Chapitre 4
Les Pignons flamboyaient par toutes leurs ouvertures, le soir d’octobre où Richard Brice y amena sa jeune épouse.
Mme Brice mère avait tenu à faire grandement les choses. Tant par ostentation que par calcul habile, elle avait convoqué toute sa parenté et la plupart de ses amis au dîner qu’elle donnait ce jour-là aux nouveaux mariés qui revenaient de leur voyage de noces. Elle s’était dit qu’il serait plus commode pour la jeune femme, aussi bien que pour elle-même, de faire sa connaissance et celle des enfants au milieu d’une réunion nombreuse, qui remettrait à plus tard la possibilité des épanchements.
Y aurait-il un jour des épanchements entre Mme Richard Brice et sa belle-mère ? Celle-ci n’en était pas sûre, et après avoir commencé par se dire qu’elle saurait bien arrêter dès le principe toute espèce d’explication entre elle et sa nouvelle bru, elle se demandait maintenant avec un vague mécontentement s’il n’y aurait jamais moyen de lui énumérer, une fois pour toutes, les choses nombreuses auxquelles il faudrait renoncer.
Les deux femmes s’étaient rencontrées pour la première fois deux jours avant le mariage. La grand-mère, très femme du monde, malgré son indomptable despotisme, avait exactement rempli tous ses devoirs ; elle l’avait même fait vis-à-vis de M. Montaubray avec une insensible nuance de déférence, qui lui avait immédiatement gagné le cœur du vieux député. On n’aurait jamais pu dire sans paroles, d’une façon plus explicite : « Je sais tout l’honneur que vous nous faites, monsieur ! »
Vis-à-vis de sa belle-fille, c’était différent. Mlle Odile, jusqu’à l’heure de son mariage, ne devait être aux yeux de la mère de Richard qu’une personne adroite, venue mal à propos se jeter au travers de l’existence du jeune veuf, et de laquelle on se serait fort bien passé ! On était polie, cependant, avec une légère indication de condescendance, destinée à régler les distances d’une façon convenable. Pourvu que Mlle Odile n’eût pas le caractère romanesque et sentimental !
Dans une situation aussi tendue que l’était la leur, pourrait-on imaginer pire mésaventure qu’une femme adonnée aux larmes, et qui pleurnicherait en demandant les enfants de son mari ? Cette appréhension ne devait pas se réaliser, et Mme Brice mère put le constater avec un certain plaisir.
Au sortir de l’église, tout était changé ! La belle-mère des enfants de Richard pouvait témoigner un désir aussi modéré que légitime de se faire présenter les petits êtres dans la vie desquels elle était appelée à ne jouer aucune espèce de rôle actif.
La grand-mère fut surprise de ne rien entendre à ce sujet : quelques minutes d’un inévitable tête-à-tête au moment du départ des époux pour leur voyage de noces ne servirent d’aucun prétexte, et Richard seul, en montant en voiture, dit simplement à sa mère :
— Embrassez bien les petits pour nous !
Odile avait appuyé du sourire, et ils étaient partis.
Mme Brice mère aurait dû se trouver au comble de ses vœux ! Et voilà que par une inconséquence naturelle à la faiblesse humaine, – et peut-être aussi plus particulièrement chez elle, – ce silence, cette réserve l’avaient fort désagréablement impressionnée. Se pouvait-il que la jeune femme, dûment avertie par son mari, eût simplement et silencieusement renoncé à l’exercice des droits que Richard avait si hautement revendiqués pour elle ? Était-ce une renonciation muette, un abandon sous-entendu ? Mais alors, ces pauvres petits, comme on les congédiait brusquement d’une vie où personne n’avait plus besoin d’eux !
Et Mme Brice, tout en reconnaissant qu’elle devait être ravie, attendait, avec une anxiété assez forte pour ébranler ses nerfs, le moment où elle devrait présenter son petit-fils Edme au froid baiser de cette étrangère ; Mme de la Rouveraye s’efforçait en vain de la calmer, toute sa placidité ne parvenait pas à atténuer les impatiences de son amie.
Au moment où le coupé qui amenait les époux s’arrêta devant la porte, Richard serra la main de sa femme.
— Du courage, chère Odile, lui dit-il ; nous allons combattre le bon combat.
— Je suis préparée, répondit-elle avec un sourire lumineux.
Ils entrèrent. Dans le grand salon, éclairé par plusieurs lampes, les deux grand-mères, tenant chacune un enfant par la main, les attendaient debout. En voyant Richard, Edme et Yveline se précipitèrent vers lui ; il reçut d’abord dans ses bras son fils, plus agile et plus fort ; au moment où Yveline allait atteindre son père, ses petits pieds s’embarrassèrent l’un dans l’autre ; elle serait tombée, si Odile ne l’avait prise au vol, et enlevée à la hauteur de son visage.
Un peu étonnée d’abord, la fillette regarda les beaux yeux qui lui souriaient, et pour réponse elle présenta ses lèvres fraîches. Odile reçut le baiser et le rendit, puis mit l’enfant dans les bras de Richard qui s’était tourné vers elle.
Tout cela s’était fait si vite, que les deux grand-mères n’avaient pas eu le temps de dire un mot, à peine de faire un mouvement. Une inévitable cordialité remplaça l’embarras de la première minute, et c’est en souriant que se fit la présentation, avec le premier échange de politesses.
— Odile, dit Richard, voici mon fils.
Edme n’avait pas quitté la main de son père, contre lequel il se pressait. Il leva sur sa belle-mère un regard chargé de colère et de frayeur.
Odile ressentit un coup, comme si on l’avait frappée en pleine poitrine. Ce regard d’enfant qui portait presque de la haine dans des yeux si semblables à ceux de Richard, lui causait une indicible douleur. À son tour, elle le regarda, cherchant à pénétrer jusqu’au fond de cette jeune âme déjà faussée… Le petit garçon baissa les yeux et recula un peu, comme pour se cacher.
— Ah ! pensa la jeune femme avec une amertume profonde, ce ne serait rien qu’il me haït, si on ne lui avait pas déjà appris qu’il doit me le dissimuler !
Elle se pencha vers lui, prit la petite main glacée qui résistait, et mit un baiser sur le front blanc, un peu étroit, mais haut et pur. Edme recula encore, puis essuya son front avec sa manche.
— Mon fils, dit Richard, qui avait tout observé sans cesser d’écouter Mme Brice, embrasse ma femme, mon cher petit ; c’est ta seconde mère, je l’aime, et tu l’aimeras.
Edme restait immobile.
— Voyons, Edme, fit la grand-mère, qui avait rougi, moitié de vexation, moitié de honte, embrasse donc… madame.
— Ne le pressez pas, chère madame, répondit Odile de sa voix musicale ; mieux vaut attendre plus longtemps et qu’il le fasse de lui-même. Je l’ai embrassé, moi, et pour le moment, cela me suffit. Il sait que je l’aime, et il m’aimera…
Mme Brice mère était restée silencieuse, un peu embarrassée. Mme de la Rouveraye vint à son secours.
— Je crois, dit-elle, chère madame, que vous ferez bien de vous habiller sans plus tarder ; dans une demi-heure, nos derniers invités vont arriver, la maison est déjà pleine… On vous attend avec une véritable impatience…
— Je redescendrai dans un instant, répondit Odile.
Richard l’emmena ; quand ils furent seuls, il tendit les bras à sa femme :
— C’est commencé, dit-il, vous voilà prise dans l’engrenage !
— Ne craignez rien, répondit-elle ; si je n’avais pas peur du chagrin que ces choses-là peuvent vous causer, je ne m’y arrêterais pas un instant, je vous assure !
Richard passa dans sa chambre, où il trouva son fidèle Jaffé. Pendant qu’il faisait sa toilette, le brave homme lui racontait les menus événements survenus en son absence. Ni l’un ni l’autre ne faisaient allusion aux modifications que le mariage récent pouvait avoir apportées aux Pignons. Trois coups impérieux firent résonner la porte.
— Jaffé, criait la voix d’Edme, où es-tu ?
Sur un signe de son maître, Jaffé ouvrit, et le petit garçon entra.
— Tu es là, papa ? dit-il avec un peu de surprise. Pourquoi pas dans ta chambre ?
— C’est celle-ci qui sera la mienne à présent, répondit Richard en l’attirant à lui.
— Et à côté, c’est la dame qui demeure ?
— Quelle dame ? demanda son père en feignant l’ignorance.
— La dame qui est venue avec toi… ma… ma belle-mère ! fit-il, en tirant le mot de sa gorge comme avec un effort.
— Tu ne dois pas l’appeler ta belle-mère, mon fils, dit Richard, avec un baiser, pour faire passer le reproche ; c’est ta seconde mère, et tu l’appelleras « maman ».
Le petit garçon secoua la tête énergiquement à plusieurs reprises, et, au moment où Richard allait lui parler, il s’enfuit rapidement, jetant bruyamment la porte derrière lui.
— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda Richard, moins pour s’instruire que pour se faire une contenance.
— Cela signifie, monsieur, répondit Jaffé, que, lorsqu’il y a deux mois, M. Edme, à la gare, vous a demandé de l’emmener, vous auriez dû l’écouter. Je n’ai personne à blâmer, et les affaires de mes maîtres ne me regardent pas ; mais je n’aimerais pas, si j’avais un garçon… heureusement je n’en ai pas. Bref, monsieur, monsieur peut compter qu’il aura du fil à retordre. Voici la cravate blanche de monsieur. Et c’est une jolie dame que la dame de monsieur, et elle a l’air d’une dame très distinguée, et il faudra qu’elle se méfie, parce que l’autre grand-mère, n’est-ce pas ?… Ça aura l’air d’aller tout seul, mais il faudra que monsieur aussi se méfie, parce que Mlle Yveline est encore trop jeune pour comprendre ; mais au fond, ça sera exactement la même chose, seulement, plus en douceur pour ce qui se verra en dehors.
Sur cet étonnant discours, la toilette de Richard s’acheva sans autre incident.
Le dîner fut très brillant ; dans tous les environs, le mariage de Richard Brice avait excité la plus vive curiosité ; non seulement la famille Brice était la première du pays, mais la situation de Richard comme député le mettait en relations avec tout ce que le département comptait de considérable. Sa résolution de se remarier prenait les proportions d’un événement, et aussitôt deux camps s’étaient formés. Est-il besoin de le dire ? presque tous les hommes approuvaient Richard, et presque toutes les femmes blâmaient Odile.
La beauté et la supériorité de la jeune mariée ne produisirent point dès l’abord tout l’effet qu’on aurait pu en attendre, c’est-à-dire qu’elles lui firent moins d’ennemies qu’on n’aurait pu le supposer. Certaines beautés et certaines supériorités, en effet, sont pour ainsi dire agressives : elles s’imposent d’une façon bruyante, autoritaire, qui excite à la résistance. D’autres, au contraire, et ce ne sont pas les moins réelles, semblent presque ne pas exister ; à la longue, on en sentira le charme, on se soumettra par degrés insensibles, pour ne plus se détacher, – mais au premier moment, on serait tenté de croire qu’on n’a devant soi qu’une personne ordinaire, un peu plus jolie, un peu plus aimable que la moyenne.
Odile avait bien pressenti les animosités qu’elle aurait à combattre ; aussi s’était-elle fait une règle d’effacer tout ce qui pourrait en elle paraître trop brillant. Elle ne pouvait diminuer sa beauté, mais elle pouvait, au lieu de la faire ressortir, en atténuer l’éclat, de même qu’elle s’était résolue à beaucoup écouter, sans parler elle-même. Ce plan, qui exigeait autant de sagesse que d’abnégation, réussit à merveille.
— Quoi ! ce n’est que cela ? se dirent les femmes ; on peut sans peine être mieux mise, être plus belle, avoir plus d’esprit !
Depuis celles qui se piquaient de beauté jusqu’aux simples bas bleus qui se targuaient de littérature, chacune dit et répéta que la nouvelle Mme Richard Brice n’était ni la belle personne ni la femme remarquable qu’on avait annoncée. Les hommes, plus clairvoyants, savaient le contraire ; mais ils n’assistaient point aux conciliabules féminins, et leur avis ne put faire pencher la balance ; si les opinions se heurtèrent, ce qui arriva peut-être, comme ce fut à l’abri du mur de la vie privée, ces heurts furent sans résultat.
Mme Brice mère fut fort approuvée d’avoir fait une si belle réception à sa bru ; Mme de la Rouveraye encore davantage, pour avoir su imposer silence à ses sentiments les plus légitimes. Toutes deux avaient eu le grand esprit de comprendre qu’un député ne saurait rester veuf. Comment offrirait-il des dîners, donnerait-il des soirées ? N’y avait-il pas mille occasions dans sa vie sociale et politique où l’absence d’une femme se ferait cruellement sentir ? Au sortir de l’excellent dîner offert par Mme Brice mère, tout le département portait aux nues la famille entière, dans toutes ses ramifications. Jaffé seul n’était point satisfait ; mais comme il n’en faisait part à personne, il n’eut point occasion de se quereller.
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