Chapitre 17
L’imagination des jeunes filles parcourt beaucoup de chemin en peu de temps. Yveline se fit un tableau délicieux de la vie dans la maisonnette où vivaient les Présances. Cette existence resserrée, pour ne pas dire étroite, lui sembla la plus belle de toutes ; elle n’était pas sans avoir entendu parler de Nausicaa, fille de roi, lavant son linge à la rivière ; on pouvait donc accomplir les travaux les plus humbles sans rien perdre de son grand air et de sa dignité, et Yveline était bien sûre que Mme de Présances, quoi qu’elle fit, serait toujours une femme distinguée, malgré ses petites robes usées et la modestie souffrante de son maintien.
À quoi tiennent les choses ! Si Mme de la Rouveraye n’avait point critiqué sa cousine pauvre, Mlle Brice n’eût peut-être jamais remarqué le cousin Georges !
Cousin ? ils l’étaient vraiment, mais si peu qu’il fallait avoir bonne envie de s’en souvenir pour ne point l’oublier, et Yveline, qui disait « ma cousine » à la mère, qui appelait la fille par son petit nom, ne songea point un instant à retirer le « monsieur » qu’elle appliquait au fils. Bien mieux, ce n’était point « monsieur Georges », mais « monsieur de Présances » ; et Georges ne sut point s’aviser que cette appellation cérémonieuse s’adressait au parent dédaigné par la grand-mère, redressé ainsi par Yveline de toute la hauteur des égards dus aux gens de qualité.
Lui, l’infortuné ! l’avait d’abord nommée Mlle Yveline, comme il convient, et depuis quelque temps, il l’appelait : Elle !
On a beau avoir été carabin, se sentir encore gêné aux entournures par son diplôme tout neuf de docteur, qui vous enveloppe comme une toge ; on a beau donner des consultations gratuites aux paysans madrés sur les grandes routes, en rêvant de hautes études quelque jour, dans la capitale, – on n’est point invulnérable. Qu’on ait renoncé à la science pour le présent, afin de donner du bien-être à la chère mère qui s’est perdu les yeux pour vous ; qu’on ait immolé, non sans rages et humiliations secrètes, son bel idéal d’avenir, pour gagner quelques écus au lieu d’en dépenser beaucoup d’autres ; qu’on se soit dit : « Je n’aimerai point, pour être tout à mon devoir maintenant, tout à mes études plus tard… » cela n’empêche pas qu’on ne rencontre un jour le regard de deux yeux purs de jeune fille, et qu’on n’aime alors, follement, désespérément.
Malgré leur supériorité avérée, les hommes, en vérité, ne sont pas très forts ! pour la plupart, du moins. Les uns se vantent de ne chercher dans la vie que le plaisir, et rougiraient comme d’une tare s’il leur fallait avouer qu’à un certain jour ils ont aimé tout bêtement, et souffert, comme on souffrait sans en rougir, autrefois ; ceux-là dédaignent la femme et s’en font mépriser pour peu qu’elle ait le sentiment de sa dignité. D’autres, au contraire, se prosternent devant elle comme devant une idole, divinisant ses faiblesses, adorant ses fautes, faisant, – non aux meilleures, – un piédestal d’où ils n’ont ensuite rien de plus pressé que de renverser la déesse, aussitôt traînée aux gémonies ; et par un retour cruel, ils sont méprisés des femmes méprisables, quoique mille fois plus dignes et moins mauvais que les précédents. Et bien peu, savourant les joies dont l’existence n’est pourtant pas prodigue, ouvrent leur cœur lorsque l’heure est venue, aiment simplement, de tout leur être, une honnête enfant qui peut les aimer, et s’en vont sur la route de la vie avec une compagne qui partage avec eux les jours de pluie et les jours de soleil.
Georges de Présances était de ceux-là : pourquoi fallait-il que, par la malignité des choses, il fût condamné à longer toujours le mur du paradis, sans pouvoir y pénétrer ?
Il passa dans la maisonnette plusieurs nuits très douloureuses, à rêver devant un ciel sans étoiles aux cruautés du destin. Il avait fait d’avance le sacrifice de son avenir, pourquoi fallait-il que la tentation vint le tirer par la manche, en lui disant : – Regarde, comme elle est jolie, bonne, séduisante ! regarde-la bien, remarque l’aimable sourire de ses beaux yeux quand ils s’arrêtent sur toi, – et sache qu’elle n’est pas pour toi, qu’elle ne saurait jamais t’appartenir, et, mieux encore, qu’elle sera à un autre !
Le pauvre Georges, très consciencieux, se dit et se répéta tout cela, et se le répéta si bien qu’une aube tardive de septembre le trouva un jour à sa fenêtre, les mains mouillées des pleurs héroïques qu’il avait versés, et le cœur très haut, tout saignant du sacrifice.
— Quand ma mère sera morte, quand ma sœur sera mariée, j’irai hors de France, aux pays meurtriers où les plus braves frémissent d’être envoyés, et là, je mourrai obscurément, en sauvant des vies obscures… moi qui avais rêvé d’arracher tant de secrets à la nature mystérieuse !
Cependant, il accompagnait à la Rouveraye sa mère et sa sœur tous les jeudis ; pouvait-il se soustraire à ces visites hebdomadaires, alors que tout le monde s’y rendait avec tant d’empressement ? Il se donnait de plus le plaisir douloureux de voir son idole courtisée par les autres. Avec le flair des amoureux, il avait vite deviné le prétendant encouragé par la grand-mère, et l’avait trouvé sot, niais, prétentieux. Yveline ne l’accueillait pas d’une façon très encourageante, mais ne sait-on pas que les jeunes filles ne peuvent témoigner leurs sentiments qu’après les démarches officielles ?
Si, au lieu de se torturer ainsi à plaisir, le pauvre garçon avait observé attentivement, il eût acquis la certitude que l’impitoyable Yveline traitait le beau Varcourt comme la raquette traite le volant. C’est fort amusant d’être courtisée quand le cœur n’est pas en jeu ; du moins est-ce l’avis de Célimène, et Yveline n’était point sans quelque parenté lointaine avec cette belle et dangereuse personne. Après avoir commencé par rire et s’enfuir à la vue du protégé de sa grand-mère, elle lui permettait maintenant de lui parler, et lui répondait avec cette sérénité parfaite des jeunes filles, qui a trompé et qui trompera encore plus d’un fat. Cependant, Varcourt n’avait encore jamais pu trouver l’occasion de placer une parole décisive. Ce n’était pas tout à fait sa faute : Yveline avait résolu en elle-même que cette parole ne serait pas prononcée, et elle s’y appliquait le plus consciencieusement du monde.
Mme de la Rouveraye s’inquiétait un peu de cette coquetterie ; elle se fût inquiétée bien davantage si elle avait pu lire dans les pensées secrètes de sa petite-fille ! Mais comme la plupart des personnes froidement autoritaires, la bonne dame ne s’imaginait pas qu’on pût avoir des idées bien arrêtées : accoutumée à mener tout le petit monde qui gravitait autour d’elle, elle acceptait volontiers comme une chose naturelle l’absence de personnalité. Pour ce qui concerne Yveline, elle s’était trompée, et cette découverte lui causa beaucoup d’émotions.
M. et Mme Richard Brice devant arriver prochainement, la grand-maman se décida à interroger l’amoureux Varcourt sur les progrès de son entreprise. Il était à souhaiter que le prétendant fût agréé avant la venue des parents, de façon qu’on pût leur présenter la chose comme toute faite. Varcourt avait une belle fortune, une belle santé, un beau nom, une belle situation d’homme honorable, une propriété tout à fait voisine de la Rouveraye ; la grand-maman défiait quiconque de trouver un parti plus acceptable.
Que pourraient dire M. et Mme Richard ? qu’on ne s’était guère occupé d’eux en tout cela ? Mais on n’avait nul besoin de s’occuper d’eux ! L’éducation d’Yveline, Dieu merci ! s’était faite sans leur participation ; il en serait de même de son mariage. Il y avait bien Mme Brice… on avait totalement négligé Mme Brice, force était d’en convenir ; mais depuis qu’elle faisait cause commune avec M. et Mme Richard, elle n’était plus ni de bon conseil, ni même d’une grande importance. Et puis, si Varcourt plaisait à Yveline ? Cet argument ne serait-il pas sans réplique ?
Il fallait que Varcourt plût à Yveline ; il devait lui plaire, c’était évident.
— Eh bien ! mon cher ami, avez-vous avancé vos affaires ? dit un beau jour Mme de la Rouveraye à son protégé, pendant que la jeunesse dansait dans le salon voisin.
Varcourt ne dansait guère que sous une contrainte directe, et c’était une des petites choses qui ennuyaient Mme de la Rouveraye. Une jeune femme doit danser, rien n’est plus clair, et il est bon que son mari ne redoute pas la danse. Si Varcourt avait aimé la danse… Enfin, on n’est pas parfait !
— Je ne saurais trop vous dire, répondit l’heureux mortel en rougissant ; Mlle Yveline voit mes attentions d’un bon œil… j’ose l’espérer, au moins… mais enfin, je ne puis pas dire que, jusqu’ici, elle m’ait autorisé à… enfin… je ne sais pas…
— Aussi, vous manquez d’énergie, répliqua Mme de la Rouveraye avec un petit mouvement d’humeur ; ce n’est pas si difficile, voyons !
— Je vous assure, chère madame, que… c’est beaucoup plus difficile que vous ne semblez le croire, répondit Varcourt en essuyant son front rose avec un mouchoir de batiste à ses armes, brodées en couleur. C’est très… très difficile… Mlle Yveline ne… ne m’encourage pas…
— Vous causez tout le temps avec elle !
— Elle cause, certainement… elle cause même beaucoup… mais je ne connais rien, rien absolument, je vous assure… de ses sentiments personnels… surtout à mon égard !
Après avoir laborieusement terminé cette phrase, Varcourt jeta un regard inquiet sur la porte du salon, où passaient et repassaient des groupes de danseurs. Yveline ne dansait pas. Assise dans un petit coin avec Berthe et sa « chère cousine », elle se faisait raconter des épisodes de l’enfance de Georges, et Mme de Présances, qui n’y entendait pas malice, lui narrait, avec l’abondance émue des mères, toutes sortes de choses enfantines qui faisaient sourire la jeune fille. Assise sur une chaise basse, les coudes appuyés sur les genoux, un peu penchée en avant, les yeux levés vers la conteuse, elle buvait ses paroles, secouée de temps en temps par un fou rire, que partageait Berthe, au récit des exploits fantastiques de leur bon jeune temps.
Georges avait erré longtemps autour du petit groupe, en se jurant de ne point s’approcher, et puis il s’était assis tout à côté, sans faire mine de prendre part à la conversation. Mais il n’en perdait rien ; il entendait les questions saugrenues d’Yveline, et son rire jeune, étouffé par les convenances ; il sentait, comme s’il les avait vus, les yeux de la jeune fille fixés sur le petit garçon qu’il avait été, sur l’adolescent, puis sur le jeune homme… et il lui semblait qu’à de certains moments ces yeux fiers et doux se baissaient, lorsque sa sœur, parlant de lui avec l’abandon sororal, le présentait à Yveline d’une façon trop familière et trop intime.
— Ah ! conclut Mme de Présances, avec un soupir d’aise, c’est que mon Georges aimait bien sa mère !
— Sa mère ! répéta Yveline, devenue soudain toute grave. Sa mère…
Ce mot lui semblait très doux ; pour la première fois, elle y voyait tout ce qu’il y mettait de tendre, de reconnaissant, de grandiose et de familial… Mme de Présances la regardait, un peu surprise.
— C’est que je n’ai pas eu de mère, moi, dit Yveline.
Georges la regarda en face. Pas de mère, pauvre enfant ! Elle avait ignoré toutes ces joies exquises, ces abandons de soi-même en des mains caressantes, cette confiance sans bornes, cet appel de l’enfant vers celle qui est tout… Yveline se tourna lentement vers ce fils qui avait tant aimé sa mère, et son jeune sang monta à ses joues délicates, tant il y avait de pitié, de tendresse inavouée… et de chagrin dans ces yeux pleins aussi de respect.
Le cœur d’Yveline tressaillit étrangement, comme un oiseau qui bat de l’aile dans une main victorieuse : une sensation brusque l’envahit ; elle crut qu’elle perdait pied dans une eau inconnue, dont les vagues la berçaient très doucement en l’emportant.
— Ah ! mon Dieu ! se dit-elle, ce n’est pas possible que je l’aime !
Elle pâlit tout à coup, et Berthe s’alarma.
— Vous souffrez ? dit-elle.
Georges s’était levé et s’approchait.
— Non, non, répondit Yveline précipitamment. Ce n’est rien… je vais voir si grand-maman…
Elle avait disparu avant qu’on eût pu la retenir.
— Qu’a-t-elle ? demanda Mme de Présances toute bouleversée.
— Maman, dit Georges, viens par ici, il faut que je te dise quelque chose…
Il la tirait à l’écart.
— Ne lui parle plus de moi… je t’en prie… c’est parce que tu m’aimes et que tu me crois intéressant, mais…
Mme de Présances l’écoutait sans comprendre.
— Vois-tu, reprit Georges avec effort, c’est imprudent, ce que tu fais là… on ne nous connaît pas beaucoup dans cette famille, et nous aurions l’air… de ce que nous ne sommes pas…
— Explique-toi, mon enfant, dit sa mère, comprenant moins que jamais.
— Elle est riche, dit le malheureux garçon sans pouvoir prendre sur lui de prononcer le nom adoré ; – elle est très riche, et nous sommes très pauvres, – il ne faut pas qu’on puisse croire à… à un calcul…
— Ah ! mon pauvre enfant ! fit la mère en lui prenant les deux mains ; tu… tu l’aimes ?
Il arracha ses mains de l’étreinte affectueuse et quitta la galerie où ils se trouvaient.
Quand il reparut, ce fut pour dire à sa mère que leur petite voiture les attendait ; il y fit monter les deux femmes, qui se serrèrent l’une contre l’autre pour lui faire place, monta près d’elles et prit les rênes.
Comme il rendait la main à son cheval, vrai bidet de médecin, accoutumé à tous les temps et payant peu de mine, Yveline se pencha à une fenêtre. C’était la fenêtre de son ancienne chambre d’enfant, celle d’où elle s’était montrée à son père, dans le nimbe de ses cheveux d’or, illuminés par un rayon de soleil. Telle était apparue la petite fille aux yeux émerveillés de Richard, telle parut la grande jeune fille, dans la même auréole, dans un semblable rayon, aux regards de celui qui l’aimait.
Elle s’était, on ne sait pourquoi, réfugiée dans cette chambre où elle avait passé les années de sa petite enfance, chambre dédaignée à présent, où nul n’allait jamais. Dans le grand tumulte de son âme, elle avait instinctivement cherché asile au milieu des témoins d’une vie où tout était paix et joie. Le bruit des roues l’avait attirée à la fenêtre ; elle l’avait ouverte avec une vague appréhension ; dans l’ivresse profonde qui la troublait, tout, depuis une minute, lui semblait inquiétant.
Georges, sa mère et Berthe levèrent la tête, au léger craquement du bois déshabitué de jouer dans la rainure. Yveline rougit encore sous ce soleil qui lui emplissait les yeux et le cœur.
— Vous partez déjà, cousine ? dit-elle d’une voix étrangement mélodieuse.
L’air du soir était si calme que ses paroles tombèrent sur eux comme des perles de cristal, quoiqu’elle eût parlé presque bas.
— Nous rentrons, dit Berthe, voyant que les autres gardaient le silence.
— Je vous attends jeudi, n’est-ce pas ? Tous les trois ? dit Yveline.
Georges la regarda, pour emporter dans sa mémoire la radieuse image, puis il salua et toucha du fouet son bidet un peu lourd. Quel triste équipage de médecin de campagne ! Fallait-il que la male-chance gravât un tel souvenir dans la mémoire d’Yveline ? fallait-il que ce fût ainsi qu’elle l’eût vu pour la dernière fois ?
— Au revoir ! dit Berthe, et le modeste cabriolet s’en alla cahin-caha sur la route, suivi par les yeux d’Yveline. Si Georges l’avait su ! Le soleil faisait une gloire d’or au vernis de l’humble carriole, qui, pour l’héritière de la Rouveraye, était plus belle et plus flamboyante que le char d’Apollon !
Mais Georges ne savait pas, et tout le temps de la route, en mâchonnant sa moustache, il lui semblait mordre les morceaux de son orgueil humilié.
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