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Chapitre 19

Edme cependant avait pris très au sérieux la confiance d’Yveline et son rôle de protecteur. Dès le matin, sous prétexte de tirer quelques coups de fusil, il partit dans les plaines, dorées par un joli soleil de septembre, et, comme on peut le croire, il se dirigea du côté de la Maisonnette, pour en voir au moins l’extérieur.

Pendant qu’il arpentait les routes, en compagnie d’un vieux chien, ami de sa jeunesse, Mme de la Rouveraye avait emmené Yveline dans son petit salon.

Cette pièce n’avait guère changé depuis le jour où Richard y avait reçu notification, seize ans auparavant, de l’arrêt qui le privait de sa fille. On avait renouvelé l’étoffe des sièges, changé les rideaux des fenêtres, et c’était tout. Mme de la Rouveraye elle-même n’avait pas beaucoup plus vieilli que ses meubles ; la grande placidité de la vie l’avait préservée des rides. Seul, son lorgnon, dont les verres avaient dû être renforcés, témoignait du cours des années.

— Ma chère mignonne, dit-elle à Yveline, qui errait dans le salon, rétablissant çà et là la symétrie chère à la vieille dame, assieds-toi donc, j’ai à te parler de choses sérieuses.

Yveline flaira le danger, et dressa moralement les oreilles, comme une jeune pouliche.

— Tu auras dix-huit ans dans quelques jours, fit Mme de la Rouveraye, d’un air posé ; quoique tu sois très jeune assurément, te voilà à l’âge où l’on marie d’ordinaire les jeunes filles, et j’ai à cœur de te voir établie, avant de quitter ce monde…

Toute sa vie, la bonne dame avait escompté sa mort prochaine, et s’en était d’ailleurs fort bien trouvée ; elle n’était point superstitieuse, quoiqu’elle craignît le vendredi.

— J’ai bien réfléchi, continua-t-elle, en réponse au joli regard mélancolique attaché sur elle par Yveline, et j’ai arrêté mon choix sur un parti qui me semble convenable sous tous les rapports.

— Vous avez arrêté votre choix… pour mon mari ? dit la jeune fille d’un ton posé, qui déconcerta un peu la grand-mère.

— Oui… tout se trouve dans cette alliance : un beau nom, une fortune en rapport avec celle que tu dois avoir, un homme aimable, et, de plus, un voisinage qui me permettra, ma chère mignonne, de t’avoir près de moi tout l’été…

— Ce n’est pas M. de Varcourt ? demanda Yveline.

Le calme qu’elle affectait était si peu en harmonie avec ce que l’usage exige des jeunes filles lorsqu’on leur parle mariage, que Mme de la Rouveraye en fut abasourdie, en même temps qu’irritée.

— Et quand ce serait M. de Varcourt ? répliqua-t-elle avec une nuance d’aigreur.

Yveline gardant le silence, la grand-maman reprit l’éloge de son protégé.

— Tu ne dis rien ? fit-elle, agacée enfin de voir se prolonger ce silence d’abord respectueux, puis inquiétant.

— Je vous écoute, grand-maman, répondit la jeune rusée.

— Mais te plaît-il ?

Yveline leva ses yeux bleus sur Mme de la Rouveraye et répondit tranquillement :

— Non, grand-maman.

— Comment, non ? Et tu me laisses aller, t’expliquer, te… Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Ma chère grand-maman, M. de Varcourt ne me plaît pas, mais j’ai cru de mon devoir d’entendre tout ce que vous aviez à me dire de lui, dans la pensée que peut-être j’apprendrais quelque chose de nature à m’influencer. Cela ne m’a pas influencée.

— Influencée ? Je ne te comprends pas, mon enfant. Que reproches-tu à M. de Varcourt ?

— Je ne lui reproche rien, grand-maman ; seulement, il ne m’intéresse pas.

Mme de la Rouveraye regarda sa petite-fille avec attention. Un tel argument était absolument nouveau pour elle. Depuis quand se permettait-on de juger un prétendant sous un prétexte aussi futile ?

— Tu voudrais peut-être pour mari un héros, un chevalier du temps des croisades ? dit-elle avec un demi-sourire ; je ne te savais pas romanesque !

— Je ne suis pas romanesque, grand-maman, répondit Yveline, mais M. de Varcourt n’a rien en sa personne qui ait pu attirer mon attention d’une manière flatteuse.

— Il est joli garçon… insista la grand-mère.

— Il a l’air d’une poupée en peau, dit brusquement Yveline énervée ; avec ses rougissements perpétuels… je ne sais pas si c’est français, ce mot-là ! mais un monsieur qui rougit vingt-quatre heures par jour est absolument ridicule, et je ne pourrais jamais aimer un être ridicule !

— On ne se marie pas uniquement pour l’apparence extérieure, fit Mme de la Rouveraye d’un ton piqué ; M. de Varcourt a des qualités plus solides.

— Sa conversation ? rétorqua irrévérencieusement Yveline. Il est sot comme une lanterne !

— En vérité, ma fille, dit la grand-mère, choquée, je ne sais ce qui te prend ! Tu me parles d’un ton…

— Grand-maman, s’écria la jeune fille, en rougissant de colère, je ne vous reconnais plus ! Vous êtes bonne et indulgente, et voilà que vous voulez me marier à un monsieur absurde ! Vous ne l’avez donc pas regardé ?

La scène qui suivit fut d’une singulière violence. Mme de la Rouveraye, qui ne s’emportait jamais, possédait un arsenal de mots coupants, à double lame, et dont la froide blessure laissait des traces ineffaçables : Yveline, gâtée depuis l’enfance, habituée à un égoïsme inconscient, se voyait pour la première fois soumise à la contrainte. Méconnaissant l’affection réelle de sa grand-mère, pour ne voir que le despotisme présent, elle se révolta et fut franchement ingrate.

Après quelques répliques fort dures de part et d’autre, Mme de la Rouveraye se leva.

— Sans doute, dit-elle, je ne puis pas te forcer à épouser M. de Varcourt, s’il te répugne à ce point ; mais il me semble que mes dix-huit années de tendresse, – en outre de ce que tu dois à ta grand-mère d’après les lois de la nature, – demandaient en récompense un peu plus de soumission.

— Je vous respecte, grand-mère, et je vous aime, répliqua la jeune fille, mais je n’ai jamais cru que dix-huit années de vos soins maternels pourraient entrer en comparaison avec le bonheur de toute ma vie. Quel que soit le mari que le ciel me destine, je veux l’estimer et l’aimer, comme mon père estimait ma mère, et non point voir en lui un fantoche, un épouvantail pour les petits oiseaux !

— Vous êtes folle ! dit posément Mme de la Rouveraye. Montez à votre chambre et n’en sortez que pour me demander pardon.

Elle sortit là-dessus, toute bouleversée malgré son calme apparent, se demandant d’où venait l’inconcevable disposition de sa petite-fille, et à cent lieues de supposer que toute cette indignation provenait d’un jeune amour, né de la veille, et résolu à rester maître de sa destinée.

Monter à sa chambre ? Yveline n’y était pas disposée le moins du monde. Les joues en feu, le sang bouillonnant, elle avait besoin de marche et de grand air pour se calmer. Elle traversa le parterre, et courut dans le parc, où l’ombre et la fraîcheur lui rendirent un peu de tranquillité.

Lorsqu’elle eut apaisé par une longue promenade la surexcitation de ses nerfs, elle s’assit sur un banc et pleura tout à son aise. On avait voulu l’immoler, la sacrifier à des raisons d’intérêt ! Pauvre Yveline ! Heureusement elle ne s’était pas laissé faire, et on ne la marierait pas malgré elle ! Et celui qui l’aimait, que dirait-il s’il savait qu’on la rendait malheureuse à ce point ? Comme elle avait envie de courir à la Maisonnette et de dire sa pensée à la chère cousine ! Était-ce si loin, et n’y pouvait-elle vraiment aller ?

Un retour sur elle-même la fit rougir de confusion. Si Georges était là, que penserait-il en la voyant ? N’aurait-elle pas l’air de venir au-devant de lui ?

Après tout, qu’y aurait-il là de répréhensible ? La fortune qu’elle possédait, par malheur, ne lui imposait-elle pas le devoir de faire une démarche que Georges, pauvre et fier, n’oserait jamais tenter ? Ce serait si doux de venir à lui, les mains tendues, en lui disant : « J’ai tout deviné ! » Mme de la Rouveraye avait raison. Yveline était bien un peu romanesque !

Soudain, elle eut très honte ; que deviendrait-elle si Georges lui répondait froidement : « Vous vous êtes méprise, mademoiselle, je ne vous aime pas ! ». Il n’avait rien dit… Elle pouvait s’être trompée. – Pauvre Yveline ! que la vie était cruelle !

Après avoir bien pleuré, elle reprit le chemin du château ; le déjeuner n’allait pas tarder, et elle ne voulait pas se faire attendre, n’ayant pas pris au sérieux une minute l’ordre de rester dans sa chambre. Elle n’avait jamais été très obéissante ; mais ses désobéissances avaient rarement amené des conflits, sa grand-mère estimant qu’il faut savoir fermer les yeux sur le passé lorsque tout est rentré dans l’ordre ; maxime excellente quand on aime la paix, mais dont les résultats dans l’avenir dépassent parfois les prévisions du présent.

Sans penser à mal, et le plus naturellement du monde, Yveline, très calmée et un peu mélancolique, prit le chemin du château ; en longeant les communs, elle entendit la voix de Jaffé, qui gourmandait :

— Des bêtes comme ça, disait-il au valet d’écurie, et les laisser engraisser ! Mais vous ne savez donc pas ce que c’est qu’un cheval ? Ah bien ! si M. Richard voyait ça !

— Les chevaux ne sont pas à lui, par bonheur, et les gens non plus ! répondit la voix goguenarde du domestique.

Jaffé répliqua quelque chose qu’Yveline n’entendit pas. Curieuse, et aussi blessée de ce qui venait d’être dit relativement à son père, la jeune fille voulut traverser la cour. Le phaéton qui avait amené Edme la veille était presque attelé.

— Bonjour, Jaffé, dit Yveline. Depuis qu’elle aimait son frère, elle s’intéressait davantage au brave homme.

— Bonjour, mademoiselle. Quand est-ce que mademoiselle me fera l’honneur de me permettre de lui enseigner à conduire ? Sans doute, mademoiselle a reçu une belle éducation, mais une éducation n’est pas complète quand on ne sait pas tenir les rênes d’un cheval, et mademoiselle n’a pas appris cela au couvent, je pense ?

— Vous avez raison, Jaffé, répondit Yveline avec un sourire attristé ; ce sera pour un de ces jours, et c’est vous qui serez mon maître.

— C’est beaucoup d’honneur que me fera mademoiselle, mais, sans vanité, je crois que je le mérite, car pour conduire je ne crains personne, et pour avoir soin de mademoiselle… Mademoiselle n’a pas de commissions pour les Pignons ? Voilà que je rentre.

— Moi, non… Vous direz à ma grand-mère Brice que j’ai envie de la voir ; elle devrait m’envoyer chercher un de ces jours.

— On lui dira, mademoiselle. Voilà ! Dans trois minutes on sera parti.

Il rentra dans la sellerie pour endosser sa livrée, et Yveline se dirigea vers la maison.

Comme elle montait les degrés, elle leva les yeux et vit devant elle, dans le hall, sa grand-mère qui la regardait avec des yeux sévères.

Madame de la Rouveraye faisait très rarement montre d’autorité, mais quand cela lui arrivait, elle dépassait la mesure. Un instant après avoir relégué Yveline dans sa chambre, elle était allée l’y trouver pour obtenir des explications et faire la paix, même en sacrifiant l’infortuné Varcourt, si c’était nécessaire. Sa surprise avait été indicible, de trouver la porte ouverte et la chambre vide. L’idée de la possibilité d’une catastrophe n’avait pas même effleuré son esprit, mais la réalité de la rébellion l’avait frappée dans son orgueil et sa responsabilité.

Comment ! elle avait ordonné à Yveline de ne point sortir de sa chambre, et la jeune insurgée n’y était même pas entrée ? Ceci passait toutes les bornes et méritait une exécution en règle. Où irait-on si les jeunes filles se mêlaient d’avoir des idées à elles, sur le mariage et sur l’autorité des grand-mères ?

Mme de la Rouveraye, après s’être assurée que sa petite-fille n’était pas dans la maison, s’installa dans le hall, afin de la prendre au passage quand elle rentrerait. Yveline, qui ne s’en doutait pas, – et l’eût-elle pensé, qu’elle eût agi de même, – prolongea son absence, dont chaque minute exaspérait la colère froide de la grand-mère.

— Vous voilà ? dit la vieille dame d’une voix qui ne tremblait pas ; c’est ainsi que vous m’obéissez ? Allez dans votre chambre immédiatement ; je vais faire prévenir votre père !

À l’idée que Richard pouvait être excité contre elle, que sa conduite serait commentée et présentée sous un jour défavorable à toute sa famille, Yveline sentit son jeune sang lui monter à la tête.

— Prévenir mon père ? dit-elle sèchement ; pour qu’il vienne me donner le fouet, comme vous auriez voulu qu’on le fit à Edme quand il était petit ? N’en prenez pas la peine, grand-maman, je le préviendrai moi-même.

Le cliquetis des gourmettes et le bruit des roues annonçaient que Jaffé quittait la Rouveraye.

— Jaffé, cria Yveline, attendez-moi ! je vais aux Pignons.

Elle bondit dans la cour avant que sa grand-mère eût pu dire un mot et grimpa dans la voiture légère. Jaffé avait, sinon compris, deviné. Il détestait Mme de la Rouveraye, et n’avait jamais reproché à Yveline qu’une chose : sa correction trop mondaine à ses yeux, et ce qu’il nommait un manque de caractère. La revanche était trop belle pour qu’il ne la saisit pas aux cheveux.

— Aux Pignons ? dit-il. Nous y serons bientôt. Tenez-vous bien, mademoiselle, la jument noire est un peu vive.

Le phaéton filait comme une flèche à travers la campagne dorée par l’automne ; Yveline, grisée d’air vif et de liberté, les cheveux envolés autour du visage, sous son léger chapeau de jardin, goûtait l’ivresse absolue d’une première escapade, et ne pensait plus à rien qu’à la surprise de sa grand-mère Brice quand elle la verrait apparaître. Ce fut Edme qui se présenta, le fusil sur l’épaule, le carnier vide, son chien exténué tirant la langue sur ses talons.

Jaffé s’arrêta net.

— Tu te promènes ? dit le jeune homme, négligeant tout préambule, dans sa surprise de voir Yveline à ce point décoiffée et juchée sur le haut équipage.

— Je m’enfuis ! répliqua-t-elle d’un air de triomphe. Allons, monte, nous allons aux Pignons.

— Et grand-maman ? fit Edme abasourdi.

— Elle est en colère, répondit Yveline ; allons, monte donc sur le siège de derrière ! Et ton chien, tu ne vas pas le laisser sur la route ?

Edme grimpa, prit par la peau du cou le pauvre animal qui ne s’attendait pas à pareille fête, s’installa tant bien que mal, et les chevaux reprirent leur allure rapide.

— Qu’y a-t-il ? demanda Edme.

Yveline voulut le lui expliquer en anglais, afin de n’être pas comprise de Jaffé, mais cette langue étrangère lui fit bientôt défaut.

— Parle français, va ! dit Edme. Jaffé sait bien des choses et n’en a jamais rien dit à personne. Jaffé, c’est mon ami.

Dans sa langue maternelle, Yveline donna sur son aventure des explications rudimentaires, qui rendirent Edme tout pensif.

— M. de Varcourt ? dit tout à coup Jaffé, un monsieur blond qui a, sauf votre respect, une peau tendre comme un petit cochon de lait ! Je comprendrais que mademoiselle en préférât un autre !

Le frère et la sœur éclatèrent de rire, rire un peu nerveux et inextinguible, comme il arrive à cet âge. C’est ainsi qu’ils entrèrent aux Pignons.

Odile et Mme Brice avaient vu le phaéton de leur fenêtre, sans pouvoir deviner quels étaient les hôtes qui leur arrivaient de la sorte ; elles vinrent sur le perron pour les recevoir, et leur surprise fut grande en voyant descendre Yveline, Edme et le chien, pendant que l’imperturbable Jaffé, après avoir soulevé son chapeau de cocher, prenait avec ses chevaux le chemin des écuries.

— Maman, dit Edme en poussant Yveline dans les bras d’Odile, je vous amène votre fille, que j’ai trouvée sur la route ; et vous, grand-maman, embrassez-la bien vite et venez avec moi.

Il entraîna Mme Brice d’un côté, pendant que Mme Richard, très émue, prenait doucement la taille d’Yveline pour l’emmener de l’autre.

— Viens dans ma chambre, dit la seconde mère, nous y serons mieux pour causer.

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