Chapitre 20
Dans cet asile aimable et sérieux, où tout parlait d’une vie bien employée, Yveline sentit tout à coup son cœur se desserrer. Sur la cheminée, sur les murs, partout, des photographies de son frère et d’elle-même, à tous les âges ; un beau portrait de son père, qui l’attira dès son entrée ; des livres, des ouvrages de femme ; un grand registre, fermé, sur le bureau, affirmait l’ordre de la ménagère… C’était une de ces chambres reposantes, où l’on sent qu’on aimerait à vivre et à mourir ; la mort, dans ce grand lit, au milieu de tous ces témoins d’une vie d’honneur et de travail, ne pouvait être que paisible et vénérable.
Emue, Yveline, après avoir tout embrassé d’un coup d’œil, tourna son regard vers Odile, et lut dans ses yeux une tendresse grave et profonde.
— On t’a fait de la peine ? dit la voix pleine et douce, et tu es venue chercher ton père ? Il sera ici ce soir ; mais si, à présent, je puis te consoler, ma chère fille…
— Ah ! s’écria Yveline vaincue, jetant ses bras autour du cou d’Odile, Edme avait bien raison de dire que vous étiez bonne !
Assises tout près l’une de l’autre sur un de ces petits canapés qui semblent avoir été faits pour échanger des confidences, elles causèrent longuement. Yveline raconta ses griefs, et Odile, sans approuver la forme de sa résistance, l’assura qu’elle n’avait fait qu’user de son droit en repoussant un mariage déplaisant. Mais sa rapide perception de femme l’avertit que la vivacité de cette répugnance n’était pas tout à fait naturelle, et voyant que la jeune fille n’ajoutait rien :
— Tu ne me dis pas tout, fit-elle ; comment se nomme-t-il, et qui est-il, celui qui te fait trouver l’autre si odieux ?
Le sourire était si tendre, si encourageant, qu’Yveline n’y put résister.
— Vous devinez donc tout ? dit-elle. Celui que j’aime est pauvre, instruit et bon… Je ne sais pas seulement s’il m’aime…
Son petit cœur se serra à l’idée qu’elle pouvait n’être pas aimée : elle sentait un immense besoin de gâteries, d’affection ; la frayeur qu’elle avait du mécontentement de son père la rendait encore plus craintive et plus douce. Elle jeta sur Odile un regard furtif d’enfant pris en faute, et avec une incroyable câlinerie d’intonation, elle lui donna son cœur pour ne plus le reprendre.
— Maman, dit-elle, dites à papa qu’il soit indulgent pour moi… j’ai bien, bien besoin qu’on m’aime !
Et elle fondit en larmes, cette fois délicieuses, car de vrais baisers de mère vinrent les essuyer, et elle comprit la douceur des caresses, ignorée jusque-là ; sa grand-mère, tout en l’aimant très sincèrement, ne la lui avait jamais fait connaître.
Edme entra bientôt avec Mme Brice, qui avait appris de sa bouche les événements de la matinée ; sans faire d’allusion au jeune secret d’Yveline, on se mit à conférer sur la conduite à tenir. La grand-mère était fort partagée dans ses sentiments ; la malicieuse rancune qu’elle portait à Mme de la Rouveraye l’engageait à se réjouir de sa déconvenue, pendant que l’autorité de l’aïeule blâmait fortement une conduite si peu convenable. Aussi fut-elle très réservée à l’égard de sa petite-fille, la regardant peu, de peur de ne pouvoir s’empêcher de rire, pendant que celle-ci racontait la scène finale de cette comédie, mais prenant un visage sévère lorsque Yveline se tournait de son côté.
— Enfin, dit-elle, lorsque, tout étant élucidé, on lui demanda son avis, ce que je vois de plus clair là-dedans, c’est qu’Yveline doit retourner le plus vite possible à la Rouveraye, et faire des excuses complètes.
— Oh ! grand-mère ! pas jusqu’à épouser !
— Pas jusqu’à épouser assurément, mais, à cela près, complètes, insista la douairière, en maintenant à grand-peine son sérieux. Et comme tu ne peux pas retourner seule, c’est moi qui te ramènerai.
Odile regarda sa belle-mère avec quelque surprise, cette proposition étant en complet désaccord avec ce qu’elle connaissait de ce caractère altier ; une lueur de malice saisie au passage dans les yeux vifs de Mme Brice lui révéla le mystère.
— Seulement, dit Odile avec un sourire dont elle ne put se défendre, ne prenez pas Jaffé pour cocher.
La grand-mère lui répondit par un regard si brillant, si plein de spirituelle raillerie, qu’Odile en fut toute remuée. Quelle jeunesse d’esprit et de cœur vivait encore sous ces cheveux blancs, dans cette âme passionnée ! Elle était plus jeune que son fils, fatigué, usé par les luttes intestines, et découragé dans son amour de père. La pensée qu’Yveline allait être enfin rendue aux siens raviva la joie dans le cœur d’Odile ; mais que de prudence il faudrait si l’on ne voulait pas tout perdre d’un seul coup ! Et si le jeune homme qui avait su plaire à cette enfant n’était pas digne de son choix, que de soucis, que de larmes ! Leur devoir de parents n’allait-il pas encore se trouver en conflit avec la tendresse filiale ? Et s’ils détachaient d’eux la jeune âme reconquise, n’était-il pas à craindre que ce fût pour jamais ?
— Ma fille, dit Mme Brice, interrompant le cours de ces pensées douloureuses, je vous laisse le soin de parler à mon fils de tout cela ; c’est vous qui incarnez la diplomatie dans notre famille ; moi, je gâterais tout…
Les deux enfants étaient sortis, elle ajouta avec finesse :
— Pour ma part, j’aurai Mme de la Rouveraye.
Le landau, conduit par un cocher fort noble, emmena bientôt la grand-mère et les deux enfants ; Yveline s’était recoiffée, Odile lui avait donné une paire de gants, et elle avait un extérieur presque tout à fait correct. Edme avait brossé sa tenue de chasse, et, sauf qu’il était extrêmement sérieux, étant fort ennuyé de son personnage, on ne se fût jamais douté de leur escapade. Sous les pieds du cocher était le chien avec le fusil, étonné de voir tant de pays en un seul jour.
On garda le silence pendant quelque temps dans le landau, puis Mme Brice, n’y pouvant tenir, s’adressa à sa petite-fille :
— Qu’est-ce qu’elle a répondu, ta grand-mère, quand tu lui as dit que tu allais aux Pignons ?
— Rien du tout, grand-mère ! fit Yveline plus mortifiée que jamais.
Le sourire malicieux voltigea sur les lèvres de Mme Brice ; mais elle le fit disparaître sur-le-champ.
— Tu sais, dit-elle, c’est extrêmement mal, ce que tu as fait là ! As-tu préparé tes excuses ?
Yveline n’avait rien préparé du tout. Mme Brice, lui expliquant ses torts par le menu, lui fit une éloquente homélie qui fut écoutée, avec toute la componction désirable, pendant que le landau, conduit pompeusement par deux gros chevaux au trot régulier, oscillait doucement sur ses ressorts patentés. Ce retour ne ressemblait en rien à la fuite du matin, et Yveline ne put s’empêcher de trouver que, dans toute sa correction mondaine, il était beaucoup moins amusant.
— Et toi, Edme, que vas-tu dire ? fit Mme Brice au moment où ils arrivaient. Elle ne l’eût avoué pour rien au monde, mais elle s’amusait prodigieusement en dedans d’elle-même.
— Je dirai la vérité, grand-mère : qu’ayant rencontré ma sœur sur la route, j’ai trouvé nécessaire de l’escorter, afin de sauver au moins les apparences. J’espère que grand-maman de la Rouveraye comprendra cela ?
— Oh ! murmura Mme Brice entre ses dents, du moment où tu évoques les apparences, tu es tout pardonné !
L’accueil de Mme de la Rouveraye fut très froid ; quoiqu’elle triomphât intérieurement de voir Mme Brice faire une démarche qui ressemblait beaucoup à des excuses, elle avait été réellement blessée, et n’était pas femme à l’oublier. Yveline, peu encouragée, exprima ses regrets dans une courte phrase où transparaissait quelque maussaderie ; malgré cela, sa grand-maman lui dit tranquillement :
— C’est bien, je vous pardonne.
Edme fut reçu à peu près de la même façon, et les enfants furent congédies pour laisser aux deux dames la facilité de s’expliquer ensemble.
Que se dirent-elles en cette mémorable entrevue ? Le secret en fut bien gardé, car ni l’une ni l’autre n’en parlèrent jamais. Il est probable que Mme Brice évoqua le souvenir de la première femme de Richard, épousée sans amour, par raison de famille, de convenances, de tout enfin, sauf le libre choix des époux, qui seul est la base des unions heureuse. Dans son triomphe, peut-être fut-elle quelque peu sarcastique, car Mme de la Rouveraye, au sortir de cet entretien, avait le teint enflammé, comme une personne qui s’est fort animée ; quoi qu’il en soit, les deux grand-mères se séparèrent de la façon la plus aimable, si ce n’est la plus cordiale.
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