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Chapitre 8

Le soir du quatrième jour, le médecin était parti plus soucieux encore ; si la maladie ne se prononçait pas, on pouvait tout craindre. Odile, qui venait de recevoir de sa bouche cette déclaration, en le reconduisant, rentra au salon, avec un douloureux sentiment d’impuissance, irritant parce qu’il provenait non de la force des choses, mais de la volonté de Mme Brice. Si elle avait pu entrer dans cette chambre d’enfant fermée pour elle !… Elle eût accepté facilement toutes les peines, toutes les difficultés.

La soirée était lugubre. Des nuages très bas couraient dans le ciel gris, chassés par un vent rapide ; des frissons secouaient l’eau des feuilles sur la terre déjà saturée de pluie : Odile, qui avait refusé les lampes, ouvrit la porte-fenêtre et s’avança sur le perron.

Qu’elle était triste, cette maison, jadis remplie de la turbulence d’Edme ! La mort, elle-même, aurait laissé dans cette demeure moins de sinistre lourdeur, d’appréhensions spectrales. La mort, étant un fait accompli, emporte avec elle tout le cortège de silences effrayants, de doutes anxieux, d’intolérables angoisses qui la précèdent. Elle est plus horrible, parce qu’elle est sans retour, mais la maison où elle a passé possède un calme douloureux qui repose presque des heures d’attente.

— Que dira Richard ? faut-il le prévenir ? pensait Odile, et son esprit, fatigué de tourner et retourner sans cesse la même idée, revenait sur lui-même, comme un animal captif, irrité de se voir condamné à un si étroit espace.

Une rafale arracha des feuilles à un tilleul, et ces épaves de la tempête se mirent à tournoyer et à se poursuivre dans les allées, jusqu’à ce qu’un nouveau coup de vent les dispersât au loin. Odile tressaillit et rentra. Elle ferma la porte avec une hâte craintive, comme les enfants effrayés par des contes de nourrice, qui, au sortir d’un corridor obscur, reviennent peureusement dans une chambre habitée.

— Je suis lâche ! se dit-elle. C’est cette inaction, cette inutilité qui me pèsent…

Elle s’approcha de la cheminée afin de sonner pour avoir de la lumière ; pendant qu’elle traversait la vaste pièce, de petits frissons d’épouvante lui passaient sur les épaules. Elle n’osait pas regarder du côté des fenêtres encore éclairées par la pâle clarté ; il lui semblait que, dans le cadre obscur, elle allait voir quelque apparition redoutable se dessiner sur le fond grisâtre.

Avant qu’elle eût atteint le cordon de sonnette, la porte s’ouvrit, et quelqu’un entra. Odile, malgré elle, poussa un léger cri d’effroi.

— Madame Richard, vous êtes là ? fit la voix de Jaffé, modérée à dessein.

— Oui, Jaffé, qu’y a-t-il ? répondit Odile sur le même ton, en s’avançant rapidement vers lui.

— Il y a qu’on va avoir besoin ici de quelqu’un qui ait la tête solide et la main légère…

— Parlez, Jaffé, au nom du ciel !

— Le petit a la petite vérole, les premiers boutons viennent de lui sortir…

— Oh ! fit Odile oppressée, l’affreuse maladie !

— Oui, et bien mauvaise… on court après le médecin, pour qu’il revienne le voir… mais il y a autre chose… Mme Brice vient de tomber sans connaissance au pied du lit du petit.

Odile fit un mouvement rapide vers la porte. Jaffé continua, sans hausser la voix :

— Sa femme de chambre et moi, nous l’avons mise sur son lit ; on est en train de la faire revenir ; elle a déjà ouvert les yeux une fois ; mais c’est la fatigue : elle n’a pas dormi depuis trois nuits… Qui est-ce qui va s’occuper du petit, à présent ?

— Moi, dit simplement Odile.

— C’est ce que j’ai pensé, répondit Jaffé avec la même simplicité ; mais il faut pourtant que madame réfléchisse.

— Est-ce que vous croyez que Mme Brice s’y opposerait ? demanda la jeune femme.

— Ça ne ferait rien du tout, parce que Mme Brice, je la connais : elle va tant qu’elle a des forces, ou plutôt tant qu’elle croit qu’elle en a ; et puis, elle tombe tout à coup, elle prend le lit, et c’est dans ces moments-là qu’on a de la peine à l’en tirer ! D’ici huit jours, pour le moins, elle ne gênera personne, excepté pour la soigner, et encore la femme de chambre est très capable et elle en a l’habitude. Mais ce que je voulais dire, c’est pour Mme Richard elle-même…

— Moi ? reprit Odile sur un ton d’interrogation.

— Oui ! Madame est jeune, madame est une belle personne, sans manquer au respect que je lui dois, et qui ne me permet pas d’avoir une opinion sur le compte de madame ; mais ce que j’en dis, ce n’est pas pour offenser madame, qui me le pardonnera…

— Jaffé, dit Odile, je ne comprends pas.

— C’est parce que madame n’y a pas songé, mais c’est la vérité ; et il faut que madame y songe bien auparavant, parce que, à la rigueur, je pourrais soigner le petit tout seul. Mais madame sait aussi bien que moi que la petite vérole, ça s’attrape ! C’est, comme les médecins disent, une maladie contagieuse, et l’on reste défiguré : voilà ce que je sentais qu’il était de mon devoir de dire à madame, en l’absence de M. Richard, qui est un grand malheur ; mais il faut s’en arranger tout de même, puisque M. Richard est absent pour le bien du pays.

Jaffé s’arrêta enfin, et le salon, devenu tout à fait obscur, sembla encore plus vaste et plus désert lorsque sa voix honnête et contenue eut cessé d’y résonner. Odile n’y avait pas pensé, c’était vrai ! Elle n’avait pas songé un instant que l’horrible maladie peut laisser une femme méconnaissable… Elle plongea au fond de son être moral, saisit sa conscience à deux mains et la regarda dans les yeux en lui disant : As-tu peur ?

— Peur de quoi ? fit la conscience, qui cherchait à se dérober.

— Peur qu’il ne t’aime plus, si tu restais défigurée, hideuse…

La conscience trembla et n’osa répondre.

— Mais s’il trouve son enfant mort, reprit Odile, crois-tu qu’il te le pardonne jamais ?

— Ce ne serait pas tout à fait ma faute, voulut plaider la conscience troublée.

— Et toi, te le pardonnerais-tu à toi-même ?

— Jamais ! répondit l’âme meilleure d’Odile en se redressant de toute sa hauteur.

Jaffé, muet, suivait cette lutte intime qu’il devinait et dont il attendait le dénouement avec anxiété. C’eut été si naturel qu’une belle personne comme « madame » songeât un peu à sa figure, et avec un mari qu’elle aimait tant…

— Jaffé ! dit Odile d’une voix singulièrement mélodieuse, vous avez fait votre devoir, et je vous en remercie…

Elle s’arrêta. Jaffé sentit une épouvantable déception s’abattre sur lui.

— Alors, dit-il d’un ton de politesse indifférente, madame veut que je lui fasse apporter les lampes ?

— C’est inutile ; allez devant, je monte.

Jaffé obéit silencieusement. Quand il eut refermé la porte, il se prit les deux mains l’une dans l’autre et se les serra si vigoureusement qu’elles en restèrent engourdies. Il n’était point de nature expansive ; mais quand sa satisfaction dépassait les bornes, il se donnait à lui-même une poignée de main. Ce soir-là, sa poignée de main dura deux bonnes minutes ; c’était fort explicable : il ne se souvenait pas d’avoir jamais été si content.

D’un air tranquille, Mme Richard entra dans la chambre de sa belle-mère qui venait de reprendre ses sens. Très pâle, soutenue par des oreillers, elle aurait eu l’air d’une mourante, sans l’éclat vif de ses yeux qui brillaient par intervalles, à mesure que la vie lui revenait sous l’influence du cordial qu’elle avait pris.

— Me voici, grand-mère, dit Odile avec une liberté de langage toute nouvelle pour elle en cette maison ; vous vous êtes sentie mal ? Mais vous êtes déjà mieux, cela se voit.

— Je ne suis plus bonne à rien ! répliqua Mme Brice, et ce pauvre enfant, qui va être abandonné…

Les larmes jaillirent de ses yeux, mais par un retour de sa fierté toujours militante, elle les réprima aussitôt.

— Abandonné ! grand-mère ? Et pourquoi ? S’il plaît à Dieu…

— Oui, je sais ; vous allez faire venir des Sœurs de charité…

— Si vous le désirez, certainement, mais permettez-moi de vous le dire, grand-mère, puisque vous ne pouvez plus vous tenir au chevet d’Edme jour et nuit, c’est moi qui vous remplacerai.

— Vous ? dit faiblement Mme Brice, dont les mains tressaillirent.

— Moi-même : qu’y trouvez-vous d’extraordinaire ? fit Odile en souriant.

— Vous savez le nom de sa maladie ?

— Sans doute.

— Et vous voulez le soigner ? Que dira Richard ?

— Si c’était mon fils, grand-mère, répondit Odile avec un léger tremblement dans la voix, ni vous ni mon mari ne songeriez à cela…

Mme Brice regarda longuement sa belle-fille, et à ses paupières vinrent des larmes que cette fois elle ne tenta point de dissimuler.

— C’est bien, dit-elle ensuite. Mais… c’est impossible, fit-elle tout à coup en rougissant, moitié d’émotion, moitié d’une honte tardive ; comment feriez-vous ? S’il vous voit il sera furieux. Le pauvre enfant ne vous aime pas, vous savez ?… et dans l’état où il est, on ne saurait lui en vouloir…

La voix de la grand-mère s’était faite très douce, presque suppliante. Odile lui répondit avec la même douceur :

— Hélas ! il se passera bien des jours avant qu’Edme puisse me voir ! Déjà, maintenant, ses pauvres chers yeux sont fermés…

Mme Brice se tourna vers le mur avec un sanglot.

— Ayez confiance, nous le sauverons, dit la jeune femme d’une voix chaude et encourageante ; soyez sûre que vous pouvez vous reposer sans crainte !

La grand-mère se retourna brusquement vers Odile et lui tendit les deux mains ; comme elle s’inclinait, Mme Brice l’attira sur son cœur et lui donna un baiser, un vrai baiser de mère.

— Que Dieu vous aide, lui dit-elle. Et maintenant, il faut que je dorme, car je sens que ma tête s’en irait.

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