Chapitre 7
Edme entra au lycée comme interne, sans autres tiraillements. Mme Brice mère avait compris, une fois le calme rétabli, que son aveugle tendresse pour son petit-fils l’avait entraînée trop loin, et elle n’avait plus soulevé d’objections, pour le moment. Richard s’était fait amener l’enfant par Jaffé, et l’avait gardé chez lui deux ou trois jours : Odile s’était absentée à la même époque, de sorte qu’Edme ne l’avait point rencontrée. Lorsqu’il l’avait revue, elle lui avait adressé un simple bonjour auquel il avait répondu de même : elle le traitait avec une réserve qui excluait toute idée de pardon, mais où le censeur le plus sévère n’eût pu découvrir la moindre parcelle de rancune ou seulement de mauvaise grâce.
Mme Brice mère s’installa dans un bel appartement, plus près du lycée Henri IV que de la demeure de son fils, et les journées de sortie se partagèrent ainsi : le matin, Edme, conduit par Jaffé, viendrait déjeuner chez son père ; dans l’après-midi, il irait chez sa grand-mère, qui se chargeait de le faire reconduire le soir.
Tel était le programme des dimanches, programme rarement exécuté, car Edme se voyait privé de sortie au moins une fois sur deux pour insubordination ; mais Richard ne s’en inquiétait pas outre mesure, comptant sur la vie en commun pour adoucir les angles aigus du caractère de son fils.
Il comptait aussi beaucoup sur la première communion du jeune garçon, qui devait, pensait-il, amener une détente. Il fut trompé dans ses espérances ; Edme reçut l’enseignement religieux avec une parfaite correction, sans en paraître profondément touché. On eût dit que quelque ressort, faussé dès l’enfance, empêchait cette âme de s’ouvrir aux épanchements.
Le jour solennel arriva ; Edme vint s’incliner devant son père et lui demanda pardon de ses fautes ; il le fit avec toute la déférence désirable, et le baiser qu’il reçut fut rendu avec chaleur, mais il n’entra dans aucun détail, et le père ne put savoir si l’âme de son fils avait été touchée. Odile était encore absente ; elle allait volontiers voir son père lorsque se préparait quelque fête de famille, quelque date dangereuse par les souvenirs qu’elle évoquait. Mme Brice mère conduisit son petit-fils à l’église, heureuse, triomphante, plus satisfaite qu’elle n’eût voulu l’avouer, de voir les obstacles s’effacer ainsi devant elle, et, au fond de son cœur, elle ne put s’empêcher de rendre justice au tact parfait de sa belle-fille.
L’orgueilleuse grand-mère avait fini par s’avouer que si elle avait eu des torts envers sa bru, celle-ci n’en avait eu aucun envers elle ; elle savait aussi fort bien qu’à la place d’Odile, elle eût agi tout différemment. Pour ne pas s’avouer une défaite humiliante, elle se disait que Mme Richard devait être faite de plâtre ou de bois, ou de quelque substance neutre, incapable de ressentir les émotions qui agitent d’ordinaire les femmes ; autrement, eût-elle pu supporter avec tant de calme et de tolérance ce qui s’était passé aux Pignons, ce dont les oreilles de Mme Brice mère brûlaient encore pour peu qu’elle y songeât ?
La matière indifférente dont était composée Odile n’empêchait point celle-ci de se conduire envers sa belle-mère avec beaucoup de sagesse et de goût : jamais la moindre allusion à ce jour désagréable ; des égards et des prévenances, autant que la belle-mère la plus exigeante pouvait en souhaiter, – en parlant d’Edme, un intérêt marqué, mais assez froid pour exclure toute pensée d’intervention, – en vérité, qui donc au monde eût pu se tirer plus à son honneur d’une situation en réalité très douloureuse ?
Mme de la Rouveraye n’était pas la dernière à répéter les louanges de Mme Richard. Lors des visites que celle-ci lui faisait en compagnie de son mari, pour voir Yveline, elle n’avait jamais pu surprendre le moindre désir d’empiéter sur ses droits, ou de gagner plus particulièrement le cœur de la petite fille. Celle-ci s’épanouissait comme une fleur de premier printemps dans la grâce de ses sourires et de ses caresses un peu superficielles, dans sa joie de vivre, joie légèrement égoïste et ingrate ; elle devenait jolie à souhait, fort intelligente, apprenait tout ce qu’on voulait, avait des manières de petite femme très élégante. Douce à la surface, entêtée, au fond, elle disait toujours à Odile : « Madame », et lui présentait sa joue avec un sourire mondain tout à fait irréprochable. Depuis quelque temps, elle lui disait même : « Chère madame ». Mais dans cette bouche rose, l’adjectif n’avait que l’accent d’amabilité banale que l’enfant entendait échanger entre les amies de sa grand-mère, rien de plus. Mme de la Rouveraye, avec toute sa jalousie latente, ne s’y était pas trompée, et Odile, qui la voyait sourire à ces discours, savait bien que ce joli sourire de douairière cachait une fine ironie.
Richard soupirait en quittant sa fille ; il soupirait encore en la revoyant, si charmante qu’elle fût ; ce n’était pas la grâce et la gentillesse dont il était privé chez lui qui l’attristaient, mais la pensée que cette éducation toute de dehors ne ferait point de son enfant chérie la fille qu’il eut souhaitée. Il l’eût voulue pour les yeux telle qu’elle était, pour le cœur, une autre Odile, douce et généreuse, vaillante et résignée, prête à tous les combats et pourtant pacifique…
— Patience, lui disait sa femme, nous y viendrons.
Désappointé dans ses vœux, il espéra autre chose, et souhaita ardemment un autre enfant, un enfant qui serait sa consolation, car il pourrait l’élever sous ses yeux, voir fleurir l’amour dans l’admirable cœur de mère que possédait sa femme… Cette joie devait lui être refusée. Il se résigna, mais devint plus grave, et chercha dans ses travaux la satisfaction de ses nobles instincts.
Odile en souffrit ; non qu’elle se vit délaissée, mais elle sentait, avec son acuité de perception ordinaire, que son mari éprouvait un désappointement. Elle aussi se résigna, et, entre ces époux qui eussent pu être si heureux, il y eut désormais un chagrin dont ils ne pouvaient pas se parler. Ils ne s’en aimèrent pas moins, mais à cause de la pensée qu’ils ne se disaient pas, leur vie fut attristée.
Sur ces entrefaites éclata la tempête de 1870. Dès les premiers jours d’août, Mme Brice emmena Edme avec Jaffé aux Pignons. Yveline était à la Rouveraye. Richard refusa de quitter Paris, et Odile resta avec lui.
Chacun de son côté fit son devoir, et, lorsqu’on se retrouva après l’horrible tourmente, les hostilités personnelles, les mesquineries des luttes intestines s’étaient effacées, au moins en partie, dans le mélange des douleurs patriotiques et des sentiments de famille, affinés et surexcités.
Odile avait perdu son père pendant le siège, et cette perte très sensible l’avait rendue encore plus sérieuse. Richard insista pour qu’Edme rentrât au lycée dès que les cours y furent réorganisés, et Mme Brice, très fatiguée, très vieillie par les luttes et les chagrins de l’invasion, resta aux Pignons pour y rétablir l’ordre.
Au mois de juillet, Richard Brice, qui avait accepté une mission diplomatique temporaire à l’étranger, venait de quitter Paris ; Odile se proposait d’aller dans ses terres passer deux ou trois semaines, lorsqu’elle vit un matin arriver Jaffé.
Depuis l’aventure qui avait motivé l’entrée d’Edme au lycée, la jeune femme ne recevait plus les visites du brave homme qu’avec une appréhension secrète. Il était pourtant venu bien des fois sans apporter aucune fâcheuse nouvelle ; mais ce jour-là, les craintes involontaires d’Odile n’étaient pas sans fondement. Elle s’en aperçut au visage bouleversé du domestique.
— Nous n’avons pas de chance, dit Jaffé, oubliant ses formules ordinaires. Mme Brice m’avait envoyé ce matin porter des effets à M. Edme, et voilà qu’en arrivant au lycée je l’ai trouvé à l’infirmerie.
— Ce n’est pas sérieux ? fit Odile effrayée.
— On n’en sait rien. Il y a tant de maladies dans ce Paris depuis qu’ils ont remué tous les pavés ! Bref, on m’a dit d’avertir monsieur et, s’il était possible, de reprendre le petit, pendant qu’on peut encore le transporter sans risque. Et monsieur qui n’est pas seulement en France ! En voilà une histoire !
— Il faut l’amener ici ! dit promptement Odile.
— C’est la grand-mère qui ne va pas être contente ! fit Jaffé en tournant et retournant sa casquette. Si par malheur la maladie était mauvaise, et s’il arrivait quelque chose au petit, et en l’absence de monsieur, encore ! on n’aurait jamais fini de dire que c’est la faute de madame !
Il regarda Odile dans les yeux, comme c’était son habitude dans les circonstances graves.
— Vous êtes sûr qu’on pourrait le transporter aux Pignons ? fit la jeune femme en feuilletant l’horaire des trains.
— Pour ça, j’en réponds ! Il n’est malade que d’hier. Au fond, ce n’est peut-être rien du tout, mais pourtant… enfin…
— Parlez donc, Jaffé ! il faut que je sache tout !
— On m’a dit dans le quartier qu’ils avaient eu ces jours-ci des cas de variole noire… Il y en a eu pendant le siège, c’est sûr… et il paraîtrait que ça recommence…
Odile avait sonné sa femme de chambre.
— Nous avons juste le temps d’aller le prendre, avant l’heure de l’express, dit-elle. Une bonne voiture, Jaffé, chez le loueur de la rue de Varennes, et ne perdons pas un instant.
Edme fut remis à Mme Richard sur sa demande ; vêtu de ses vêtements de lycéen, étranges sur ce corps grêle, qui grandissait trop vite, alangui par la fièvre, il descendit machinalement les escaliers, et suivit Jaffé sans faire de questions. Il était déjà très malade, et se laissait aller comme dans l’ivresse.
Après l’avoir installé dans la voiture, Jaffé chercha des yeux Mme Richard, pour la faire monter aussi ; elle vint par derrière et le tira à part.
— Il ne faut pas, dit-elle, qu’Edme me voie. Il ne m’aime pas assez pour que je veuille courir le risque de l’irriter. Montez avec lui ; à la gare, je prendrai un autre compartiment, et à Laroche, nous trouverons bien deux voitures.
Le voyage s’accomplit comme elle l’avait dit. Mme Brice, prévenue par dépêche, les attendait à la gare. Elle frissonna en voyant le visage tiré et bouffi à la fois du bel enfant qu’elle avait vu partir : plein de santé si peu de temps auparavant, mais elle ne dit rien. Pour éviter des explications dans un endroit aussi public qu’une gare, Mme Richard ne s’était pas montrée. Elle avait chargé Jaffé d’annoncer en quelques mots sa venue à la grand-mère.
Lorsque Edme, mis au lit, se fut endormi, en attendant le médecin de la famille qu’on avait mandé, Mme Brice descendit au salon, où l’attendait sa belle-fille.
Pendant la demi-heure qui venait de s’écouler, Odile avait vu surgir bien des souvenirs douloureux, dans cette pièce où elle avait passé, quelques mois auparavant, un des moments les plus pénibles de son existence.
Elle y était revenue de plein gré, après s’être promis de n’y plus rentrer qu’appelée, et elle se demandait si cette fois encore son cœur ne l’avait pas entraînée au-delà des limites de la prudence. Qu’aurait fait Richard ? Elle se le demandait dix fois par minute, et ne pouvait s’arrêter à une autre réponse : Richard aurait agi comme elle venait de le faire ; il eût soustrait l’enfant à l’air empoisonné de Paris, et l’eût remis aux mains de sa grand-mère qui l’avait élevé.
Et elle, la seconde mère, bannie de l’existence de cet enfant, qu’allait-elle faire ? S’exposer à de nouvelles insultes ? Pouvait-elle rester, si on ne l’en priait point ? Jaffé venait d’entrouvrir la porte, et de loin, à voix basse, il avait jeté à Odile cette phrase, qu’elle se répétait en la creusant de toutes façons :
— Puisque vous avez tant fait que de venir, à présent, madame, faudrait pas vous en aller !
Comme Odile se posait la question pour la millième fois, Mme Brice entra, si pâle, si lente, si différente d’elle-même, qu’Odile en eut pitié. Elle s’avança la main tendue, et sa voix même eut un accent brisé si peu semblable au cristal vibrant des jours passés, que c’était comme la voix d’un fantôme.
— Je vous remercie, dit Mme Brice ; vous me l’avez amené, c’est bien… c’est bien…
Odile la regardait un peu surprise ; la main fiévreuse serrait la sienne avec une étreinte amicale. C’était la première fois, depuis son mariage, que Mme Brice lui parlait avec quelque chaleur.
— Oui, – vous auriez pu le garder, le faire soigner chez vous ; en l’absence du père, vous pouviez…
L’idée n’en était pas venue à Mme Richard ; elle l’avoua tout simplement.
— C’était pourtant…
Mme Brice n’acheva point. Si Odile avait voulu se faire valoir auprès de son mari, elle avait là une occasion facile de jouer un rôle important, et du même coup de rendre à sa belle-mère toutes les mortifications qu’elle en avait reçues, en la tolérant chez elle et en le lui faisant sentir. De telles choses ne se doivent pas exprimer, surtout vis-à-vis de la personne intéressée, et Mme Brice se retint de parler.
— J’ai cru qu’il serait ici en meilleur air et dans de meilleures mains, dit Odile, non sans quelque embarras ; mais si vous vouliez me permettre de rester, madame, je crois que cela vaudrait mieux.
Mme Brice baissa les yeux : certes Odile s’était très bien conduite en lui amenant son petit-fils, mais la prétention de rester gâtait tout.
— Je veux dire, reprit Odile, qui sentait le cœur lui manquer, rester jusqu’à ce que le médecin ait prononcé sur la gravité de la maladie… Si ce n’est que peu de chose, je ne vous importunerai pas de ma présence inutile ; mais si, malheureusement, le caractère du mal prenait de la malignité, mon mari étant absent, il me semble que mon devoir serait d’être près de vous… et près de l’enfant…
— Avez-vous averti Richard ? demanda Mme Brice.
— Non… et je ne crois pas que ce soit utile de le faire avant que nous sachions si ce sera une maladie dangereuse ou une indisposition sans conséquence. La mission de mon mari est d’une telle importance, que je me ferais scrupule de ne pas lui laisser toute sa liberté d’esprit aussi longtemps que ce sera compatible avec mon devoir d’épouse, – elle s’arrêta un instant, puis acheva : – et de seconde mère.
Un silence suivit.
— Vous avez raison, dit Mme Brice en se redressant. Alors, voulez-vous monter à votre chambre ? Je crois que le médecin ne va pas tarder à venir.
Quelques journées s’écoulèrent, intolérablement lentes et lourdes. La grand-mère avait installé le jeune garçon dans une chambre voisine de la sienne, dont la porte de communication restait toujours ouverte, et elle ne permettait à personne d’y entrer, excepté à Jaffé, qui avait pris le métier de garde-malade avec la même tranquillité qu’il eût pris les guides de ses chevaux.
La maladie ne se déclarait pas nettement, et le docteur, inquiet, avait déjà parlé d’appeler en consultation un médecin célèbre, afin de dégager sa responsabilité ; la fièvre violente et la prostration d’Edme, qui n’ouvrait plus les yeux et qui ne parlait que pour demander à boire, lui faisaient redouter quelque terrible complication cérébrale. Mme Brice, dès le second soir, avait remis ses clefs à Odile, en la priant de donner les ordres nécessaires : elle sentait ses forces décroître et voulait lutter quand même ; la jeune femme, heureuse de se voir utile, prit sur-le-champ le commandement du personnel, qui lui obéit d’ailleurs avec une régularité parfaite.
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