Chapitre 6
Trois années s’étaient écoulées. Vaincue par la raison du plus fort, c’est-à-dire par la déraison de son petit-fils, Mme Brice s’était décidée à lui donner une institutrice.
C’était une personne très sage, qui avait fait plusieurs éducations déjà, et qui, en prenant de l’âge, avait choisi la mission difficile, mais flatteuse, de préparer les petits garçons pour le lycée. Elle avait jusque-là fort bien réussi, et on la déclarait très supérieure à tout gouverneur pour mener à bien les études des jeunes héritiers de grande famille. Cette réputation méritée devait attirer sur elle l’attention de Mme Brice mère, qui, décidément, trouvait Edme un peu récalcitrant.
Les choses marchèrent assez convenablement pendant dix-huit mois environ, puis le baromètre descendit aux Pignons, pour ne plus remonter ; – c’étaient, de la part de l’institutrice, des gronderies interminables, – de la part d’Edme, des éclats de colère qui faisaient présager une adolescence ingouvernable. À plusieurs reprises, Richard avait dû intervenir ; sa présence seule suffisait pour rétablir le calme et faire rentrer Edme dans le devoir, car le jeune garçon aimait son père avec un enthousiasme touchant. Rien n’était aussi beau, aussi bon que ce père absent ; en revanche, au nom de Mme Richard Brice, ses sourcils se fronçaient et sa physionomie revêtait une expression dure. N’était-ce pas à cause de sa belle-mère qu’Edme était privé de vivre avec son père ? Il avait tiré ses petites conclusions tout seul, – ce qui était fâcheux, car moins renfermé, plus expansif, il eût causé avec Jaffé, qui lui eût donné quelques saines notions de la vérité ; mais Jaffé avait perdu toute influence depuis l’entrée de l’institutrice, qui, fort intelligente et bonne cependant, avait en elle-même réprouvé la familiarité de ce domestique, avant d’avoir pu se rendre compte de la différence qu’il y avait entre celui-là et tous les autres. Il s’était trouvé peu à peu écarté de son jeune maître, et, sous un prétexte ou sous un autre, les occasions de causer avec lui avaient disparu. Mme Brice mère estimait fort Jaffé, sans lequel elle n’eût pu se tirer de la gérance de son bien ; mais elle connaissait la franchise de son langage, quoique entortillée dans d’inextricables politesses lorsqu’il avait quelque chose de particulièrement désagréable à dire, et elle redoutait instinctivement cette franchise pour son petit-fils.
Un jour de la fin de septembre, au moment où Odile ouvrait ses malles, au retour d’un séjour de quelques semaines chez son père, dans la Creuse, Jaffé fut annoncé par la femme de chambre, un peu effarée.
— C’est le domestique des Pignons qui veut parler à monsieur tout de suite ! dit-elle.
Richard était absent. Odile fit venir l’honnête serviteur dans la bibliothèque.
— Qu’y a-t-il, Jaffé ? demanda-t-elle. Mme Brice n’est pas malade ?… ni Edme ?
— Non, madame, répondit Jaffé tout d’une haleine ; les santés sont bonnes ; c’est le caractère qui ne va pas. Mme Brice m’envoie chercher monsieur.
— Pourquoi faire ?
— Pour mettre M. Edme à la raison, et cette fois c’est sérieux.
Odile réprima un léger mouvement d’inquiétude. Ordinairement, son mari était prévenu par lettre, et avec des ménagements, des adoucissements qui excusaient les sottises du petit garçon.
— Vous n’avez pas de lettre ? dit-elle.
— Non, madame. Mme Brice était tellement en colère que sa main tremblait, et elle ne pouvait pas écrire. Elle m’a dit : « Prends le train, Jaffé, et va-t’en raconter ça à mon fils. » Monsieur n’est pas là ?
— Il ne reviendra que demain matin, Jaffé !
— Je vais l’attendre. Si nous pouvions prendre l’express…
Il regarda Odile avec beaucoup d’attention, de ses bons yeux bruns de chien fidèle, et après un instant d’examen :
— Je vais le dire à madame, fit-il ; peut-être bien que monsieur sera moins vexé que si je le lui disais à lui-même… J’ai bien vu que madame aimait le petit…
— Oui, Jaffé, fit Odile, en lui rendant regard pour regard. Je l’aime…
— Eh bien ! alors, je vais le dire… Car monsieur ne sera pas content. Aujourd’hui, pendant la leçon, M. Edme a giflé son institutrice.
— Vous dites ? fit Odile, qui n’en croyait pas ses oreilles.
— Il a giflé son institutrice, – il lui a donné une tape dans la figure, enfin…
Odile avait pris un air très grave ; Jaffé continua en baissant la voix :
— Et comme madame lui en faisait reproche, c’est vrai qu’elle le traitait rudement et que c’était difficile à supporter…
— Eh bien ? fit Odile, en devenant très pâle.
— Il a levé la main sur elle… il n’a pas frappé, non, madame, heureusement… car Mme Brice est colère, et je ne sais pas ce qu’elle aurait fait !
Odile, consternée, regardait sa robe sur ses genoux, et voyait avec les yeux de sa pensée l’enfant et la grand-mère, face à face, aussi furieux, aussi emportés l’un que l’autre.
— Et alors ? reprit-elle après un instant.
— M. Edme s’est sauvé dans sa chambre, où il s’est enfermé. Depuis lors, il n’a pas mangé et il n’a pas voulu sortir.
Le visage d’Odile exprimait une terreur si évidente, que Jaffé s’empressa d’ajouter :
— Je l’ai vu, madame. Je suis monté sur un arbre dans le jardin, en face de sa fenêtre, et je l’ai vu.
— Que faisait-il ?
Il était à son bureau et il écrivait. Je pense que c’était à sa grand-mère, ou peut-être à monsieur. Alors, je suis parti.
— Et s’il lui arrivait malheur ? demanda Odile tout bas, sans oser presque s’avouer ses craintes à elle-même.
— On le garde à vue, madame, il y a quelqu’un à sa porte, et quelqu’un dans l’arbre, avec une corde pour sonner la cloche en cas d’alarme. On a attaché ses persiennes par dehors, il ne pourra pas les fermer… Il a de la lumière, et l’on fait bien attention. Et puis, ajouta-t-il très bas, il n’a ni couteau ni pistolet…
Ils s’entre-regardèrent, effrayés de ces paroles. Ils avaient eu la même idée tous deux : ce fier garçon de onze ans, dans une rage d’humiliation, pouvait avoir songé au suicide… Odile frissonna et mit sa main devant ses yeux.
— Si j’osais, dit-elle enfin, j’irais tout de suite…
— Il n’y a plus de train ce soir, répondit Jaffé ; sans cela, j’aurai bien escorté madame…
— Nous partirons demain par le premier train ; je laisserai un mot à mon mari.
Après une nuit sans sommeil, où le poids des responsabilités de toute espèce s’abattit bien lourdement sur la pauvre Odile, elle partit. Jaffé, pensant ramener son maître, avait laissé la voiture à la station de Laroche, et le groom prévenu par un télégramme, les attendait avec l’équipage tout prêt.
La route parut interminable : enfin, les Pignons apparurent au dernier détour, et Odile franchit seule pour la première fois le seuil de la maison de sa belle-mère.
Mme Brice était descendue au bruit des roues ; en apercevant sa bru, elle fut très surprise, – et désagréablement. Son attitude contrainte, son regard froid semblaient dire : « Que venez-vous faire ici ? »
— Mon mari est absent, dit Odile, il ne pourra être ici que dans quelques heures, et je suis venue à la hâte…
— C’est fort aimable à vous, répondit Mme Brice, du ton dont elle eût exprimé tout le contraire ; mais tout est rentré dans l’ordre, et nous sommes parfaitement tranquilles. Voulez-vous vous débarrasser ?
Odile ôta son chapeau et son manteau de voyage, avec l’impression qu’elle venait de commettre une méprise considérable, une de ces méprises qui vous laissent tout penaud et dont le souvenir, vingt ans après, vous fait encore monter au front une rougeur d’humiliation.
Une fois son vêtement remis au domestique, elle ne sut plus que faire d’elle-même.
Mme Brice, après avoir fait quelques pas et remué quelques menus objets, s’excusa et retourna au premier étage, sans offrir à Odile de monter dans la chambre qu’elle habitait lors de ses séjours.
Ce manque d’usage, qui n’était peut-être pas tout à fait volontaire, car Mme Brice, malgré la belle apparence de son accueil, était fort loin d’être calme, acheva de bouleverser la pauvre Odile. Elle regarda machinalement autour d’elle, pensa que son mari, quelque diligence qu’il fit, ne saurait arriver avant plusieurs heures, et se dit que ces heures-là seraient les plus longues de sa vie. La matinée n’était pas encore assez avancée pour qu’on pût compter sur le déjeuner pour abréger le temps, et Odile regretta beaucoup l’impulsion généreuse qui l’avait entraînée aux Pignons.
Pour tromper son ennui, et aussi pour avoir des nouvelles, elle descendit dans le jardin et se dirigea vers les communs. Jaffé, prudemment, expédiait le phaéton à Laroche, afin que son maître le trouvât, s’il avait pu prendre le rapide de huit heures cinquante. En voyant Odile, il vint au-devant d’elle.
— Tout va bien, lui dit-il à demi-voix, comme s’il recevait d’elle un ordre sans importance : il s’est endormi vers neuf heures du soir si profondément qu’on a pu dévisser sa serrure ; en se réveillant, il a trouvé sa grand-mère au pied de son lit, ils se sont embrassés, et c’est fini. Je crois que madame est bien fâchée d’avoir fait prévenir M. Richard, et encore plus fâchée…
Il s’arrêta, sa casquette galonnée à la main, sûr d’avoir été compris.
— Jaffé, dit Odile, prévenez le cocher que je pars avec le phaéton ; je vais aller au-devant de mon mari.
— Que dira Mme Brice ? demanda le bon serviteur.
— Mon mari lui expliquera cela comme il voudra, répondit Odile. Voulez-vous aller chercher mon manteau et mon chapeau dans le hall ?
Jaffé disparut et revint à l’instant.
— Vous direz à Mme Brice que je suis allée au-devant de mon mari, fit Odile en posant son chapeau sur sa tête.
Jaffé appela le valet d’écurie.
— Tu diras à madame que Mme Richard est allée au-devant de son mari, fit-il ; c’est moi qui aurai l’honneur de la conduire.
— Soit, dit Odile.
Deux minutes après, Jaffé dirigeait vigoureusement ses trotteurs vers Laroche.
Odile, assise à côté de lui, méditait sur le danger des entraînements charitables, et ni l’un ni l’autre ne disaient rien. Enfin, Jaffé parla.
— Je regrette bien d’avoir demandé à madame de venir aux Pignons, dit-il avec l’abondance de précautions oratoires qui caractérisait ses discours importants. Si j’avais pu prévoir que la chose finirait d’une façon aussi simple, je ne me serais pas permis de déranger madame ; je ne me serais pas dérangé moi-même non plus. Et surtout si j’avais pu penser que Mme Brice ne voudrait pas laisser voir M. Edme. J’aurais dû songer à cela, car je connais bien…
Il ne dit pas quelle était la personne ou la chose qu’il connaissait si bien, mais il garda le silence pendant un instant. Odile attendait la suite.
— Je l’ai vu naître, M. Edme, reprit-il, et je connais ses qualités, – il a beaucoup de qualités, – comme ses défauts ; – il en a beaucoup aussi. Il a, comme nous disons, sauf le respect que je dois à madame, la tête près du bonnet ; – Mme Brice est de même ; et, de plus, il est très rancunier, comme M. Richard, qui est le meilleur homme de la terre, et qui ne pardonne que quand il le faut. J’avais cru que ça durerait plus longtemps, cette fois-ci ; je me suis trompé et j’en demande bien pardon à madame.
Odile ne disait rien ; pour tout au monde elle n’eût voulu interroger Jaffé, et cependant, en l’écoutant, elle sentait qu’elle remplissait un devoir.
— C’est Mme Brice qui a cédé, reprit Jaffé ; sans cela, ce ne serait pas fini ; quand il s’entête, notre jeune monsieur, c’est toujours sa grand-mère qui cède… Si l’on m’avait dit ça quand elle faisait l’éducation de M. Richard, on m’aurait bien étonné ! Dans ce temps-là, c’était lui qui cédait. Mais maintenant, madame est plus âgée, et puis… c’est une grand-mère…
Jaffé releva du bout de son fouet le trotteur de gauche, qui se faisait traîner par l’autre.
— Enfin, conclut-il, je crois que Mme Brice est désolée d’avoir fait avertir M. Richard, et qu’elle donnerait bien des choses pour qu’il n’en sût rien à présent que c’est terminé… Voilà la station au tournant, et l’express de Paris est en gare. Peut-être que monsieur est dedans… Sans me permettre de poser une question à madame, qu’est-ce que madame va dire à monsieur ?
Les bons yeux du domestique cherchaient à lire la pensée d’Odile sur ses lèvres closes.
— Si c’était votre fils, Jaffé, dit-elle, que feriez-vous ?
— Je dirais tout ! répondit-il sans hésiter, mais… Voilà monsieur !
Richard se montrait sur le seuil de la porte, les mains vides comme un homme qui n’a pensé à rien, qu’à partir. Odile descendit du phaéton et courut à lui.
— Tout va bien, lui dit-elle en s’accrochant fiévreusement au bras de son mari.
Elle ne pouvait pas l’embrasser, en cet endroit, et pourtant elle eût voulu faire passer en lui le souffle de sa tendresse. Il serra fortement contre lui le bras qui s’attachait au sien.
— Qu’est-il arrivé ? demanda-t-il.
— C’est trop long pour le dire en deux mots. Votre mère et Edme vont très bien. Vous saurez le reste ensuite.
Ils s’approchaient du phaéton. Jaffé, qui s’était mis à la tête des chevaux, salua son maître.
— Si monsieur voulait faire un petit tour à pied, avec madame, dit-il, pendant que les chevaux soufflent un peu, ou bien si monsieur et madame prenaient les devants ? J’aurais vite fait de les rattraper !
— Cet homme a toutes les délicatesses, dit Odile à son mari.
Ils partirent en avant en effet, et, en dix minutes, Richard fut au courant de ce qui s’était passé, y compris l’étrange réception que sa mère avait faite à sa femme.
— Je comprends très bien son embarras, dit Odile, avec un véritable désir de pallier les torts de sa belle-mère ; elle était dans une situation extrêmement fausse. J’étais venue sans en être priée ; plus qu’à tout autre, votre mère doit désirer de me cacher les défauts de son fils.
— Pourquoi plus qu’à tout autre ? demanda Richard, dont le silence n’avait jusque-là rien présagé de bon. Parce que vous avez témoigné un détachement de vous-même qui vous met au-dessus de tous les éloges ?
Un frisson délicieux parcourut Odile ; son mari, assurément, lui avait donné mainte preuve de respect et de tendresse ; mais une louange aussi directe, aussi prompte, au moment où le cœur de la jeune femme était tout endolori, lui parut si douce, si enivrante, que des larmes montèrent à ses yeux, larmes de joie et d’orgueil conjugal.
— Vous avez cédé à un mouvement héroïque, Odile, continua Richard ; je sais ce qu’il vous en a coûté pour le faire, et c’est parce que cela vous coûtait que vous l’avez fait. J’en suis fier, comme époux ; et, comme père, je vous en remercie.
— Ah ! ne me remerciez pas ! fit Odile avec un grand soupir de tristesse ; s’il était mon fils, vous ne me remercieriez pas !
Ils n’étaient pas seuls sur la route, Richard ne put baiser le front de sa femme comme il en mourait d’envie, mais il serra étroitement son bras et attacha sur elle un regard qui valait bien un baiser. Jaffé arrivait à grand fracas de gourmettes, ils montèrent dans le phaéton.
— Qui est-ce qui a eu cette idée de dévisser la serrure ? lui demanda Richard en prenant les guides.
— C’est moi, monsieur, répondit modestement Jaffé. Avant de m’en aller, j’avais dit à Mme Brice que ce serait le seul moyen d’éviter un accident. Quand on avait voulu ouvrir avec une clef, dans le commencement, il avait dit que si l’on entrait, il se jetterait par la fenêtre.
Richard et Odile échangèrent un regard douloureux.
— Alors, on a attendu qu’il dormît. C’était-il pas ce qu’il y avait de mieux à faire ? reprit imperturbablement Jaffé.
— Oui, Jaffé ! Tu es un bon ami, toi.
— On fait ce qu’on peut, monsieur Richard, répondit le domestique, et l’on ne fait que ce qu’on doit. Mais le petit mérite d’être puni, monsieur. Pas tant pour cette affaire-là, qui n’est qu’un hasard, mais il devient méchant, c’est tout naturel, à n’être jamais contrarié, ou bien à l’être trop à la fois. Ce que j’en dis, c’est par intérêt pour M. Edme, continua-t-il en reprenant ses formules de politesse ; car s’il allait toujours comme ça, il aurait du désagrément dans la vie. Je pense que monsieur comprend que c’est à cause de l’amitié que je me permets de porter à monsieur…
— Je comprends tout, Jaffé, dit Richard avec un demi-sourire et un soupir tout entier.
Comme ils arrivaient, Odile ressentit un grand coup dans sa conscience.
— Je n’aurais pas dû revenir, dit-elle à son mari. Votre mère va se trouver, vis-à-vis de moi, dans la situation la plus désagréable.
— Je le regrette, dit posément Richard, mais ce n’est ni ma faute ni la vôtre ; donc, nous devons nous y résigner.
Mme Brice reçut son fils avec un mélange de joie réelle et de gêne mal dissimulée. Si quelque chose devait lui sembler cruel, c’était d’avouer les torts d’Edme devant Odile ; aussi eut-elle soin de les atténuer le plus possible dans son récit. Le déjeuner, servi dès l’arrivée de M. et Mme Richard, servit de prétexte à des arrêts, des coupures qui permirent d’escamoter une partie de la vérité. Restait le fait indéniable : le départ de Jaffé, qui n’avait pu être ordonné que sous l’empire d’une émotion telle que Mme Brice n’en avait encore point connu, puisque c’était un événement jusqu’alors sans précédent.
— J’ai eu tort de me laisser troubler, dit la grand-mère, lorsque son fils lui fit cette remarque. Au fond, il n’y avait rien de si grave, et si je n’avais pas eu les nerfs un peu excités, je n’aurais pas pris les choses tellement au tragique.
Richard regarda sa femme d’un air perplexe ; cette nouvelle version, si différente de celle de Jaffé, donnait à l’affaire une tournure très embarrassante pour lui et pour Odile. Jaffé serait désavoué, c’était évident ; à moins d’une déclaration de guerre bien nette, comment se tirer de là ? L’esprit pratique du député lui fournit une solution. Le repas était fini, on se levait de table.
— Je vais voir Edme, dit-il ; il est dans sa chambre sans serrure ?
— Oui. Je t’accompagne, dit à la hâte Mme Brice.
— Non, ma chère mère, je vous en prie. Je désire voir Edme seul.
— Mais…
— Je le désire absolument, fit Richard avec beaucoup de sang-froid. Odile, voulez-vous avoir l’obligeance d’aller dans ma chambre, prendre, dans le secrétaire dont voici la clef, une liasse de papiers que j’y ai oubliée à mon dernier voyage ? J’irai vous y rejoindre.
Odile prit la clef et sortit. Richard, lui ayant ainsi assuré la retraite, se tourna vers sa mère.
— Il est temps de prendre une décision, lui dit-il ; jusqu’ici, j’ai laissé l’éducation d’Edme un peu au hasard de sa bonne volonté et de votre tendresse, ma chère mère ; mais quelles que doivent être les circonstances de mon entrevue avec lui, je dois vous dire que ma résolution est arrêtée irrévocablement. Edme entrera au lycée la première semaine d’octobre, et je vais l’emmener pour le présenter.
Mme Brice pâlit ; elle avait prévu cela, mais le coup n’en était pas moins pénible.
— Vous ne me ferez pas cet affront, dit-elle.
— Ce n’est pas un affront, ma mère, et je vous supplie de ne pas considérer comme désagréable une mesure que le bon sens lui-même nous impose. Cette année ou l’année prochaine, il fallait qu’Edme entrât au lycée ; du moment où ses progrès dans ses études ne sont plus en rapport avec son âge, nous n’avons plus un moment à perdre.
Il sortit là-dessus, sans donner à Mme Brice le temps de lui répondre. Elle le suivit de loin et monta dans sa chambre, tout proche de celle de son petit-fils, afin d’être à portée de la voix.
Richard entra dans la chambre d’Edme, que la porte sans serrure faisait ressembler à une forteresse démantelée. L’enfant venait de terminer son déjeuner, un domestique enlevait le plateau ; Richard attendit que ce fût fini, et que le valet eût disparu ; puis, sans même essayer de fermer à demi la porte, il s’adressa au jeune garçon.
— Vous avez provoqué du désordre dans cette maison, lui dit-il. Racontez-moi les faits comme ils se sont passés.
Edme était plein de défauts, mais il avait au moins une très grande qualité : c’était une sincérité entière, que la prudence de sa grand-mère, – prudence mondaine et inspirée par l’âge bien plus que par la nature, – n’avait jamais pu entamer. Edme pouvait taire ses pensées, mais il ne savait pas les déguiser. Il se tint devant son père, debout, les yeux fixés droit devant lui, avec une sorte de dédain stoïque pour les conséquences de son algarade.
— Mademoiselle m’a fait une observation, dit-il, pour mes devoirs qu’elle trouvait mal faits…
— Étaient-ils bien faits ? interrompit le père.
— Ils étaient mal faits, répondit Edme sans trouble.
— Et alors ?
— Alors, je lui ai répondu une impertinence.
— Laquelle ?
— Que je ferais mes devoirs comme il me conviendrait.
— Ensuite ?
— Elle m’a appelé insolent…
Edme s’arrêta ; son père attendit ; après un instant, surmontant l’ennui que lui causait une telle déclaration, l’enfant continua :
— Je n’ai pu supporter cela, j’étais en colère… je lui ai donné un soufflet.
— Un soufflet, Edme ! vous, un homme ! vous avez frappé une femme !
— Elle m’avait insulté ! répliqua l’enfant en redressant la tête ; il plongea ses yeux dans ceux de son père, mais il ne put supporter l’expression de calme reproche qu’il y rencontra.
— Elle n’avait dit que la vérité, mon fils, dit Richard de sa voix profonde.
L’enfant tressaillit, prêt à se cabrer, comme un jeune poulain sous la piqûre du fouet, mais il ne dit rien.
Depuis un instant, un bruit léger d’étoffes dénonçait sur le palier la présence d’une femme. Richard était sûr que ce n’était pas Odile.
— Et ensuite ? fit-il sans trahir l’extrême ennui qu’il en éprouvait.
— Ensuite, rien du tout, dit vivement Mme Brice en entrant. Le reste est une querelle entre moi et mon petit-fils : il a compris ses torts, je les lui ai pardonnés, cela ne regarde plus personne, n’est-ce pas, Edme ?
— Cela me regarde, dit Richard d’une voix toujours calme. Il tremblait sous l’effort qu’il s’imposait, mais son tremblement n’était pour ainsi dire pas visible. Je dois connaître les torts de mon fils, même s’ils sont pardonnés par votre bonté, ma mère. Je suis son juge.
— Dieu seul est son juge ! s’écria Mme Brice avec un emportement qui ne connaissait plus de lois. Il s’est repenti, c’en est assez.
— Dieu et son père, répondit Richard. Edme, voulez-vous avouer ?
— Ah ! s’écria Mme Brice au comble de la rage, je savais bien que du jour où cette femme entrerait ici, le malheur y entrerait avec elle. Elle vous a monté la tête contre votre propre enfant, et voilà que vous l’écoutez…
Richard avait fait un mouvement que sa volonté réprima.
— Ce n’est toujours pas elle qui m’a envoyé Jaffé, dit-il avec une ironie amère. Puisque vous ne voulez pas avouer, Edme, je vous laisse à vos réflexions, j’espère que la raison vous inspirera. Dans une heure je reviendrai.
Il sortit, croyant que sa mère allait le suivre. Elle le suivit en effet, mais aussitôt qu’il fut entré dans sa chambre, elle retourna près de son petit-fils.
— Ma chère femme, dit Richard, c’est la guerre, avec toutes ses conséquences.
Il se jeta dans son fauteuil, couvrant de ses deux mains son visage altéré. Elle s’agenouilla très doucement près de lui, afin qu’il trouvât en face des siens les yeux purs et compatissants de sa chère femme.
— C’est la guerre, reprit-il, et il y aura des coups de portés dont je ne pourrai pas toujours vous défendre, Odile !
Il ouvrit les yeux, et vit près du sien le beau visage qu’il aimait, empreint d’une résignation lumineuse, comme la face des martyrs frappés lorsqu’ils confessaient leur foi. Toute sa force factice s’écroula devant cette grandeur d’âme, et s’appuyant sur l’épaule de sa femme, il pleura à chaudes larmes.
Pendant un moment, elle ne lui dit rien, se contentant d’essuyer avec son petit mouchoir la pluie brûlante qui tombait sur leurs doigts enlacés ; puis elle lui souleva doucement la tête et s’assit auprès de lui, épaule contre épaule.
— Mon cher mari, lui dit-elle, je vous ai épousé non seulement pour prendre part à vos joies, mais aussi pour vous soutenir dans vos traverses, autant que me le permettrait mon humble connaissance des hommes et des choses… Mon cher mari, je suis heureuse et contente de partager vos peines, si la pensée que nous sommes deux peut les adoucir. Vous êtes cruellement frappé, il est juste et salutaire que je le sois aussi, sans quoi notre union ne serait pas parfaite.
Il la regarda avec une expression passionnée, où vibrait tout ce qu’il y a de plus élevé dans le cœur de l’être humain. Ce n’était pas pour son beau visage ou son intelligence supérieure qu’il l’aimait ainsi, mais pour tout ce qu’il y avait de noble et de désintéressé en elle.
— Quoi qu’il arrive, reprit Odile, je serai à vos côtés ; c’est bien peu, mais c’est pourtant quelque chose, dites, mon cher mari ?
Elle avait follement envie de pleurer, les larmes montées à sa gorge l’étouffaient, mais elle ne pouvait pas s’attendrir ; elle devait au contraire infuser tout le calme possible dans l’âme douloureusement combattue qui, à cette heure, se reposait en elle comme dans un asile.
— C’est vous, vous ! reprit-il avec une nouvelle explosion de désespoir, vous qui serez accusée, calomniée, peut-être haïe… Oh ! que la vie est difficile !
Elle le reprit dans ses bras, le berçant comme un enfant, l’abreuvant de douces paroles, jusqu’à ce qu’elle eût fait renaître, sinon la confiance, au moins le sentiment de son autorité légitime dans l’esprit de Richard, un instant presque égaré.
— Et puis, lui dit-elle, pendant qu’il s’appliquait à reprendre une apparence extérieure froide et digne, effaçant la trace de ses larmes et rétablissant le calme sur son visage ; et puis, mon cher mari, rappelez-vous toujours que les chagrins que vous redoutez pour moi ne peuvent m’atteindre bien profondément. Tant que vous m’aimerez, Richard, je compterai le reste pour peu de chose. Et quant à votre mère, je dois vous dire qu’il me serait impossible d’entretenir à son égard aucun sentiment pénible de quelque durée. Elle est votre mère, d’abord, et de plus, elle a un palladium qui la défendra toujours à mes yeux. Ses erreurs, si elle en commet, ses fautes même, proviendraient seulement d’un excès d’amour pour son petit-fils… Pensez-y, Richard, et que cela vous désarme toujours. C’est votre fils, elle l’aime trop, – mais c’est si beau d’aimer trop ! – et ne sait-on pas que la faiblesse est une partie de l’amour des grand-mères ?
Richard saisit vivement dans ses deux mains le visage suppliant qui se tournait vers lui, et l’embrassa à plusieurs reprises ; puis il se dirigea vers la porte, et, sur le seuil, se retournant, envoya un sourire à sa femme. Celle-ci, restée seule, s’arrêta devant la fenêtre, regardant sans le voir le paysage déjà touché par la verge d’or de l’automne, et levant ses deux mains jointes vers le ciel, laissa échapper un grand sanglot. Puis, revenant à elle, Odile s’approcha de la table de toilette, arrangea ses cheveux, passa un peu d’eau sur son visage et s’assit, prête à tous les événements.
Richard, comme il s’y attendait, trouva sa mère auprès de son fils.
— C’est fini, n’est-ce pas, Richard ? dit Mme Brice d’un ton où une légèreté affectée se mêlait à une secrète supplication. Edme est prêt à te dire qu’il a offensé sa grand-mère ; mais c’était dans un moment de colère, et il n’était pas maître de lui-même. Il ne recommencera plus, car il en est bien fâché, et moi, je lui ai entièrement pardonné ! Tu ne peux pas être plus sévère que moi, qui suis l’offensée ?
— Vous avez pardonné, ma mère, dit Richard, cela fait honneur à votre bonté maternelle ; mais je ne puis me contenter de cela. Edme va me suivre à Paris, et il entrera au lycée Henri IV la semaine prochaine.
L’arrêt fut écouté en silence. Richard, qui s’attendait à des objections, en fut tout étonné.
— Fais tes petits préparatifs, dit-il à son fils, en reprenant le tutoiement familier. Nous partirons dans une heure.
Ici encore, pas de réponse. Pour éviter une scène, il sortit. Sa mère le rejoignit aussitôt.
— Tu ne vas pas l’emmener ce soir chez toi, dit-elle à voix basse. Viens donc dans ma chambre.
Il l’y suivit.
— Tu ne peux pas l’emmener comme cela, qu’en ferais-tu avant la rentrée ?
— Et vous, qu’en ferez-vous, ma mère ?
— Mademoiselle est partie hier, il n’a plus de raison de se montrer indocile ; tout ira très bien. Au moment de la rentrée, je le mènerai au lycée, et je m’installerai à Paris. Tu ne veux pas qu’il soit interne, je pense ? Ce serait absurde.
— Ma mère, il sera interne, répliqua Richard avec un peu d’irritation. Il a levé la main sur vous, vous le savez bien.
— Qui t’a dit cela ? s’écria Mme Brice. C’est ta femme ?
— Évidemment, c’est ma femme ! Jaffé le lui avait dit de votre part.
— Pas à elle ! J’étais en colère, j’avais perdu la tête, je t’ai envoyé chercher, mais pas elle !
— Qu’importe !
— Comment, qu’importe ? Elle n’aurait pas dû te le dire ! Elle a fait causer Jaffé ; Jaffé a eu tort de parler, mais elle a eu encore plus tort de le répéter. Son devoir, si elle avait du cœur, était de te cacher cela ! On ne dit pas tout aux parents, on se garde bien de les irriter ! Mais elle… elle n’aura pas de repos qu’elle ne t’ait fait prendre ton fils en horreur !
Richard avait reconquis son sang-froid apparent sous cette incroyable attaque ; mais l’émotion qui bouillonnait au dedans de son âme lui fit perdre la mesure.
— Vous voyez, dit-il, ma chère mère, combien il est indispensable que mon fils soit soustrait à votre influence ! Non seulement vous ne lui apprendriez pas à aimer sa seconde mère, mais vous en feriez entre elle et moi un brandon de discorde !
Mme Brice regarda son fils avec une expression d’indignation sans bornes, et sortit, laissant la porte grande ouverte.
Richard descendit, ordonna d’atteler, prévint Odile et retourna près de son fils. Cette fois, l’enfant était seul.
— Es-tu prêt ? lui dit-il avec douceur.
— Prêt à te suivre ? répondit Edme. Non, papa, je ne veux pas m’en aller.
— Que tu le veuilles ou non, c’est exactement la même chose, répliqua Richard agacé. Voyons, est-ce fini ?
— Je n’irai pas chez toi à Paris, reprit l’enfant en serrant les poings ; je ne quitterai pas ma grand-mère pour aller chez ma belle-mère. Je veux bien aller au lycée ; mais chez cette femme, jamais ! Je la hais !
Odile, qui allait descendre, s’arrêta sur le palier.
— Edme, tu n’es qu’un méchant petit perroquet ! s’écria son père perdant à la fin patience.
— Tiens, elle est là qui nous écoute, répliqua Edme dont le regard perçant avait distingué la forme d’Odile par la porte toujours ouverte. C’est elle qui est cause de tout ! Je la déteste ; oui, je vous déteste, madame !
— Edme ! s’écria Richard. Sa main allait s’abattre sur l’enfant ; elle fut arrêtée par Odile.
— Laissez-le, mon ami, dit-elle avec douceur, il ne sait ce qu’il dit ! Il reviendra à la raison plus tard.
L’enfant la regardait avec des yeux pleins de fureur ; impuissant à exprimer sa colère, il proféra une de ces injures que les enfants, même les mieux élevés, peuvent entendre au dehors et répéter sans les comprendre.
— Allons-nous-en, dit Richard en entraînant sa femme, pâle d’horreur. Je crois en vérité qu’ici tout le monde est fou !
Mme Brice était accourue au bruit : son fils, en passant devant elle, la salua avec un profond respect, et sortit. La voiture n’était pas encore tout à fait prête, ils l’attendirent un instant sur le perron. Odile tremblait d’émotion et un peu de froid, car la bise soufflait très âpre. En entendant claquer les dents de sa femme, Richard serra plus étroitement son manteau autour d’elle, chercha dans une de ses poches et trouva un foulard qu’il lui noua autour du cou, le tout sans proférer une parole. Jaffé s’approcha.
— J’ai fait atteler le landau, dit-il, à cause de madame et aussi de M. Edme.
— M. Edme ne part pas, répondit Richard ; tu recevras mes ordres, Jaffé ; s’il arrivait qu’il te fût impossible de les exécuter, tu viendrais me voir à Paris, et si ma mère le trouvait mauvais, c’est à mon service que tu resterais.
— Oh bien ! monsieur, nous n’aurons pas besoin de ça ! fit le brave homme avec un demi-sourire. Mme Brice a trop d’esprit, puis elle est trop bonne au fond, pour parvenir à nous fâcher ensemble !
M. et Mme Richard montèrent dans le landau qui s’était approché, et partirent. Quand ils furent hors de vue, Brice se laissa couler à genoux, et baisant la main d’Odile, il lui dit :
— Je vous demande humblement pardon, ma femme !
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