si bizarre qu’il vous paraisse, vous engagez-vous à le suivre ?
— S’il n’est que bizarre, sans doute… Voyons ?
— Il faut… ne bondissez pas, je vous prie ! il faut que nous passions les vacances à la Rouveraye.
— À la Rouveraye ? s’écria Richard, complètement bouleversé. Dans la gueule du loup ?
— Au cœur de la place, mon ami, ce qui n’est point la même chose.
— Avec Edme ?
— Certainement !
— Pour que Mme de la Rouveraye soit témoin de nos difficultés intérieures, pour qu’elle triomphe en voyant combien ce garçon nous donne de mal ?
— Pour qu’Edme soit en contact journalier avec sa sœur qu’il connaît à peine, avec laquelle il n’a jamais pu échanger deux mots d’intimité fraternelle ; pour qu’il soit régi extérieurement par la discipline d’une maison qui n’est ni le lycée ni la demeure paternelle ; pour qu’il échappe totalement aux observations de sa grand-mère Brice, qui ont le don spécial de l’exaspérer…
— Ingrat enfant ! murmura Richard.
— Non, pas ingrat, plaida doucement Odile, mais aigri… vous venez d’avouer que vous l’êtes, Richard, vous qui connaissez la vie, et qui êtes si fort au-dessus des autres hommes…
Brice eut beau regarder sa femme d’un air de reproche amical pour protester de sa modestie, il n’en ressentit pas moins très profondément la douceur de la louange.
— Et vous voudriez, continua-t-elle, que cet enfant ne fût pas sensible à ces reproches, fondés assurément, mais d’autant plus pénibles que, dans son enfance, il n’a point été accoutumé à en entendre sortir de cette bouche ?
— Vous parlez d’or, Odile, dit Richard en souriant. Que n’êtes-vous avocat ? Vous auriez gagné toutes les causes ! Mais nous installer à la Rouveraye… D’abord, ce sera pour vous un supplice intolérable…
— Pourquoi ?
— Mme de la Rouveraye possède à la perfection l’art exquis d’enfoncer les épingles au bon endroit, et vous êtes une pelote à souhait…
— N’ayez aucune crainte à cet égard ; il n’y a point d’épingles pour moi dans l’arsenal de cette charmante femme. Savez-vous, Richard, qu’elle serait la plus aimable personne du monde à fréquenter, si elle n’était point la grand-mère d’Yveline ?
— Je vous l’accorde ! J’ai si longtemps pensé de même ! Mais le plus difficile, et vous n’avez pas l’air de vous en douter, c’est de nous faire inviter à la Rouveraye.
— C’est extrêmement simple. Vous invitez Mme de la Rouveraye à venir passer l’été aux Pignons avec Yveline. Elle a horreur du déplacement ; mais, même sans cela, elle refuserait certainement de vivre deux mois sous le même toit que Mme Brice ; vous savez que ces dames ne sont plus tout à fait aussi liées qu’autrefois ?
— Même autrefois, dit Richard en riant, alors qu’elles s’adoraient, elles n’ont jamais pu passer plus de vingt-quatre heures l’une chez l’autre ! Voyons la suite de votre plan ?
— Nous invitons, on nous refuse : vous insistez, affirmant qu’il est indispensable que les enfants fassent connaissance d’une façon sérieuse ; par délicatesse, vous offrez de laisser Edme tout seul avec sa sœur, afin de ne pas imposer notre présence.
— J’entends d’ici le cri d’horreur de la grand-maman ! fit Richard, très amusé.
— Alors, avec une bonté parfaite, vous consentez à vous charger de surveiller votre fils. Mme de la Rouveraye, qui est la politesse même, vous invite aussi, naturellement ; vous acceptez pour nous deux…
— Dont elle enrage, conclut Richard ; mais comme elle est la politesse incarnée, il n’y a plus moyen de s’en dédire !
— Et votre fille s’attache à vous, mon ami, dit Odile avec un sourire grave et une orgueilleuse tendresse, car il n’est pas possible de vivre avec vous sans vous aimer. Ah ! Richard, le jour où elle ira à vous d’elle-même pour vous passer le bras autour du cou et vous conter un secret, il n’y aura pas au monde une femme aussi heureuse que moi !
Ce plan devait recevoir son application. Tout se passa comme Odile l’avait prévu. Mme de la Rouveraye, furieuse, mais trop bien élevée pour en rien témoigner, fit préparer un appartement pour M. et Mme Richard ; Mme Brice mère, invitée, avait refusé de quitter les Pignons, alléguant le voisinage, qui lui permettrait de voir ses enfants tous les jours si elle le désirait.
Jaffé avait commencé par prendre un air très grave. Il vieillissait, le bon Jaffé, et les ans le rendaient parfois morose. Il n’était point invité, lui, et, dans le premier moment, il avait été tenté de prendre cette omission comme une injure. Depuis, il s’était ravisé. Plus sage, il avait compris qu’un séjour à la Rouveraye aurait été pour lui un intolérable supplice. Les domestiques étaient si bien tenus dans cette maison-là ! Depuis le maître d’hôtel jusqu’à la dernière des laveuses de vaisselle, tout le monde avait à la Rouveraye un air de correction absolue, de perfection intime qui, plus d’une fois, avait exaspéré la nature paysanne de Jaffé.
— Pour des domestiques, avait-il dit à Odile, sa confidente favorite, c’est des domestiques de bonne maison, il n’y a rien à en dire. Mais j’aimerais mieux vivre au chenil que d’avoir affaire à eux tous les jours ! Les chiens, au moins, ça montre ce que ça pense, et quand ça mord, eh bien, on est sûr que c’est parce qu’on n’est pas amis !
Jaffé resta donc aux Pignons, d’où il eut la joie d’accompagner Mme Brice à chacune de ses visites ; un peu d’air de la Rouveraye lui faisait grand bien en excitant chez lui le sens de la critique, de même qu’un peu de moutarde excite agréablement l’estomac. Il dit un jour à sa maîtresse :
— Quand je vois des gens de maison – car ce ne sont pas des domestiques, comme madame le sait ; moi, je suis un domestique, mais eux, ce sont des gens de maison ; – quand je vois des gens de maison aussi distingués, et que leurs équipages sont d’une tenue qui me fait hausser les épaules, sauf le respect que je dois à madame en sa présence, je me dis qu’il vaut peut-être mieux n’être qu’un domestique et avoir des harnais convenablement astiqués.
C’est avec cette pensée que Jaffé sut maintenir, pendant toutes les vacances, un équilibre louable entre son orgueil et son humilité, ce qui produisit en lui un état d’esprit des plus agréables.
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