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Chapitre 18

Le dîner et la soirée furent interminables ; quelques-uns des hôtes étaient partis, d’autres étaient restés, ce qui trouble le plus souvent l’harmonie d’une réunion. Tout le monde s’ennuya ce soir-là à la Rouveraye, excepté Yveline, qui vivait dans un éblouissement ; le soleil lui était resté dans les yeux. On partit de bonne heure, et lorsque la jeune fille vint embrasser sa grand-mère, comme de coutume, en lui souhaitant le bonsoir, Mme de la Rouveraye fit un mouvement pour la retenir : elle avait presque envie de lui parler sur-le-champ du mariage projeté. Mais un peu de fatigue l’arrêta ; elle renvoya au lendemain l’explication, et congédia simplement sa petite-fille.

Jamais Yveline n’avait éprouvé à ce point le besoin d’être seule ; depuis le moment où l’humble cabriolet avait disparu au bout de l’avenue, elle sentait des impatiences la parcourir comme des frissons ; elle aurait voulu secouer la contrainte de toutes ces présences intolérables ; le dîner n’en finissait pas ; le bavardage des hôtes, qu’elle supportait fort bien d’ordinaire, y ajoutant la gaieté de son rire, tous ces propos mondains lui semblaient d’un vide et d’un oiseux dont elle était dégoûtée. Lorsqu’elle eut renvoyé sa femme de chambre et qu’elle se vit seule dans le joli nid de sa jeunesse, elle regarda autour d’elle avec ravissement.

Tout lui paraissait plus grand, plus beau et plus aimable ; elle eût cru volontiers que les murs s’étaient écartés, que le plafond s’était envolé, et que le ciel pur, criblé d’étoiles, s’ouvrait au-dessus de sa tête. Quelque chose de chaud, de vibrant, de solennel, emplissait son âme de mouvement, de vie et de prière.

— Ah ! pensa-t-elle, je suis heureuse, je me sens riche d’aimer…

Sa joie tomba tout à coup ; un mot venait d’évoquer la réalité au milieu de son rêve : riche… c’était là l’obstacle ; un homme tel que Georges ne pouvait pas aimer une héritière… il devait dédaigner les richesses, ce travailleur ! Mais elle… il ne la dédaignait pas ?

Elle rougit, seule dans sa chambre close ; non, certes, il ne la dédaignait pas ! Elle en était bien sûre ! Bah ! cela s’arrangerait. Est-ce que tout ne s’arrange pas ? À dix-huit ans, surtout, est-il des obstacles sérieux ?

Elle se coucha les mains croisées sur sa poitrine, pour y enfermer sa pensée qui palpitait si doucement. Elle resta quelque temps dans l’obscurité, les yeux fermés, savourant sa joie, puis s’endormit tout à coup sans transition, comme un petit enfant.

Le lendemain était un vendredi ; Mme de la Rouveraye n’y avait songé qu’au réveil, ce qui l’ennuya fort, son principe étant de ne rien entreprendre un vendredi. Il fallait donc remettre au samedi ; c’était d’autant plus fâcheux qu’Edme devait arriver dans l’après-midi de ce jour ; il ne resterait donc que la matinée, mais ce serait plus que suffisant, et Mme de la Rouveraye prit son parti du contretemps.

Edme vint inopinément dans la journée ; avec un peu d’habileté, il avait gagné quelques heures qu’il consacrait à sa sœur. Il la trouva fort embellie, et l’éclat tout nouveau de ce joli visage ne put échapper à ses yeux de frère.

— Que t’est-il arrivé ? dit-il en souriant. On t’a fait un cadeau ? ou bien as-tu réduit au désespoir quelque amoureux ? Tu as un air de triomphe !

— Peut-être ! fit Yveline en éclatant de rire. Elle songeait à l’inévitable déconfiture de Varcourt, qu’elle ne pouvait prendre au sérieux.

— Déjà ! Tu commences bien ! Tu fais des malheureux ? Prends garde à ton tour…

Elle avait tellement rougi, qu’il n’acheva point sa phrase, et resta interdit.

— Il y a anguille sous roche, se dit-il, ma sœurette est toute changée…

Elle ne voulut point lui laisser le temps de renouveler son attaque.

— Mon père est aux Pignons ? demanda-t-elle.

— Non ; notre mère Odile seulement. Mon père viendra dimanche.

— Tu es arrivé seul ?

— Avec Jaffé ! Il ne s’en retournera que demain matin, avec des commissions.

Elle se trouvait à court de questions et ne savait plus que dire ; elle alla au piano, joua quelques mesures d’un nocturne de Chopin, puis s’arrêta, en sentant qu’elle jouait trop bien, et que l’intensité de sentiment exprimée par ses doigts allait la trahir aux yeux de ce frère clairvoyant. Soudain, elle prit sa résolution, vint à Edme, et, le regardant dans les yeux :

— Si tu voulais te marier, dit-elle, crois-tu que notre père s’y opposerait ?

— Est-ce bien de moi qu’il est question ? demanda le jeune homme en lui prenant les deux mains. Elle résistait un peu, il l’attira et la fit asseoir près de lui.

— Enfin, reprit-elle, non sans embarras, supposons que tu veuilles te marier… cela peut arriver, n’est-ce pas ?

— Moi, dit-il, je suis à l’école de cavalerie, je n’existe pas, pour le moment ; mais quand le temps sera venu où je pourrai me marier, je suis convaincu que mon père n’y apportera point d’opposition.

— Même si… si la jeune fille était pauvre ? demanda Yveline, fière de son stratagème.

— Ah ! il est pauvre ? pensa Edme, souriant malgré lui de la naïve duplicité de sa sœur. Il répondit tout haut : Je ne crois pas que la pauvreté fût un obstacle pour moi.

— Pour toi ? répéta la jeune fille inquiète, en le regardant.

— Oui ; pour un homme, veux-je dire.

— Pour une femme, ce ne serait pas la même chose ?

Edme resta perplexe. Sa philosophie n’était pas encore très compliquée, et il eut été fort embarrassé d’expliquer ce qu’il sentait très bien.

— Je ne sais pas… dit-il enfin ; mon père est un homme très droit, très bon…

Il s’arrêta. Le souvenir de la sévérité de Richard avait perdu pour lui toute amertume, mais ne s’était pas effacé de son âme.

— Si c’était moi, reprit-il, si j’avais une inquiétude, une peine, je sais bien ce que je ferais… je la confierais sur-le-champ à ma mère Odile.

Yveline fit une moue très significative. Que lui importait Odile ! Et pourquoi Edme venait-il sottement la mettre entre eux, dans cet entretien confidentiel ?

— Je sais, continua le jeune homme,… tu ne la connais pas… c’est dommage… tu l’aurais aimée, et elle t’aime tant !

Yveline sursauta d’étonnement et regarda son frère.

— Elle m’aime ?

— Elle t’aime, ma sœur, loin de toi, sans sympathie de ta part, elle songe à toi, elle souffre de ton indifférence, et elle te chérit…

— Pourquoi m’aimerait-elle ? reprit Yveline, retournant à son ancien argument.

Cette fois, Edme connaissait mieux la vie ; on ne regarde pas impunément la mort en face ; la grande secousse qu’il avait subie l’avait mûri au-delà de ses années, il put répondre.

— Elle t’aime, dit-il avec chaleur, parce qu’elle aime notre père. Tu ne sais pas, Yveline, ce que c’est que d’aimer passionnément…

Elle baissa tes yeux, de peur qu’il ne lût en elle.

— D’aimer en donnant toute son âme, de sentir que la colère ou la joie d’un être cher vous font le ciel noir ou bleu, qu’on est riche si l’être aimé vous aime, et qu’on serait misérable s’il vous méprisait.

— Tu as aimé quelqu’un comme cela ? demanda la jeune fille surprise.

— Oui ! J’ai aimé ainsi mon père, autrefois, quand j’étais enfant, – et maintenant…

— Eh bien ?

— Maintenant, j’aime ainsi ma mère Odile, à qui je dois tout !

Yveline se recula un peu ; quelque chose était froissé en elle par cet enthousiasme ; son éducation de préjugés et de conventions ne lui permettait pas d’entrer dans l’esprit de son frère.

— Tout ! reprit-elle ironiquement, c’est beaucoup. Si tu dois tout à cette étrangère, que te reste-t-il pour notre mère, qui t’a pourtant donné la naissance ?

Edme saisit la main de sa sœur avec une solennité touchante sur ce jeune front.

— Ma sœur, dit-il, à notre mère je dois la naissance ; crois-moi, sa mémoire est aussi chère à mon âme qu’à la tienne, quoi que tu puisses en penser ; mais à ma mère Odile, je dois la vie !

— La vie !

Elle le regardait, ne comprenant pas.

— Il faut que tu le saches, ma sœur, car je sens, je devine que tu es à la veille des épreuves ; il faut que tu connaisses la femme que tu as appris à dédaigner, et que tu saches ce qu’elle a fait pour moi.

Avec l’emphase de son âge, qui donnait à ses paroles une intensité presque cruelle, ce philosophe de vingt-trois ans raconta à la jeune fille les scènes qui avaient accompagné son premier examen. Il ne chercha ni à s’innocenter, ni à accuser son père ; depuis longtemps déjà, il avait fait la part de chacun dans cette sorte de duel, causé par la violence de leurs caractères trop semblables ; par la voix d’Odile, il avait appris que ses fautes antérieures avaient été la cause de tout le mal, et son amour pour son père s’était grandi de tout le repentir inspiré par sa folie. Mais s’il ne chercha à rien atténuer, il n’en exalta que plus la tendresse de sa seconde mère, qui, par une sorte de divination, l’avait arrêté sur le seuil du suicide.

Les yeux d’Yveline s’étaient remplis de larmes, bientôt ruisselantes sur ses joues ; de ses deux mains elle tenait serrés les poignets de son frère, haletante, angoissée ; quand il arriva au moment où la balle avait frappé le meuble, sous le geste d’Odile, elle se jeta au cou d’Edme et se pressa contre lui, dans une agonie de sanglots.

— Et tu ne me l’as pas dit ! murmurait-elle à travers ses larmes ; et je n’ai pas su que j’avais failli te perdre ! Je ne t’ai pas assez aimé, mon frère ! J’étais sotte, gaie, indifférente, et pendant ce temps-là, toi… oh ! mon Dieu !

Il l’embrassa et finit par la calmer : ils étaient heureusement seuls dans une ancienne salle d’étude où personne ne pénétrait jamais.

— Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ? reprit Yveline, quand elle eut essuyé ses yeux.

— Parce que tu étais trop jeune, – et puis, je ne voulais pas que grand-maman le sut.

Ils restèrent un instant silencieux, oppressés, comme après les grandes crises.

— Comprends-tu, dit Edme ensuite, que j’aime ma mère Odile de toute mon âme ?

— Oui ! répliqua la jeune fille, pensive. Mais toi, elle te connaissait, elle t’avait soigné dans ta maladie…

— Au risque de mourir pour moi, cette fois-là. Et, car il faut que tu saches tout, ma sœur, quand elle s’est installée auprès de mon lit, elle n’avait pas de raison de m’aimer. Étant petit, je l’avais insultée, et je n’avais jamais voulu lui en demander pardon.

Yveline méditait profondément. L’astre nouveau qui, depuis la veille, s’était levé sur son horizon, éclairait pour elle mille pensées jadis obscures ; sa tête meublée de choses apprises, comme celle d’une jolie perruche, ressentait bien encore un peu de vertige, mais elle aimait ce torrent d’impressions nouvelles, grandes et généreuses, qui l’emportait vers ce qu’elle devinait être un paradis inconnu.

— Et tu crois, dit-elle enfin, ramenée instinctivement vers le but de ses pensées, que c’est parce qu’elle aime mon père qu’elle a été comme cela pour toi ?

— J’en suis sûr ! Elle l’aime au point de ne vouloir d’aucune joie s’il n’est pas là pour la partager ; et moi-même, vois-tu, je me retiens de lui dire parfois tout ce que je pense, parce que cela lui ferait de la peine ; je lui dirais des choses que je ne pourrais pas répéter à mon père… Avec les vraies mères c’est comme cela !

Yveline songeait toujours.

— Mon père est la bonté même, reprit Edme, mais il est absorbé par tant de soins, triste parfois aussi ; bref, il a beaucoup de tracas dans la tête ; elle, ne songe qu’à nous !

— Qu’à toi ! reprit Yveline avec une légère touche de jalousie commençante.

— Qu’à nous ! répéta Edme fermement.

— Tu crois qu’elle ferait pour moi ce qu’elle a fait pour toi ?

— Je t’en donne ma parole.

Elle regardait son frère, incertaine et craintive : il l’attira à lui.

— Tu aimes quelqu’un ? lui dit-il avec la bonté encourageante d’un jeune père.

Elle détourna la tête sans répondre.

— Il est pauvre, et tu crains de l’opposition ?

— Bien sûr, grand-maman ne voudra pas ! Mais ça ne ferait rien, si papa voulait bien.

Une pensée tout à fait machiavélique traversa le cerveau d’Edme.

— Tu sais qu’elle te déshéritera si tu lui désobéis, dit-il.

— C’est ça qui m’est égal ! s’écria la jeune fille.

Il lui planta un gros baiser sur chaque joue, tant il était satisfait de la réponse.

— Mais pourtant, il faut que je sache quel est le monsieur qui t’a rendue si libérale des biens de grand-maman, lui dit-il ensuite.

Moitié fière, moitié confuse, Yveline raconta son secret. Elle mit Edme au courant de la vie étroite à la Maisonnette et fut un peu désappointée de voir que ce tableau le laissait froid : elle lui en fit même l’observation.

— Vois-tu, Yveline, répondit-il, je comprends qu’en théorie cela te séduise : mais à Saint-Cyr, pendant deux ans, j’ai ciré mes bottes, recousu mes boutons, astiqué mon fourniment, etc., sans compter le reste, et cette expérience m’a un peu blasé sur le bonheur de se servir soi-même. Je présume que notre père n’aurait pas la cruauté de te réduire à de tels travaux, et qu’il t’accorderait bien au moins deux domestiques. Parle-moi des personnes plutôt que des choses.

Elle s’étendit sur le compte de Berthe et de sa mère ; mais quand Edme lui posa des questions plus directes sur Georges, elle fut fort embarrassée de répondre.

— Pourtant, il a bien fallu que M. de Présances te dît qu’il t’aimait ? fit-il, tout imbu de son rôle de père par procuration idéale.

— Non ! répondit vivement la jeune fille. S’il me l’avait dit, cela m’aurait fait de la peine.

— Pourquoi ?

— Parce que je suis plus riche que lui ! répondit-elle toute confuse.

Edme se leva.

— C’est très bien ; vous êtes très gentils tous deux, mais je ne vois rien de bien sérieux en tout cela. Laisse-moi faire ; je prendrai des renseignements.

— Tu peux être tranquille ! ils seront bons ! fit Yveline d’un air railleur.

Une femme de chambre frappa à la porte.

— On vous cherche partout, mademoiselle, dit-elle. Madame vous fait demander.

Ils descendirent bras dessus bras dessous, joyeux et graves à la fois, et, pendant toute la soirée, ils échangèrent à la dérobée des regards d’entente qui leur donnaient un air de conspirateurs, bien fait pour réjouir leurs jeunes esprits, prompts à s’amuser de tout.

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