‹ La SuggestibilitéChapitre 3 sur 18 · II

II

ERREURS D'IMAGINATION

Il fut une epoque, dans l'histoire de l'hypnotisme, ou l'on a prononce souvent les mots d'attention expectante; c'etait l'epoque ou l'on cherchait a decouvrir sur les malades l'influence des metaux et des aimants. On avait pretendu qu'en appliquant certains metaux, de l'or, du fer, de l'etain par exemple, sur les teguments d'un malade hysterique, on pouvait soit provoquer de l'anesthesie dans la region de l'application, soit provoquer des contractures, soit faire passer (transfert) dans l'autre moitie du corps un symptome hysterique qui n'en occupait qu'une moitie. Beaucoup d'auteurs restaient sceptiques, et supposaient que ces effets qu'on observait sur les hysteriques dans les seances de metallotherapie n'etaient point dus a l'action directe des metaux, mais a l'imagination des malades, qui etaient mises en etat d'attention expectante, et qui se donnaient a elles-memes, par idee, par raisonnement, les symptomes divers que d'autres attribuaient au metal. Aujourd'hui la terminologie a un peu change, et au lieu d'attention expectante, on dirait auto-suggestion, mais les mots importent peu, quand on est d'accord sur le fond des choses. Il est certain que chez les suggestibles, l'imagination constructive est toujours en eveil, et fonctionne de maniere a duper tout le monde, le sujet tout le premier; car ce qu'il y a de special a ces malades, c'est qu'ils sont les premieres victimes du travail de leur imagination; ainsi que l'a dit si justement Fere, ceux qu'on appelle des malades imaginaires sont bien reellement malades, ce sont des malades par imagination.

Il m'a semble que l'etude de cette question rentre dans notre sujet, bien qu'elle soit un peu distincte, theoriquement, de la suggestibilite. Il s'agit ici d'une disposition a imaginer, a inventer, sans s'apercevoir qu'on imagine, et en attachant la plus grande importance et tous les caracteres de la realite aux produits de son invention. A ce trait chacun peut reconnaitre plus d'une de ses connaissances, et Alphonse Daudet a dans un de ses romans peint de pied en cap un de ces personnages, qui est sans cesse la victime d'une imagination a la fois trop riche et trop mal gouvernee.

Je me demande s'il ne serait pas possible de faire une etude reguliere de cette disposition mentale; je suis meme tres etonne qu'aucun auteur n'en ait encore eu l'idee. Ce serait cependant plus utile que beaucoup de chinoiseries auxquelles on a eu le tort d'attribuer tant d'importance. Quelle methode faudrait-il prendre? La plus simple vaudrait le mieux. Je me rappelle qu'il y a une quinzaine d'annees, M. Ochorowicz, auteur qui a ecrit un ouvrage plein de finesse sur la suggestion mentale, vint a la Salpetriere pour montrer a Charcot un gros aimant en forme de bague, qu'il appelait l'hypnoscope; il disait qu'il mettait cet aimant au doigt d'une personne, qu'il l'interrogeait ensuite sur ce qu'elle eprouvait, qu'il recherchait si l'aimant avait produit quelque petit changement dans la motilite ou la sensibilite du doigt ou de la main, et qu'il pouvait juger tres rapidement si une personne etait hypnotisable ou non[20]. Dans le cabinet de Charcot on fit venir, l'une apres l'autre, une vingtaine de malades, et M. Ochorowicz les examina et declara pour chacune d'elles s'il la croyait hypnotisable ou non; il etait convenu qu'on prendrait note de ses observations, et qu'on chercherait a les verifier; mais je doute fort que l'affaire ait eu une suite quelconque, l'attention du Maitre etait ailleurs. Je crois qu'on pourrait adopter, pour l'etude de l'attention expectante, un dispositif analogue a celui que je viens de signaler; par exemple un tube dans lequel le sujet devrait laisser son doigt enfonce pendant cinq minutes; on prendrait des mesures pour donner a l'experience un caractere serieux, et surtout on reglerait d'avance les paroles a adresser au sujet; apres quelques tatonnements inevitables, il me parait certain qu'on arriverait tres vite a un resultat.

De telles recherches montreraient surtout si l'etat mental de suggestibilite (c'est-a-dire d'obeissance passive) a quelque analogie avec l'etat mental d'attention expectante (c'est-a-dire la disposition aux erreurs d'imagination).

[Note 20: M. Ochorowicz a decrit son procede dans une communication a la Soc. de Biologie, Sur un critere de la sensibilite hypnotique. Soc. Biol., 17 mai 1884.]

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