Chapitre 21
La tâche d’Odile était extrêmement ardue. De ses ennuis relatifs à l’éducation d’Edme, Richard avait gardé une susceptibilité nerveuse à l’endroit de ses enfants. Depuis l’incident terrible qui avait failli amener la mort de son fils, il ne se laissait plus emporter à des paroles dures ou à des réprimandes amères, mais sa femme savait combien ce sujet lui tenait au cœur, et quelles pensées pénibles la moindre erreur d’Edme ou d’Yveline remuait en lui, autant dans le passé que dans le présent et l’avenir. Richard voyait toujours en lui-même le père privé de son autorité naturelle sur ses enfants : sans cesse il se reprochait les concessions qu’il avait dû faire jadis et qu’à présent, oubliant les difficultés passées, il considérait comme le résultat d’une coupable faiblesse, et, se reprochant tout ce qui en était découlé, il voyait en lui le seul auteur d’une situation dont en réalité il n’était que la victime.
C’est donc avec une sorte de terreur qu’Odile essaya le lendemain de raconter à son mari ce qui s’était passé, et de lui expliquer la métamorphose du cœur d’Yveline. Un autre danger se présentait encore : il avait trop tendrement aimé sa fille, la préférant à son fils lorsqu’elle était petite, pour ne pas avoir à souffrir en apprenant qu’un nouveau venu avait gagné d’emblée ce cœur, qui n’avait jamais été à lui.
On aura beau dire et répéter qu’il n’y a rien de commun entre l’amour des parents pour leurs enfants, et l’amour que peuvent éprouver ceux-ci pour l’être qui devra partager leur vie ; il n’en demeure pas moins acquis que la plus furieuse jalousie peut naître chez les pères et les mères au moment du mariage d’un fils ou d’une fille. C’est là ce qui a fait les légendaires dissensions entre gendres et belles-mères ; et bien que les hommes sachent mieux dissimuler ou régir leurs sentiments, nombre de pères se sont opposés au bonheur de leurs filles, parce qu’ils ne pouvaient supporter la pensée de voir un intrus prendre la première place dans ces jeunes âmes.
L’absence de vie commune, qui aurait pu favoriser Yveline, puisque l’élément de l’habitude, qui entre pour une si forte part dans toutes les actions, était ici hors de cause, se tournait au contraire contre elle ; le prompt mariage de la jeune fille achevait la scission commencée dès le berceau, en la donnant à un autre sans qu’elle eût jamais appartenu à son père.
Cependant, si ce mariage avait été simplement affaire de convenance ou d’amitié, Richard eût pu se sentir plus mélancolique que mécontent ; mais un mariage d’amour ravivait toute la jalousie latente, et un mariage romanesque, avec un inconnu !…
Odile, en examinant ainsi la question, se sentit prise de peur ; et, dès les premiers mots, Richard s’aperçut que les choses allaient beaucoup plus loin qu’elle n’avait eu l’intention de le lui faire savoir d’abord, se réservant de lui apprendre le tout par degrés. Malgré la diplomatie que lui attribuait Mme Brice, et qui consistait simplement en une grande douceur, mêlée à une inaltérable patience, Odile ne savait guère dissimuler, et l’interrogation directe de son mari la contraignait à la plus entière franchise.
— Qu’est-ce que cette sotte histoire ? dit Richard lorsqu’il connut le secret d’Yveline ; un amour romanesque ? Cela ne ressemble guère à ma fille ! Je la croyais beaucoup trop légère et superficielle pour se coiffer d’un jeune homme pauvre ! C’est du roman, cela, ma chère Odile, pas autre chose. Certes, je n’approuve pas Mme de la Rouveraye d’avoir machiné un mariage sans nous en parler ; mais vous me permettrez de ne pas prendre au sérieux cette ridicule équipée. La plus charitable supposition que l’on puisse faire, c’est que ce monsieur a besoin d’une dot pour s’établir, et que…
— Richard, fit doucement Odile, nous ne le connaissons pas ! ne pensez-vous point qu’avant de le condamner, il serait peut-être bon de le mieux connaître ?
— Tout ce qu’il vous plaira, ma chère ; mais je vous en supplie, n’encouragez point Yveline dans de telle idées. Vous êtes devenues amies bien vite, ce me semble ? D’où vient ce prompt revirement ?
Odile sentit tout son sang affluer à son pauvre cœur troublé. Il était là, le vrai danger, le piège tendu par un destin méchant à sa tendresse d’épouse ! Elle n’avait pas songé qu’inévitablement, avec son naturel jaloux, Richard serait mécontent de n’être pas le premier dans le cœur de sa fille, si jamais elle devait leur revenir. Il n’avait point pris alarme de l’affection d’Edme, parce que le petit garçon l’avait adoré jadis, et qu’il n’avait jamais envisagé la possibilité d’un changement, mettant jusqu’à sa tentative de suicide sur le compte d’une tendresse exaltée, irritée d’être méconnue ; mais pour Yveline, son joyau, le trésor de sa jeunesse, son enfant bien-aimée, c’était bien différent ; si elle devait aimer quelqu’un dans la maison paternelle, ce ne pouvait être que lui.
Odile comprit alors l’énormité de sa méprise. Mieux avisée, elle eût conduit Yveline à son père, laissant à celui-ci le plaisir de voir s’ouvrir le cœur de son enfant et d’en être la providence. Il était trop tard maintenant, il ne fallait plus songer qu’à tirer le meilleur parti possible d’une situation mauvaise.
— Mon ami, dit-elle, cette enfant est arrivée ici toute bouleversée ; vous n’étiez pas là… j’ai fait ce que vous auriez fait à ma place… et puis, un père, vous le savez, pour une jeune fille, c’est toujours plus effrayant qu’une… une femme.
Elle n’avait pas osé dire une mère, de peur d’exciter la jalousie redoutée. Elle avait bien fait, Richard se radoucit un peu.
— Nous verrons cela à loisir, dit-il ; mais je vous préviens, avant d’aller plus loin, que je considère cette belle histoire d’amour comme un conte bleu, et que je suis décidé d’avance à ne pas y accorder la moindre attention. Dans cinq ou six semaines, nous aurons Yveline avec nous, vous la mènerez dans le monde, et nous verrons bien si cet amour tient contre deux ou trois grands bals !
Odile soupira ; elle savait que son amour à elle avait bravé les épreuves ; mais tous les cœurs ne sont pas faits de même ; peut-être Yveline oublierait-elle son rêve de prime jeunesse…
Richard, devinant sa pensée, et honteux d’avoir laissé transparaître sa jalousie paternelle, attira tendrement sa femme à lui.
— Vous, ma chère Odile, dit-il, vous étiez faite d’une autre essence… L’éducation de Mme de la Rouveraye ne peut pas donner de bien brillants résultats… Si elle avait été dans vos mains dès l’enfance, c’eût été autre chose !…
Il soupira profondément, et, par une bizarrerie du cœur humain, il sentait sans s’en rendre compte qu’Odile, en élevant Yveline, ne lui eût donné aucune jalousie, mais seulement de la reconnaissance…
— La vie est triste, ma chère femme ! conclut-il en laissant aller la main qu’il venait de baiser.
Hélas ! Odile le savait bien !
Il fut convenu que, provisoirement, rien ne serait changé ; M. et Mme Richard iraient le jeudi suivant à la Rouveraye, pour y rencontrer M. de Présances, qui, pensaient-ils, ne manquerait pas de s’y trouver ; on pourrait aussi voir son attitude, et s’assurer de son extérieur, tout au moins.
On attendrait aussi que Mme de la Rouveraye parlât elle-même de sa tentative matrimoniale, avant d’y faire allusion.
Ce fameux jeudi était attendu par Yveline avec d’incroyables battements de cœur ; elle éprouvait un véritable besoin de voir Georges, de rencontrer ses yeux, de s’assurer qu’ils étaient les mêmes, qu’elle n’avait pas rêvé…
À mesure que les heures écoulaient et que les visiteurs se succédaient, Yveline devenait plus nerveuse, quoique le beau Varcourt, averti par sa protectrice, se fût bien gardé de paraître ; Odile, qui observait la jeune fille du coin de l’œil, après un examen de tous les hommes présents, s’était assurée que l’élu ne s’y trouvait pas, lorsqu’un mouvement l’avertit de faire attention. Mme de Présances et Berthe venaient d’entrer, et Yveline avait couru au-devant d’elles, dans le premier salon.
— Comme vous venez tard ! dit-elle à la « chère cousine ». Et votre fils ?…
— Il ne viendra pas, répondit doucement la pauvre mère.
Elle avait voulu prendre une apparence indifférente ; mais lorsqu’elle sentit les yeux d’Yveline plonger dans les siens, elle ne put se contenir, et des larmes montèrent à ses cils.
— Il n’est pas malade ? demanda Yveline d’une voix altérée.
— Non, il est occupé.
Mais le regard disait clairement : « Il est malheureux, et vous ne le verrez plus jamais ! »
— Est-ce qu’il sera toujours occupé ? demanda Yveline avec un sourire qui voulait être agréable, mais qui tirait étrangement les traits de son visage.
— D’ici longtemps, je crains qu’il ne soit très pris, répondit Mme de Présances avec un grand effort. Il m’a chargé de l’excuser ; je ne crois pas qu’il soit libre avant votre départ pour Paris…
— Oh ! fit Yveline blessée dans son jeune amour, et doutant d’elle-même. Il a donc bien peu d’amitié pour nous qu’il ne peut nous sacrifier même dix minutes, le temps d’une visite…
Mme de Présances leva sur elle un regard qui disait tout : le chagrin de la mère affligée dans son enfant, la fierté craintive de la femme pauvre qui craint d’être méconnue, l’affection pleine d’admiration pour la jeune fille aimée de ce fils adoré… Et Yveline comprit que ce n’était point par indifférence que Georges avait voulu rester éloigné.
Un peu de souffrance et beaucoup d’orgueil firent monter à ses joues un carmin si vif qu’Odile s’en aperçut. Quittant sa place, elle s’approcha ; Yveline fit la présentation avec un aplomb surprenant, fruit de l’usage.
— Mme de Présances, Mlle Berthe de Présances, Mme Richard Brice, ma seconde mère.
Les femmes se saluèrent.
— Monsieur votre fils vous a accompagnée ? demanda Odile avec grâce.
— Mon fils est très occupé ; d’ici plusieurs semaines, il sera obligé de se consacrer entièrement à ses malades… il m’a priée de l’excuser… Mais, pardon, j’aperçois Mme de la Rouveraye…
Avec un léger salut, empreint de dignité, la parente pauvre passa dans la pièce voisine, laissant Odile pleine de respect pour tout ce qu’elle venait de deviner.
Yveline était restée consternée, et ses yeux interrogeaient Mme Richard avec inquiétude.
— Cela vaut mieux ainsi, ma mignonne, dit celle-ci avec une légère caresse de la main sur les beaux cheveux dorés, et elle la quitta.
Richard fut moins satisfait que sa femme de l’absence de Georges de Présances.
— C’est peut-être un stratagème pour se faire désirer, dit-il.
— Oh ! mon ami, vous voyez par trop le côté noir des choses ! dit Odile, secrètement attristée.
— C’est que je connais la vie ! répondit-il.
Cependant, lorsqu’il vit l’absence de Georges se prolonger, il fut forcé de convenir qu’un homme désintéressé n’eût pas agi autrement ; il ne s’en inquiétait guère, d’ailleurs, convaincu que sa fille n’y pensait plus ou n’y penserait bientôt plus. Odile n’était point si tranquille. Elle attendait avec une impatience un peu fiévreuse la fin des vacances, qui lui semblaient éternelles.
Mme de la Rouveraye n’avait plus fait la moindre allusion à son protégé ni à aucun mariage ; elle avait été si complètement vaincue sur ce terrain par sa petite-fille, que la lutte était d’ailleurs impossible. Il y avait encore en elle autre chose que le dépit, compagnon ordinaire d’un échec : il y avait un chagrin très réel, celui de s’apercevoir qu’après dix-huit années de soins, elle n’avait pas su s’assurer le cœur d’Yveline, pas plus qu’elle n’avait su pénétrer ce jeune caractère.
Les événements actuels lui avaient révélé une Yveline inconnue, toute différente de l’aimable jeune fille qu’elle avait cru pétrir et modeler suivant ses désirs.
Parfois, elle était tentée de l’accuser de duplicité ; puis, en réfléchissant mieux, elle comprenait que le caractère réel, étouffé sous un voile de convenances extérieures, n’avait jamais eu l’occasion de se manifester. Ceci lui donnait pour l’avenir les plus vives inquiétudes, car Mme de la Rouveraye n’était pas loin de considérer toute originalité comme une difformité. Instruite et intelligente elle-même, elle ne voyait pas la nécessité pour les autres d’une instruction et d’une intelligence plus que moyennes, – et sa moyenne n’était pas élevée. Avec de telles idées, le développement d’une personnalité était de tout au monde ce qui devait l’effrayer le plus dans sa petite fille.
Elles vivaient désormais côte à côte, sans se parler autrement que pour les choses de la vie courante, et certainement sans se comprendre, la grand-mère ayant peur de ce qui se passait dans l’âme de l’enfant, et celle-ci blessée qu’on eût voulu disposer si légèrement de sa vie.
Cette situation douloureuse offrit au moins un grand avantage : la séparation, tant redoutée de Mme de la Rouveraye, fut presque une délivrance ; de fait, la séparation était consommée depuis la fuite d’Yveline aux Pignons.
Quand on a tendrement aimé un être, l’eût-on d’ailleurs mal aimé, et que cet être vous échappe, non seulement on n’éprouve plus aucun bien de sa présence, mais cette présence jadis si chère vous devient bientôt une gêne ; c’est cette gêne que ressentait la grand-mère. Quant à Yveline, elle ne pouvait pardonner ni le tort de Mme de la Rouveraye, ni le sien propre ; il faut une certaine grandeur d’âme pour n’être pas mal à l’aise près de quelqu’un qu’on a offensé ; cette grandeur, Yveline devait l’obtenir plus tard, elle ne l’avait pas encore.
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