Chapitre 15
Edme, d’abord bourru, car il regrettait sa chère liberté des Pignons, s’accoutuma bientôt à la vie qu’on menait à la Rouveraye. Cette demeure, très mondaine, était journellement l’objet de visites diverses : les jeunes amies d’Yveline venaient la voir, quelques-unes de son âge, d’autres déjà promues au rang supérieur de la jeune fille. Pareil à la plupart des jeunes gens, Edme se trouvait un peu mal à l’aise au milieu de tant de demoiselles ; mais comme il était fort beau, grand, mince, élégant, aimable quand il le voulait, comme en outre ses défauts ne se manifestaient que dans la société intime de ses proches, ainsi qu’il convient à tout être bien élevé, il devint bientôt l’âme des petites réunions.
De la sorte, il prit goût à la société des dames, ce qu’Odile n’avait pu obtenir dans son salon, qu’Edme fuyait régulièrement à Paris, et, par une conséquence toute naturelle, il se rapprocha de sa sœur.
Yveline, malgré sa jeunesse, était alors non plus une fillette, mais presque une demoiselle ; le court séjour qu’elle venait de faire aux Oiseaux lui avait déjà donné le sentiment complet de son importance sociale. En se comparant aux autres, elle avait appris que c’est quelque chose que d’être la fille de M. Richard Brice. De plus, elle avait pu se rendre compte de l’effet que produisaient au parloir ses deux grand-mères et sa belle-mère Mme Richard, toutes les trois si élégantes, si bien mises et si riche ! De cette petite épreuve, Richard et sa femme avaient déjà retiré quelque chose : Yveline avait pour eux une considération beaucoup plus marquée. En entendant parfois désigner son père sous le nom de Brice-Montaubray, la petite mondaine en herbe s’était rendu compte de la situation de Mme Odile. Comment, fille d’un député, qui avait été ministre sous Louis-Philippe ! C’était quelque chose, cela ! On pouvait avouer une semblable belle-mère.
Aussi, lorsque Edme fit à sa sœur des reproches très vifs sur sa regrettable habitude de s’adresser à Odile en l’appelant « chère madame », la jeune fille, au lieu de lui répliquer vertement comme elle le faisait d’ordinaire, resta silencieuse et perplexe. Son frère en profita pour insister, au risque de tout gâter.
— Que ne l’appelles-tu « maman » ? lui dit-il ; je t’ai montré l’exemple, et ce n’est pas bien difficile ! Si tu savais comme cela lui fera plaisir ! Elle est si bonne !
Yveline regarda son frère d’un air fervent. Elle était très flattée de se voir l’objet des attentions d’un si grand frère, et si charmant ! Ses amies n’avaient pas manqué de lui en faire compliment ; aussi était-elle disposée à causer avec lui autant qu’il le voudrait bien : leurs entretiens fréquents étaient d’ordinaire courts et d’une banalité parfaite.
— Elle est vraiment bonne ? demanda la jeune fille. Tu en es sûr !
— Oh ! je t’en réponds. Est-ce que tu croirais le contraire ?
— Je t’avoue, dit Yveline avec candeur, que je n’y ai pas beaucoup pensé.
— Oui, je sais. Ma mère Odile ne t’intéresse pas ! Elle n’est pas de votre monde… Si tu veux savoir la vérité, j’aime mieux le sien que le vôtre ! Le sien, c’est celui de mon père ; le vôtre…
— Est-ce que tu t’y ennuies ? demanda Yveline d’un ton moqueur.
— Au contraire, je m’y amuse beaucoup ! Mais ce ne sont pas des gens sérieux.
Yveline partit d’un fou rire, ce qui mortifia cruellement son frère. Pour un rien, il eût abandonné l’entretien, mais il sentait vaguement qu’il avait pour parler d’Odile une occasion qu’il ne retrouverait peut-être pas.
— Je t’égaye ? Allons, tant mieux ! fit-il avec une bonne humeur tout à fait méritante. Sans rire, ma sœur, sois gentille avec ma mère Odile ; tu verras comme elle est bonne et comme elle nous aime !
— Toi, je ne dis pas ! mais moi, pourquoi veux-tu qu’elle m’aime ? Je ne lui suis rien, elle ne m’est rien !…
— Yveline, comment peux-tu parler ainsi d’une personne qui rend notre père si heureux, qui est pleine de bonté pour nous et qui m’a sauvé la vie ! Je suis ton frère, et tu dis que celle qui m’aime tant ne t’est rien ?
La jeune fille rougit, un peu décontenancée, puis répliqua vivement :
— Toi, c’est différent. Elle ne peut pas m’aimer, je ne lui en ai pas donné sujet.
— Qu’est-ce que cela fait pour une âme comme la sienne ! Ah ! si tu la connaissais ! Écoute, Yveline, tu peux en faire l’épreuve : si tu te trouves jamais dans une situation difficile ou pénible, si tu étais forcée de faire quelque chose qui te déplût, ou si l’on voulait t’empêcher d’obtenir quelque chose qui te tint au cœur, – va trouver ma mère Odile, parle-lui franchement, – et tu verras si l’on peut compter sur elle !
Edme revint plus d’une fois à la charge, et chaque fois il ébranla un peu de la résistance de sa sœur. Malheureusement, c’était une résistance instinctive, et le terrain gagné était tout doucement reperdu le lendemain. Pourtant la présence d’Odile dans la maison, son tact parfait, sa douceur calme eurent de l’influence sur la fillette, dont l’esprit très délié ne fut point sans comparer la belle-mère à la grand-maman ; dans cette comparaison, elle s’aperçut à plusieurs reprises que Mme Richard était bien loin de mériter le dédain avec lequel on l’avait mise de côté jusqu’alors à la Rouveraye.
Yveline, avec son apparence soumise, était une enfant gâtée, volontaire et capricieuse ; mais le soin que Mme de la Rouveraye prenait des apparences avait réduit ces dispositions à leur minimum d’expression. Yveline ne possédait les vertus chrétiennes qu’à de faibles doses ; elle en avait juste assez pour que personne dans le monde ne pût l’accuser d’en manquer. C’était tout ce qu’avait souhaité sa grand-maman en s’appliquant à son éducation ; elle l’avait obtenu. En vivant avec son père, dont elle ne connaissait jusqu’alors que la voix et le visage, avec Odile, avec Edme, Yveline, tout enfant qu’elle était encore, s’aperçut qu’on pouvait être très différent de Mme de la Rouveraye et de ses amies, et avoir cependant du mérite. Ce fut son premier pas dans une voie où elle devait faire rapidement beaucoup de chemin.
Les vacances terminées, Yveline retourna aux Oiseaux, Edme à ses cours spéciaux, les grand-mères à leurs domiciles respectifs et les époux à leur vie ordinaire. Ce fut un soulagement pour la plupart ; pas pour Edme, qui rentrait dans l’engrenage du travail avec le sentiment que ses efforts n’aboutiraient point à le satisfaire.
Ce qui compliquait encore sa situation, c’est que ses professeurs n’étaient pas d’accord sur ce point. Les uns assuraient qu’il était convenablement préparé, d’autres affirmaient une insuffisance complète ; cette divergence d’opinions s’expliquait par la promptitude d’esprit du jeune homme qui, à de certains moments, lui suggérait une réponse, une solution ingénieuse, de nature à faire croire qu’il savait ce qu’en réalité il ignorait. Après avoir été convaincu pendant des années que son fils ne savait rien, Richard s’était persuadé en ces derniers temps qu’Edme avait rattrapé l’arriéré, et que son admission à Saint-Cyr ne souffrirait pas de difficulté ; quelques réponses heureuses faites en sa présence, et l’opinion des professeurs optimistes, jointe au silence des autres, qui ne voulaient point se montrer des prophètes de malheur, avaient produit ce revirement.
Edme, qui en avait été enchanté au début, s’en montra inquiet plus tard, et, par conscience, voulut exprimer ses doutes à son père.
— Tu seras reçu si tu le veux, dit celui-ci, il ne s’agit plus que de vouloir, et j’espère bien que tu ne me feras pas le chagrin de te faire refuser ! Je te préviens d’ailleurs que je ne croirais pas à un échec accidentel : j’ai grand-peur, mon fils, que la carrière militaire ne te plaise pas…
— Oh ! mon père, peux-tu croire cela ! fit Edme en rougissant d’humiliation.
— Ce n’est pas que je doute de ton courage, reprit Brice, mais je doute de ton amour pour le travail et la discipline !
Blessé, Edme se replia sur lui-même, c’était une âme orgueilleuse qui n’aimait pas à se dévoiler ; avec Odile seule il s’exprima franchement.
— Rassure-toi, mon enfant, lui dit-elle avec sa tendresse accoutumée, ton père te parle ainsi pour te maintenir dans de sages appréhensions, mais…
— C’est cela qui m’afflige, s’écria le jeune homme avec amertume ; on me traite comme un enfant ! on veut m’effrayer… ne vaudrait-il pas mieux m’encourager, me consoler ?… Ah ! ma mère Odile, j’ai grand besoin de consolation, je vous le jure !
Il avait des larmes dans les yeux, et s’efforçait de les retenir, par fierté virile.
— Pleure avec moi, lui dit Odile en lui tendant la main. Cesse de te contraindre, mon fils ! Jette ton masque d’indifférence, qui peut tromper même ceux qui t’aiment le plus ; sois un noble garçon, ouvert, sincère, avec tes faiblesses, qui sont de ton âge, et tes héroïsmes qui sont au-dessus !
— Je ne peux pas ! répondit Edme en cachant son visage dans les bonnes mains maternelles qui lui offraient un refuge. J’ai besoin d’être aimé, – on ne m’aime pas assez ici…
— Ingrat ! fit doucement sa seconde mère.
— Oui, vous ! Mais les autres ! Savez-vous, ma chère mère Odile, je crois qu’en vous aimant j’ai un peu perdu de l’affection des autres…
— Trop exclusif ! fit Mme Richard avec quelque mélancolie. C’est vous qui les avez négligés, Edme !
— Sans doute… mais si j’échoue, personne ne me plaindra, excepté vous !
À mesure que le moment des examens approchait, Edme sentait s’accroître ses terreurs. Son orgueil excessif lui rendait la formalité de l’examen extrêmement pénible ; il était de ceux qui perdent la parole quand on les interroge, même alors qu’ils sont très bien préparés. La frayeur qu’il avait de ne pas savoir ce qu’on lui demanderait le paralysait d’avance.
La veille du jour fatal, Mme Brice eut la malencontreuse idée de lui adresser une admonition.
— J’espère que tu seras reçu, lui dit-elle, car si tu échoues, tu me causeras personnellement un chagrin beaucoup plus grand qu’à aucun des tiens. Je me rends compte à présent que je n’ai pas bien dirigé les commencements de ton éducation, et que, par conséquent, je suis responsable dans une certaine mesure de tes erreurs et de tes fautes. Mais depuis que tu es passé dans des mains plus expérimentées, tu aurais eu le temps et l’occasion de modifier ton caractère et de faire de bonnes études. Je crains que tu n’aies tenté ni l’un ni l’autre. Rappelle-toi que si tu es refusé, c’est sur moi qu’en retombera la honte, beaucoup plus que sur toi, ce qui ne serait pas tout à fait juste.
Pour ôter à son discours un peu de sa sévérité réelle, Mme Brice embrassa tendrement son petit-fils ; Edme se retira dans sa chambre, où il passa une nuit détestable. Odile avait eu bien envie d’aller l’y trouver et de lui porter quelques bonnes paroles, mais Richard la retint en causant jusqu’au moment où elle supposa que leur fils était endormi, et elle ne voulut pas courir le risque de l’éveiller, si par hasard il dormait d’un bon sommeil.
Ainsi préparé et sermonné, Edme se présenta à l’examen écrit. Le problème qu’il eut à résoudre s’embrouilla dans sa tête avec un autre qu’il avait travaillé seul ; il les confondit tous les deux, s’en aperçut trop tard, ce qui acheva de lui faire perdre la tête, et fut refusé.
Odile, très anxieuse, attendait le retour. Au visage de Richard, elle connut la vérité, et toute demande mourut sur ses lèvres.
— Il est refusé, dit Richard ; et ce qu’il y a de pis, c’est qu’il l’a fait exprès.
— Mon père, fit Edme, je te jure…
Richard lui imposa silence du geste.
— Vous l’avez fait exprès, répéta-t-il avec autorité ; cela ne me surprend pas, vous me l’aviez annoncé !
— Moi ? fit le malheureux garçon en pâlissant.
— Vous ! le jour où je vous menaçais de la discipline de Saint-Cyr. Vous ne l’avez pas oublié, je pense ? C’est le digne couronnement d’une éducation manquée… Vous pourrez vous dire, si vous êtes malheureux, que vous l’avez voulu !
Edme sentait ses jambes trembler sous lui. Que n’eût-il pas dit s’il avait pu exprimer ce qu’il sentait ! Mais outre la difficulté qu’il avait toujours éprouvée à révéler son être intérieur, le reproche injuste qui l’accablait ordonnait ce silence à son orgueil. Il souffrait dans tout ce qu’il avait en lui de meilleur, et il sentait que tout mot sorti de sa bouche en de telles circonstances serait considéré comme une manifestation de ses mauvaises qualités. Il se dirigea vers la porte, le regard troublé, la tête creuse, titubant presque, en proie à la pire souffrance physique et morale dont il eût jamais eu conscience.
— Edme, lui dit sa grand-mère d’un ton de reproche, je n’attendais pas cela de toi ! Tu sais ce que je t’avais dit !
Il inclina la tête et sortit muet.
Quand la porte fut refermée, les parents gardèrent un instant le silence. Mme Brice pleurait ; Richard tirait sur ses favoris d’un air sombre. Odile promenait ses yeux de l’un à l’autre. Tout à coup elle parla.
— Vous avez été horriblement cruels ! leur dit-elle de sa voix douce.
Tous deux tressaillirent : Richard allait répliquer, elle prit les devants.
— Horriblement cruels et horriblement injustes, continua-t-elle. Vous blessez son cœur d’une incurable blessure, vous courez le risque d’en faire un homme mauvais, aigri… Vous avez outrepassé vos droits.
Elle était calme au point que son extérieur excluait la possibilité d’une querelle, si belliqueuses que fussent ses paroles. Sa belle-mère et son mari la regardaient, l’une stupéfaite, l’autre indigné.
— C’est vous, Odile, qui parlez ainsi ? fit Richard.
— Oui, mon mari, c’est moi. Comme chef de famille, vous avez le droit et le devoir de réprimander votre fils ; – comme père, vous ne deviez pas lui dire qu’il avait fait exprès de manquer… même si c’était vrai ! Et ce n’est pas vrai !
Mme Brice écoutait Odile avec une sorte d’amère componction. Après le premier mouvement d’humeur qui l’avait entraînée à appuyer le dire de son fils, elle sentait que sa bru avait raison ; le caractère d’Edme était rétif, ombrageux, difficile, mais il n’avait jamais été accusé de duplicité ni de calcul ; elle se repentait maintenant d’avoir été si dure.
— Je vais le voir dans sa chambre, dit-elle en se levant.
Richard l’arrêta d’un geste bref.
— Je vous prie, ma mère, dit-il, de n’en rien faire. Mon fils a besoin d’une grande et sérieuse leçon, je me charge de la lui donner ; il gardera les arrêts jusqu’à ce que je les lève, et moi seul aurai de communication avec lui jusque-là.
En d’autres temps, Mme Brice eût protesté avec énergie et probablement enfreint cet ordre ; mais l’âge et son état de santé lui avaient ôté beaucoup de son courage actif ; après avoir adressé à son fils quelques paroles pour l’engager à l’indulgence, elle rentra chez elle, afin d’y pleurer tout à son aise.
Richard et Odile restèrent seuls ensemble ; elle pâle, mais résolue, lui très irrité, retournant dans son esprit une grosse colère qu’il ne savait trop comment exprimer.
— Odile, dit-il enfin, voilà la première fois depuis notre mariage que je vous trouve en opposition ouverte avec moi, et je m’étonne que ce soit au sujet de mon fils.
Elle le regarda en face, sans bravade, mais sans frayeur, et dans ses yeux tristes, Richard vit qu’il ne la réduirait pas facilement.
— C’est la première fois, répondit-elle, que je vous vois commettre une faute.
— Une faute ?… répéta Richard dont les lèvres blanchirent.
— Oui, mon mari, une faute envers votre fils, que votre devoir est de punir s’il fait mal, mais non d’accabler quand il est innocent.
— Innocent ! fit Richard avec un rire amer.
— Innocent, aujourd’hui, j’en fais serment pour lui. Vous devriez le consoler, et vous l’écrasez !
— Alors, je ne connais plus mes devoirs de père ?
— Vous les méconnaissez en ce moment.
— Et c’est vous qui prétendez me les apprendre ?
Odile rougit faiblement.
— Je ne suis pas sa mère, dit-elle d’une voix altérée, mais je suis pour lui comme si je l’étais ; j’ai fait mon devoir de mère autrefois, je le ferai encore aujourd’hui, même si ce devoir doit nous mettre en opposition.
— C’est-à-dire, s’écria Richard avec fureur, que vous l’avez gâté par votre faiblesse, faussé par votre indulgence… En vérité, ce n’était pas la peine de le soustraire à l’influence de ma mère pour le faire tomber sous la vôtre. – À vous deux, vous l’avez fait ce qu’il est, et maintenant, toutes les deux vous vous entendez contre moi !
Odile était restée debout, les mains frémissantes, la tête haute et les yeux baissés.
— Eh bien ? fit Richard, qui aurait eu besoin d’une réplique pour aviver sa colère.
— Vous ne le connaissez pas ! dit sa femme en faisant appel à toute son énergie pour rester calme. Sous sa nature indisciplinée, véhémente, il en cache une autre, tendre et impressionnable comme celle d’une femme, et celle-là souffre, Richard, entendez-vous ? Il souffre, je le sens, moi, avec mon cœur… mon cœur de mère… oui, Richard ! Vous pouvez sourire… mes entrailles n’ont point porté d’enfant, mais mon cœur est en lui, votre fils, parce qu’il est en vous, mon mari… Je vous dis qu’il ne faut pas pousser à bout ces natures promptes et passionnées. Laissez-moi aller vers lui, Richard, – je vous dis qu’il se déchire le cœur, et que je veux le voir… je ne veux pas qu’il souffre…
— Il l’a mérité, fit Richard, plus ému qu’il ne voulait le laisser paraître.
— Qu’il souffre injustement et qu’il vous maudisse, acheva Odile.
Cette dernière phrase ralluma la colère de Brice.
— Qu’il souffre injustement, en vérité ! Et qu’il me maudisse ? Vous réservez votre indulgence pour ceux qui me maudissent ? En voilà assez, Odile. Vous ne le verrez point, je vous le défends.
Il sortit là-dessus, laissant l’âme d’Odile douloureusement combattue.
Elle demeura un instant immobile, se demandant ce qu’elle allait faire ; sans doute, elle devait obéir à son mari, et pourtant, un irrésistible mouvement la poussait vers le fils puni ; elle essaya de se distraire, prit un livre, l’ouvrit, et le rejeta, ne pouvant songer à autre chose.
Il lui semblait que de cette chambre dont l’entrée lui était interdite sortait un grand cri d’appel, un long gémissement vers elle.
— Ma mère, ma mère, disait la voix suppliante, vous m’avez aimé, je vous aime, ô ma mère !
Elle fit deux ou trois pas, cherchant à fuir l’obsession, puis, soudain, n’y pouvant tenir, elle alla droit à la chambre du jeune homme, et tourna le bouton très doucement, sans bruit. La porte résista. Au lieu d’insister, elle fit légèrement le tour par un corridor et passa par le cabinet de toilette ; la clef était tournée aussi. Elle prit peur et courut chercher Jaffé.
Edme, entré dans sa chambre d’un pas automatique, s’était enfermé instinctivement, pour n’être pas troublé dans son angoisse, puis s’était assis devant son bureau.
Ses livres, ses cahiers couverts de chiffres attestaient le travail des derniers jours.
— Exprès ! Ô mon Dieu ! dit-il à voix basse. Exprès ! Il le croit ! Je suis déshonoré !
Il resta quelque temps écrasé sous ce mot, ne pensant pas, n’essayant même pas de rattacher par un lien logique les fragments d’idées qui voletaient dans son cerveau, avec une allure lourde d’oiseaux de nuit.
— Et ma mère Odile le croit aussi, pensa-t-il soudain : elle n’a rien dit… elle me regardait… qu’est-ce qu’elle pensait ?
Il essayait vainement de se rappeler l’expression des yeux d’Odile ; sa mémoire refusait de le servir.
— Elle doit penser comme mon père, se dit-il enfin. Elle l’aime tant ! Elle le respecte, elle le croit toujours… Et pourtant, ô mon père, Dieu sait que cette fois vous n’avez pas raison !
L’amertume de l’accusation était si grande, qu’il sentait un goût de fiel dans sa bouche, un dégoût de toute chose l’envahissait jusqu’à la nausée.
— Une carrière brisée ! se dit-il ; je ne serai jamais bon à rien… et personne ne m’aime plus… Faut-il que mon père me méprise pour m’avoir traité ainsi !… Je suis déshonoré !
Il trouvait une volupté d’agonie à répéter ce mot, à le laisser retomber sur lui comme une massue. Le garçon d’autrefois qui s’était enfermé dans sa chambre et qui y était resté sans manger, vivait encore dans l’Edme d’aujourd’hui, mais avec une autre force, d’autres souhaits, avec une âpreté sombre que l’enfant n’avait pas connue, avec un dégoût de la vie que la vingtième année professe souvent, parce qu’elle ne connaît pas le prix de l’existence.
— Déshonoré ! pensait Edme. Il y en a qui vivent avec cela… moi, je ne pourrais pas !
Il songea soudain à Odile, à sa maladie, au baiser qui les avait faits mère et fils, et il eut une soif immense de ses caresses.
— Ô ma mère ! s’écria-t-il, envoyant toute son âme vers elle, vous m’avez aimé, je vous aime ! Ô ma mère Odile, pourrais-je vivre sans votre tendresse, avec votre mépris ! Puisque mes paroles sont vaines, un acte vous convaincra peut-être… Ma mère Odile, quand je serai mort, vous me croirez, vous me pleurerez !…
Il ouvrit un tiroir de son bureau et y prit le revolver qui l’accompagnait dans ses courses solitaires aux Pignons. Il ôta les capsules, fit jouer l’arme élégante et précise, la rechargea et la posa près de lui ; puis il prit du papier et écrivit :
« Ma mère Odile, depuis que vous m’avez sauvé la vie, je vous ai aimée entièrement et sans réserve. Vous direz à mon père que ce n’est pas exprès que j’ai manqué mon examen, et il vous croira. Moi, il refuse de me croire ; je ne lui ai pourtant jamais menti, mais le coup était très dur pour lui, et je comprends qu’il en ait été irrité. Je meure sans regrets, ma mère Odile, parce que vous ne me mépriserez plus quand je serai mort. »
Il s’arrêta là et laissa tomber sa tête dans ses mains en pleurant.
Quel est l’être jeune, vaincu par le sort, qui, au moment de s’ôter la vie, n’a pas pleuré sur lui-même ? La fille de Jephté alla pleurer sur la montagne avec les amies de sa jeunesse ; les tristes de l’existence moderne pleurent seuls, sans poésie, dans la chambre où le destin les a poussés, mais ces larmes sont les mêmes que dans les montagnes de Juda ; c’est toujours la même douleur jeune et pleine de sève qui se fait jour entre les doigts, comme les larmes de la résine entre l’écorce du sapin blessé.
Quand il sentit ses larmes taries, il releva la tête, relut ce qu’il avait écrit, ajouta d’une écriture hâtive et enfantine : « J’embrasse ma grand-mère et ma sœur Yveline », puis signa bravement son nom : « Edme Brice », avec un grand parafe.
Au lieu de cacheter sa lettre, il la laissa sur son bureau et prit son revolver dans la main droite. Au moment de le tourner sur lui-même, il se pencha sur le papier et mit un baiser à côté de la signature, puis, d’un pas ferme, il alla jusqu’à son lit, s’assit au bord, et posa le canon de l’arme sur sa tempe.
Une clef joua dans la serrure du cabinet de toilette, mais il ne l’entendit pas. Il pensait à des choses si hautes qu’elles en devenaient très douces. L’égoïsme de ses vingt ans lui cachait l’horreur de son action vis-à-vis des siens ; il ne voyait qu’une chose : il quittait une vie difficile pour entrer… où ? dans quoi ? Il n’en savait rien ; les idées philosophiques d’un candidat refusé qui veut mourir ne sauraient être très nettes. Il avait une vague impression qu’il allait retrouver sa vraie mère.
« Elle ne sera pas jalouse de ma mère Odile ! » fut la dernière idée franche qui traversa son cerveau.
En un même moment il vit Odile devant lui, et sentit qu’elle lui arrachait son arme. Le coup partit, et la balle s’enfonça dans le pied massif du bureau.
— Vous n’avez pas honte ? lui cria Jaffé en le secouant par le collet.
Il sentit qu’Odile le prenait dans ses bras et l’embrassait. Il revenait de si loin, l’impression était si douce qu’il ne put la supporter, il perdit connaissance.
Il ne se serait pas tué déjà, madame ? demanda Jaffé avec des yeux qui lui sortaient de la tête.
— Non, répondit Odile, il n’est qu’évanoui.
— Oh bien ! nous allons le frotter ! répliqua le domestique en se mettant à l’œuvre.
Richard Brice entrait hagard, appelé par le bruit.
— Je vous ai désobéi, lui dit simplement sa femme en lui remettant l’arme. Vous voyez bien qu’il ne l’avait pas fait exprès. Allez, Richard, votre fils est un noble garçon, mais son cœur est malade, et c’est cela qu’il faudra guérir.
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