Chapitre 5
Ce premier séjour de Brice et de sa femme fut de courte durée. Ils avaient résolu d’aller souvent aux Pignons et de n’y pas rester plus de quarante-huit heures à la fois, au moins jusqu’au retour du printemps ; de la sorte, nombre de difficultés se trouvaient tournées, et Edme ne perdait point l’habitude de les voir.
Le petit garçon reprit assez promptement ses habitudes de tendresse et de confiance avec son père ; aussitôt qu’il le voyait seul, il courait à lui, posant mille questions, le tiraillant et le câlinant comme il l’avait fait depuis sa naissance. Mais aussitôt qu’Odile paraissait, il retombait dans le silence. Après avoir été grondé une fois ou deux assez vertement par son père, il n’avait plus tenté de s’enfuir à la vue de sa belle-mère ; il restait près d’eux, mais contraint et morose, si bien qu’Odile elle-même avait intercédé pour qu’il obtint sa liberté.
Cette liberté de s’en aller, Edme ne s’en servit pas ; il resta dans leur compagnie, muet, presque sournois, les écoutant parler, avec une attention fort au-dessus de son âge, interprétant à sa façon les paroles qu’il comprenait mal, achevant par ces efforts mal employés de fausser une part de son intelligence, déjà dévoyée par d’insensibles et presque inconscientes insinuations de sa grand-mère.
Avec son tact délicat de femme, et de femme dans une situation fausse, Odile s’en était promptement aperçue ; mais comment aborder ce sujet avec son mari sans enfreindre la loi de prudence et d’amour qu’elle s’était imposée ? La chose qui lui paraissait odieuse entre toutes, c’eût été par la moindre parole de porter atteinte à l’affection que Brice avait pour sa mère. Que la clarté lui vint d’ailleurs ! – jamais Odile ne lui dirait un mot qui pût faire naître un conflit.
Richard, malgré ses efforts pour être optimiste, sentait pourtant, sinon tout, au moins une part de ce que souffrait sa femme. Il l’en aimait davantage, avec plus de respect, avec une tendresse plus émue, et pourtant, il eût sacrifié tout, hormis elle, pour pouvoir feindre de fermer les yeux, et continuer de vivre dans cette situation ambiguë.
Les hommes très occupés et dont l’esprit travaille sans cesse, ont une sorte de crainte des événements domestiques, qui les fait pencher vers le statu quo, même lorsqu’ils sont les premiers à en souffrir. Il leur semble que l’état présent, même pénible et dangereux, est encore préférable à l’inconnu qui résultera d’un changement. Richard, sans s’en bien rendre compte, partageait cette façon de voir ; mais il était trop intelligent et trop honnête pour ne pas agir lorsque ce serait devenu nécessaire. Ce jour se présenta bientôt.
Les premières feuilles commençaient à se montrer sur les tilleuls, lorsque maître Edme, devenu dans le courant de l’hiver plus indiscipliné que jamais, eut avec son père une affaire sérieuse. Il était dans sa huitième année, et le curé de la paroisse, qui avait entrepris de lui donner un avant-goût de la science, y perdait littéralement son latin.
Richard avait exigé qu’à partir de sept ans, l’enfant, qui savait lire et écrire, fit du latin en même temps que du français et un peu d’arithmétique. En théorie, c’était assez raisonnable, et Mme Brice mère, très ambitieuse pour son petit-fils, avait approuvé sans réserve. Dans la pratique, le garçonnet était absolument intraitable. Un peu assagi durant les premières leçons par le vêtement ecclésiastique, il en était venu, au bout de trois ou quatre mois, à respecter son professeur autant que sa grand-mère, c’est-à-dire le moins possible. L’excellent homme, par indulgence personnelle autant que par charité chrétienne, n’avait pas voulu se plaindre ; mais lorsque Richard s’informa des progrès de son fils, il fallut bien lui répondre que ces progrès étaient nuls.
Richard n’était point partisan des mesures violentes, quand il pouvait agir autrement ; il voulut se rendre compte de la situation par lui-même, espérant que la confusion d’Edme, interrogé en sa présence, lui fournirait le moyen de lui inspirer une salutaire terreur.
Il trouva dans le petit garçon une telle assurance, un si sûr dédain de tout ce qui n’était pas lui-même, que son amour-propre paternel en reçut une cruelle atteinte. Edme ne semblait pas se douter qu’on put agir vis-à-vis de l’étude autrement qu’il ne l’avait fait : tout au plus témoigna-t-il quelque embarras en se voyant reprocher son attitude à l’égard de son maître. Dûment tancé et sermonné, il prit désormais une tenue plus convenable, mais n’en fit pas plus de progrès.
Richard s’adressa alors à sa mère en la suppliant de lui rendre l’enfant, qui dans la maison paternel le recevrait les leçons de professeurs sérieux. Il se gardait bien de le dire, mais sa certitude était que, soustrait aux gâteries de sa grand-mère, et soumis à une saine discipline, Edme se mettrait au travail comme tout le monde.
Mme Brice reçut fort mal les objurgations de son fils.
— Il avait été convenu, dit-elle, que vous ne me reparleriez jamais de cela ; vous savez quelle a été ma réponse quand vous m’avez annoncé votre intention de vous remarier ; j’attendais de vous assez de tact pour ne pas revenir sur un point aussi délicat, et je suis fâchée de voir que vous ne récompensez pas mieux l’accueil aimable qu’ici nous avons tous fait à votre femme !
Richard ne se tenait pas pour battu : il insista. Le résultat fut une scène très vive, dans laquelle la mère le menaça finalement de le déshériter.
— Ah ! ma mère, s’écria le député, plût à Dieu que par le sacrifice de votre fortune il me fût possible d’apaiser nos dissentiments ! Vos biens ne me sont rien en comparaison de ce que me coûte votre obstination à ne pas comprendre mon réel devoir et le vôtre ! Ce n’est pas de votre colère que j’ai peur, mais de votre chagrin ! Et soyez assurée que c’est la pensée seule que je ferais couler vos larmes en usant de mes droits, qui m’oppose une barrière pour le moment infranchissable !
— Pour le moment ? répéta Mme Brice, en attachant ses yeux vifs sur le visage altéré de son fils unique. Alors vous réservez l’avenir ?
— Je le réserve, répondit Richard en s’inclinant avec respect, mais avec une inexorable fermeté d’accent. Le jour où l’intérêt moral de l’enfant l’exigerait absolument, – même au risque de vous déplaire, je saurais agir pour son bonheur.
Mme Brice quitta le salon où cette discussion avait lieu, et Richard demanda ses chevaux. Il partit sans l’avoir revue et rentra à Paris le cœur déchiré…
— Nous nous sommes mépris, dit-il à sa femme ; nous avions compté sur le temps, le temps se ligue aussi contre nous. Ma mère s’attache de plus en plus à son petit-fils, de plus en plus elle devient son esclave, et je prévois les plus grands malheurs.
Odile essaya de réconforter son mari, et grâce à sa sérénité, à la sagesse de ses raisonnements, elle parvint à lui faire accepter la pensée d’un avenir prochain où Edme, entré au lycée, serait soumis à une discipline qui modifierait heureusement ce qu’une éducation irrégulière aurait pu développer en lui de fâcheux.
Richard calma momentanément ses appréhensions, et se plongea plus avant dans les travaux qui absorbaient le meilleur de son temps. Entre ses travaux et la femme qu’il aimait de jour en jour davantage pour sa noble beauté autant que pour ses vertus, il eût été parfaitement heureux sans la pensée de ses enfants. Yveline le préoccupait moins qu’Edme. D’abord, elle était beaucoup plus jeune, et pour le présent, on ne pouvait songer à autre chose qu’au plaisir de la voir grandir et devenir de plus en plus délicieuse. Il soupirait souvent, en se disant que cette fleur exquise, la joie de son âme et de ses yeux, s’épanouissait sous un autre toit que le sien ; mais il la savait si heureuse dans la vie libre de la campagne, qu’il se résignait, à condition d’aller souvent l’embrasser.
Odile l’accompagnait presque toujours dans ces visites de quelques heures ; c’était pour elle un sacrifice très pénible, et ce n’est qu’en faisant appel à toute sa force morale qu’elle parvenait à l’accomplir sans que rien de ses émotions transparût au dehors ; mais elle le faisait pour l’amour de son mari, et pour son mari elle eût accepté toutes les croix.
Mme de la Rouveraye avait, en effet, pris, dès le premier jour, vis-à-vis de la jeune femme une attitude aimable qui creusait entre elles un gouffre infranchissable. Edme était hostile, et peu de pénétration suffisait pour deviner que Mme Brice devait ne lui parler de sa belle-mère qu’avec une amertume mal déguisée ; mais Mme de la Rouveraye était à la fois polie et glacée comme la surface d’un miroir ; on ne pouvait soupçonner en elle aucune mauvaise disposition, l’apparence de la petite Yveline était toujours correcte et gentille. Ici, à coup sûr, impossible de supposer qu’elle cherchât à influencer la fillette contre sa belle-mère ; il était évident qu’elle ne lui en parlait pas. Pour l’enfant, si jeune qu’elle fût encore, les dames des environs, amies et parentes, étaient des amies ; elle les connaissait et jasait avec elles ; Mme Odile était toujours aux yeux d’Yveline la dame qu’elle avait vue pour la première fois aux Pignons, c’est-à-dire une étrangère à laquelle rien ne pouvait l’intéresser. Mme de la Rouveraye était beaucoup trop charitable pour dire du mal de son prochain ; elle n’en disait rien, – mais certains silences sont pires qu’une condamnation, dont on pourrait appeler… Odile était, par ce mutisme, condamnée, non à la mort, – ce qui suppose une existence préalable, – mais au néant éternel.
C’est ce qui rendait les visites à la Rouveraye si pénibles pour Mme Richard Brice. Chercher dans les yeux d’Yveline toujours la même expression un peu surprise, poser un baiser sur ce front indifférent, et la voir retourner à ses jeux avec la placidité égoïste d’un jeune chat un instant arrêté dans ses ébats, c’était à chaque fois un coup de poignard pour la pauvre femme. Son mari ne le ressentait pas comme elle ; habitué à ne songer à son fils qu’avec une irritation sourde, la tranquillité, la parfaite égalité des rapports avec Mme de la Rouveraye lui procurait par contraste un repos qui le rendait optimiste. C’est là que, pour la première fois, Odile apprit que la plus aimante, la plus confiance des femmes peut se trouver contrainte de dérober à son mari quelques-unes de ses pensées. Une imprudente restriction au sujet de l’accueil de Mme de la Rouveraye ayant un jour provoqué chez Richard une ombre de mécontentement, traduite par un silence prolongé, Odile s’était résolue à ne pas insister sur ce point. Elle avait trop de frayeur de l’avenir possible pour ne pas s’efforcer à tout prix de conserver les joies du présent. Elle aimait son mari autant qu’il est possible d’aimer sur la terre ; elle l’aimait dans toutes ses pensées, dans toutes ses actions ; elle en était fière, et avec cette abnégation touchante des femmes qui aiment vraiment, oubliant ce qu’elle était elle-même, elle l’eût volontiers remercié de l’avoir appelée à partager sa vie.
Richard n’appréciait pas tout à fait assez cette tendresse exquise, qui s’épanchait sur lui, pareille aux parfums de Madeleine épanchés sur les pieds du Christ. Ce n’était pas sa faute, mais celle de sa vie : sa première femme l’avait trop aimé. Ne l’aimant pas lui-même, il s’était contenté de recevoir tout ce qu’elle lui offrait, sans se croire obligé de lui rendre la pareille. Odile, en l’aimait plus encore, n’avait fait que continuer cette tradition de dévouement. Il la chérissait, il était heureux et fier de sa charmante femme, mais il ne savait pas qu’elle eût pu l’aimer moins, le gâter moins, pour mieux dire, et n’en être que plus sage.
Ce sont ces petites choses, plis de feuilles de rose, soit, mais les feuilles de rose peuvent blesser une peau délicate, si elles la frôlent toujours au même endroit ; ce sont ces petites nuances d’une vie nouvelle pourtant heureuse, qui mirent un peu de mélancolie dans l’âme haute d’Odile. Sa mélancolie n’était point pour elle une ennemie, quoique celle-là fût très différente de celle de Mme de la Rouveraye, qui était un besoin pour ainsi dire physique de s’attendrir et de regretter.
Aux heures où Mlle Montaubray s’était interdit de songer à Richard Brice, alors l’époux d’une autre, elle avait connu la tristesse et la résignation ; mais alors, c’étaient des compagnes aimées, bienvenues, qui devaient l’aider à vivre ses années solitaires. À présent qu’elle tenait son rêve dans ses mains reconnaissantes, il était plus dur de retomber dans les grisailles de l’incertitude.
Elle était vaillante cependant, et surtout très sage. Elle se dit que la vie est longue et qu’on ne désespère pas à vingt-cinq ans. Son mari l’aimait ; avec la grâce de Dieu, il l’aimerait toujours, car elle était sûre de ne pas démériter de sa tendresse. Elle se raidit contre ses petites déceptions, se cuirassa de souriante politesse contre l’aimable froideur de Mme de la Rouveraye et attendit : l’amitié de tous ceux qui connaissaient sa valeur et les succès mondains dont elle n’avait garde de se laisser enivrer, l’aidèrent à se faire une existence extérieure pleine d’un charme sans banalité.
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