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Chapitre 16

Certaines situations très tendues ne peuvent se dénouer que par un accident tragique : certains malentendus trouvent par l’appréhension d’une catastrophe une solution aisée et facile. Sans la tentative de suicide du malheureux Edme, les rapports entre son père et lui fussent peut-être restés pénibles éternellement et douloureux ; la bonne foi du jeune homme ne pouvant plus être mise en doute, Richard sentit dans son cœur une grande floraison de tendresse pour son premier-né.

Ce qui s’était passé relativement à l’examen n’était pas en soi bien grave ; rien n’était plus aisé pour Edme que de se présenter à nouveau pour l’année suivante, puisqu’il se trouverait encore dans la limite d’âge. Un nouveau professeur fut choisi, afin d’écarter de l’esprit du candidat autant de souvenirs désagréables que c’était possible, et Edme s’épanouit sous un régime différent, sûr d’être désormais compris et désormais deviné, lorsque sa maladresse lui donnerait l’apparence de torts qu’il n’avait pas.

L’année suivante, il se présenta et fut reçu dans les vingt premiers. Ce succès, qui réjouit infiniment le cœur du père, fut pour Odile l’occasion d’une des plus douces sensations de sa vie, car Richard l’en remercia sincèrement.

— Vous êtes le bon ange de la famille, lui dit-il, et je ne sais, sans vous, ce que nous serions devenus, car ma mère, Edme et moi, nous sommes trop pareils pour ne pas nous heurter souvent ; c’est vous qui êtes le lien et la force de nos âmes !

— Hélas ! fit Odile avec un joli sourire, je ne vous ai pas encore rendu notre fille, mais s’il plaît à Dieu, cela viendra !

— Croyez-vous ? dit Richard soudain assombri ; j’ai grand-peur que le regret ne nous en reste toute la vie !

Odile, au fond, feignait une confiance qu’elle n’avait pas. Un instant, elle avait cru possible d’arriver au cœur d’Yveline ; maintenant, elle se demandait si elle n’avait pas rêvé le semblant de bonne grâce et d’amitié qu’elle avait escompté trop tôt.

La question de présenter la jeune fille dans le monde devenait de jour en jour plus pressante, et Mme de la Rouveraye, malgré toute sa diplomatie, ne saurait l’éluder beaucoup plus longtemps. C’était à Mme Richard qu’appartenait incontestablement le droit et le devoir de présenter Yveline. Faudrait-il donc renoncer à l’avoir chez elle ? faudrait-il se soumettre à perdre la moindre parcelle d’une autorité, d’une influence dont Mme de la Rouveraye ne s’était jamais montrée plus jalouse ?

Ce n’était pas sans raison que la grand-maman se sentait inquiète. La nature de la jeune fille, ployée, non rompue par l’éducation, se faisait jour à de certains moments avec une fougue inattendue. Yveline était bien la sœur d’Edme et la fille de son père. La politesse indifférente de son éducatrice avait pu lui donner un vernis superficiel ; bien mieux, pendant les années d’enfance, elle avait été réellement l’aimable petite fille parfaitement égoïste et bien élevée, qui à des yeux mondains semblait l’enfant modèle. Mais on ne peut briser par les circonstances extérieures un organisme vivant et fort : la vraie nature d’Yveline, une fois soustraite à l’influence unique, s’était développée au milieu de compagnes de son âge, par l’étude, par le contact, par la réflexion ; la chaleur de cœur, qu’on croyait nulle ou éteinte en elle, couvait dans la cendre, dévorant chaque jour sa mince enveloppe, prête à éclater au premier choc.

C’est le sentiment de cette vie latente qui, par une pudeur exagérée, forçait Yveline à se replier davantage sur elle-même, à sembler plus indifférente et plus glacée. La jeune fille avait presque peur de ce qu’elle devinait dans son âme ; elle aurait rougi, dans une société où tout n’était qu’apparence, de laisser soupçonner une pareille intensité de vie ; elle se serait crue en faute, si l’instinct irrépressible de la vie ne lui avait répété qu’elle n’était pas faite uniquement pour sacrifier aux conventions spéciales du monde qu’affectionnait Mme de la Rouveraye.

C’était un monde charmant, mais creux et vide. Les femmes y étaient parfaitement bien élevées, les hommes s’y montraient sans reproche, les opinions y étaient modérées, les actions pondérées, les sourires ne s’y accentuaient jamais trop, afin de ne pas dégénérer en rire : d’abord parce que le rire bruyant est vulgaire, et aussi parce qu’il creuse des plis sur le visage. Aussi les femmes y étaient éternellement jolies ; la vieillesse ne s’y trahissait que par les défaillances du teint, et encore savait-on corriger les erreurs et les faiblesses de la nature. Les jeunes gens étaient bien mis et saluaient à ravir ; les jeunes filles s’y mariaient sans qu’un pli de leur jeune front trahit une préoccupation intérieure ; mais, chose assez singulière, les jeunes gens de ce monde n’épousaient point les jeunes filles ; ils paraissaient, valsaient, cotillonnaient, puis disparaissaient pour ne plus revenir que longtemps après, mariés ou dignitaires.

On s’y mariait pourtant, dans cet aimable monde tout en demi-teintes, mais les jeunes filles y épousaient des hommes déjà presque murs, où l’art du coiffeur déguisait habilement une calvitie commençante ; point de passion, point d’orages parmi ces êtres si parfaitement corrects… C’était un paradis terrestre tout en grisailles, sans Ève et sans serpent, seulement avec des demoiselles à marier.

Parfois, on voyait apparaître des visages bouleversés ; on se chuchotait à voix basse des choses qui devaient être terribles, mais dès le lendemain tout était rentré dans l’ordre, les visages avaient repris leur expression souriante ; un, quelquefois deux des comparses de cette comédie de bon ton avaient disparu, personne ne demandait ce qu’ils étaient devenus ; si, d’aventure, un imprudent ou une étourdie prononçait leur nom, le silence seul répondait, et se faisait comprendre.

Yveline n’avait pas vu tout cela, malgré sa pénétration, mais elle en avait deviné quelque chose. Lorsqu’elle eut atteint sa dix-septième année, sa taille élevée, son éclatante beauté s’opposèrent à ce que sa présentation fût plus longtemps retardée ; la saison d’été ne permettait point une apparition sérieuse, mais Mme de la Rouveraye, qui avait son idée, invita beaucoup de monde chez elle. Ce ne furent que garden-parties, lawn-tennis, et tous les plaisirs importés par la mode anglaise. De plus, on dansait le soir et souvent l’après-midi, à la mode française.

Edme, qui, après avoir terminé sa seconde année à Saint-Cyr, allait entrer à Saumur, prenait sa part de tous les plaisirs. Il était devenu un superbe cavalier, de belle prestance et, malgré un reste de mélancolie, de belle humeur. Le secret de son moment de folie avait été rigoureusement gardé par Odile et Richard ; si Mme de la Rouveraye avait su que son petit-fils avait tenté de se suicider, c’est pour le coup qu’elle eût jeté les hauts cris ! Rien au monde n’est plus incorrect qu’une tentative de suicide ! En la poussant bien, on lui eût peut-être fait avouer qu’un suicide manqué est encore plus incorrect, s’il est possible, car enfin, la mort efface bien des choses, tandis que le ridicule… Mais elle n’eut jamais l’occasion de s’exprimer à ce sujet.

On s’amusait donc beaucoup à la Rouveraye, dans un monde irréprochablement élégant. Une seule ombre obscurcissait un coin de ce tableau : la présence inévitable d’une parente éloignée, veuve, avec ses deux enfants, un fils et une fille.

Ces gens de peu appartenaient à la famille de feu M. de la Rouveraye ; si bien apparenté qu’on soit, il y a dans presque toutes les familles une branche grêle et disgracieuse, dont on ne sait que faire et dont on ne peut se débarrasser. Ils portaient un beau nom, honoré dans ce pays, mais ils étaient devenus pauvres, le père étant un peu fou et plein d’inventions baroques. Il était mort, laissant tout juste de quoi vivre à sa femme, qui avait élevé ses enfants au milieu d’innombrables difficultés. Elle avait réussi cependant, ou du moins la part principale de sa tâche était remplie, car l’aîné, son fils, après avoir fait un brillant service d’internat dans les hôpitaux, venait d’être reçu médecin. La jeune fille, âgée de dix-huit ans, n’était ni jolie ni élégante. Tels qu’ils étaient cependant, on ne pouvait faire autrement que de les inviter ; on se fût fait blâmer de toutes les petites gens du pays, et Mme de la Rouveraye tenait à sa popularité, même parmi les humbles.

Si encore Mme de Présances n’eût pas annoncé à l’univers que son fils avait l’intention de s’établir dans ce pays, pour exercer ! Conçoit-on un Présances recevant les quarante sous d’un paysan pour sa consultation ? Ils auraient dû avoir le tact de rester à Paris, où l’on se perd dans la foule ! Mais ni M. ni Mme de Présences n’avaient jamais eu la moindre idée de ce qui se doit ou ne se doit pas.

Yveline avait écouté tous ces raisonnements, et avant qu’elle eût vu la famille de Présances, elle les avait trouvés excellents. Quand elle l’eut vue, ils lui semblèrent médiocres.

Berthe était certainement lourde et gauche, mais elle avait de si beaux et si bons yeux ! quand elle vous regardait, on ne pouvait plus la trouver laide. Mme de Présances devait avoir été prodigieusement jolie, mais elle ne s’était pas contentée de sourire, afin de ne pas se gâter la bouche ; étant jeune, elle avait peut-être beaucoup ri ; étant plus âgée, elle avait certainement beaucoup pleuré, et rien ne vous abîme un visage comme les larmes. Que de bonté pourtant sur ces traits fatigués, que de douceur dans ces yeux cernés de rides, quelle grâce dans ce sourire, auquel manquaient deux dents, que la veuve et la mère n’avaient pas eu le moyen de faire remplacer ! Ces dents absentes agaçaient particulièrement Mme de la Rouveraye.

— On n’a pas le droit de se montrer en public comme cela, disait-elle avec un peu d’énervement. On doit des égards aux personnes que l’on fréquente, et ceci est un manque d’usage absolu !

Yveline avait d’abord regardé les dents, puis le sourire avait gagné son cœur, et l’on ne sait pourquoi, elle avait aimé ce doux visage flétri.

— Tu ne devrais pas t’occuper autant des dames de Présances, lui dit un jour sa grand-maman ; elles ne sont pas de notre monde, et cela te fait négliger d’autres personnes plus intéressantes.

La plupart des jeunes filles, – est-ce bien seulement les jeunes filles ? – ont à leur oreille gauche un malin esprit, nommé esprit de contradiction, fécond en ressources, prodigieux comme inventeur, qui trouve aussitôt des raisons excellentes et sans nombre pour justifier – que dis-je ? glorifier ! – les actions opposées aux conseils des anciens. Cet esprit était posté tout contre le cœur d’Yveline, le jour où sa grand-mère eut l’idée malencontreuse de lui adresser le petit discours ci-dessus, et, le cœur aidant, Mme de la Rouveraye fut complètement battue.

Yveline regarda les personnes plus intéressantes auxquelles on faisait allusion et ne les trouva pas intéressantes du tout. Parmi celles-là se dressait avec grâce, pareil à un épi de seigle dans un champ d’avoine, un certain M. de Varcourt, totalement conforme au programme : imperceptible commencement de calvitie, embonpoint suffisant, tenue admirable, monocle d’or… Il avait de plus, étant blond, un teint très délicat, nuancé d’un rose qui, à la moindre émotion, envahissant son cuir chevelu, transparaissait sous le léger voile de ses cheveux fins.

— Il est laid quand il rougit, M. de Varcourt, pensa l’irrévérencieuse.

Au même instant, l’infortuné, dont les yeux bleus, tant soit peu à fleur de tête, se fixaient sur la charmante Yveline, s’aperçut qu’elle le regardait, et sa rougeur s’accentua.

— Mon Dieu ! qu’il est donc laid ! conclut la jeune fille en s’asseyant auprès de sa chère Mme de Présances.

La chance voulut qu’en ce moment Georges de Présances fût à deux pas de là ; avait-il deviné les pensées d’Yveline au sujet de sa mère ? souffrait-il de voir négligée par ces belles dames et ces beaux messieurs la chère « mamine » qui, pour faire de lui un homme d’abord, un bon médecin ensuite, s’était privée de tout, et même – faut-il l’avouer ? – s’était perdu les yeux à raccommoder des dentelles pour de l’argent ? Toujours est-il qu’il regarda Yveline avec un sourire qui la remerciait, et, pour la première fois de sa vie, Yveline sentit qu’elle rougissait à cause d’un regard.

— Alors, vous voilà fixés dans le pays, ma cousine ? dit-elle à Mme de Présances. Elle l’avait appelée « madame » jusque-là, mais ce mot cousine lui paraissait plus doux et plus intime, appliqué à cette excellente femme dont les yeux avaient tant pleuré.

— Nous habiterons hiver et été notre petite Maisonnette, répondit celle-ci.

— Votre fille ne s’y ennuiera pas ?

— Nous n’en aurons pas le temps ! Si vous saviez tout ce qu’on a à faire quand on est obligé de se restreindre ! Et puis nous aurons Georges le soir… Espérons qu’on ne le dérangera pas trop souvent la nuit !

Yveline regarda Georges avec un intérêt nouveau. C’est vrai, pourtant, on dérange les médecins la nuit ! Cela ne lui avait jamais paru extraordinaire, et cependant, à y réfléchir, cela devait être très désagréable. Comme Georges lui tournait le dos, et qu’elle le voyait seulement en profil perdu, elle prolongea un peu sa contemplation.

— Ce n’est rien, cela, reprit Mme de Présances, à qui, tout en regardant, elle avait communiqué ses idées : être dérangé est peu de chose, et l’on s’y accoutume, mais ce sont les épidémies… On souffre bien, quand on aime ses enfants.

Ceci était un point de vue tout neuf pour Yveline ! elle n’avait jamais vu autour d’elle une mère souffrir pour aimer ses enfants. On aimait sans souffrance dans ce monde si parfaitement distingué.

— Lorsqu’il a attrapé la diphtérie, continua Mme de Présances, en suivant son fils du regard, j’ai été bien malheureuse, – mais si fière lorsqu’il a été sauvé !

— Fière ? demanda Yveline sans comprendre.

— Mais oui ! Il l’avait prise en soignant les malades à l’hospice… cela vaut des galons, cela… Aussi on lui a promis la croix, mais il est encore trop jeune…

— Quel âge a-t-il ? demanda distraitement Yveline.

— Vingt-quatre ans… S’il avait dû mourir, on la lui aurait envoyée ; mais comme il en est revenu… J’aime mieux l’avoir vivant et sans croix, vous comprenez !

L’heureuse mère riait, mais son rire était mouillé de larmes, et tout à coup Yveline la trouva délicieuse avec les deux dents qui manquaient.

— Ma cousine, voulez-vous me permettre de vous embrasser ? lui dit-elle.

— Avec plaisir, chère enfant !

Georges qui se retournait, on ne sait pourquoi, les vit en ce moment : Mme de la Rouveraye ne les vit pas. À la même minute, elle disait à M. de Varcourt, en tête-à-tête dans un coin isolé du salon voisin :

— Avez-vous remarqué comme Yveline est jolie aujourd’hui ?

— Adorable ! Qui ne serait touché de sa grâce et de sa beauté ?

— Eh bien !… allez le lui dire… avec des ménagements, n’est-ce pas ?

— Sans doute, sans doute… Alors, vous m’autorisez ?…

— Je vous l’ai dit, mon cher Varcourt ; vous me plaisez infiniment, et je crois que vous lui plairez. C’est une très bonne enfant et très bien élevée, qui ne voudrait pas me faire de peine ; elle vous acceptera quand je lui aurai dit que je le désire ; mais il ne sera pas mal que vous tâchiez de lui plaire par vous-même.

— Varcourt s’inclina d’un petit air satisfait. Il n’était pas fâché, au fond, d’avoir à plaire par lui-même.

— Et la famille… M. et Mme Richard Brice… vous en êtes sûre : pas d’opposition ?

Mme de la Rouveraye fit un geste qui signifiait : Ne vous occupez donc pas de ces choses-là ! – Varcourt rougit de satisfaction sous ses cheveux fins comme de la soie, et se dirigea vers Yveline.

— Qu’il est donc laid ! Et qu’il est drôle ! pensa la jeune fille en t’apercevant. Il a l’air d’un bébé en cire, qui aurait des moustaches !

Et sentant le fou rire la prendre, elle s’enfuit dans le jardin, où Varcourt n’osa pas la suivre.

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