‹ La SuggestibilitéChapitre 4 sur 18 · III

III

INCONSCIENCE, DIVISION DE CONSCIENCE ET SPIRITISME

Nous arrivons maintenant a une grande famille de phenomenes, qui ont une physionomie bien a part, et dont l'analogie avec des phenomenes d'hypnotisme et de suggestion n'a ete demontree avec pleine evidence que dans ces dernieres annees, par Gurney et Myers en Angleterre, et par Pierre Janet en France; je veux parler des phenomenes auxquels on a donne les noms d'automatisme, d'ecriture automatique, et qui prennent un grand developpement dans les seances de spiritisme.

Dans un tout recent et tres curieux article qui vient d'etre publie par Psychological Review[21], G.T.W. Patrick decrit longuement un cas typique d'automatisme; et comme ce cas n'est ni trop ni trop peu developpe et qu'il correspond assez exactement a la moyenne de ce qu'on peut observer chaque jour, je vais l'exposer avec details, pour ceux qui ne sont pas au courant de ces questions.

[Note 21: Some Peculiarities of the Secondary Personality, Psych. Review, nov. 1898, vol. 5, n deg. 6, p. 555.]

La personne qui s'est pretee aux experiences est un jeune homme de vingt-deux ans, etudiant a l'Universite, paraissant jouir d'une excellente sante, ne s'etant jamais occupe de spiritisme, et n'ayant jamais ete hypnotise. Cependant, ces deux assertions ne sont pas tout a fait exactes; s'il n'a pas fait de spiritisme, il a cependant cause, quatre ans auparavant, avec une de ses tantes, qui est spirite, et il a lu probablement quelques livres de spiritisme; mais ces lectures n'ont fait aucune impression sur lui; et il a juge tous les phenomenes spirites comme une superstition curieuse. Pour l'hypnotisme, il a assiste a deux ou trois seances donnees par un hypnotiseur de passage, et il s'est offert a lui servir de sujet; on a constate qu'il etait un bon sujet.

Un jour, ayant lu quelques observations sur les suggestions post-hypnotiques, il en causa avec l'auteur, M. W. Patrick, qui, sur sa demande, l'hypnotisa et lui donna pendant le sommeil l'ordre d'executer au reveil certains actes insignifiants, comme de prendre un volume dans une bibliotheque; ces ordres furent executes de point en point, et, comme c'est l'habitude, ils ne laisserent apres eux aucun souvenir.

Quelque temps apres, le sujet,--nous l'appellerons Henry W.,--apprit a l'auteur que lorsqu'il tenait un crayon a la main et pensait a autre chose, sa main etait continuellement en mouvement et tracait avec le crayon des griffonnages denues de sens. C'etait un rudiment d'ecriture automatique. Patrick se decida a etudier cette ecriture automatique, et il le fit dans six seances, dont les trois dernieres furent separees des premieres par deux ans d'intervalle. L'etude se fit de la maniere suivante: on se reunissait dans une piece silencieuse, le sujet tenait un crayon dans sa main droite et appuyait le crayon sur une feuille de papier blanc; il ne regardait pas sa main, il avait la tete et le corps tournes de cote, et il tenait dans sa main gauche un ouvrage interessant, qu'il devait lire avec beaucoup d'attention. Naturellement, comme ces experiences etaient faites en partie sur sa demande et excitaient vivement sa curiosite, il se preoccupait beaucoup de ce que sa main pouvait ecrire, mais il ignorait absolument ce qu'elle ecrivait; on lui permit quelquefois, pas toujours, de relire ce que sa main avait ecrit; il avait autant de peine que n'importe quelle autre personne a dechiffrer sa propre ecriture. Dans quelques cas, on le pria de quitter la lecture de son livre et, de surveiller attentivement les mouvements de sa main, sans la regarder; il eut alors conscience des mouvements qu'elle executait; mais sauf ces cas exceptionnels, l'ecriture etait tracee automatiquement. Maintenant, comment l'operateur entrait-il en communication avec cette main? Je ne le vois pas clairement dans l'article. Il est tres probable que Patrick a employe la methode usuelle et la plus commode; il adressait a demi voix les questions a Henry W.; celui-ci ne repondait pas, et n'entendait pas, son attention etant distraite par la lecture du livre; mais sa main ecrivait la reponse. C'est de cette maniere qu'on a pu obtenir toute une serie de demandes et reponses qui sont publiees dans l'article. Il est important d'ajouter que le sujet est un jeune homme dont la sincerite et la loyaute sont au-dessus de tout soupcon, car il serait assez facile de simuler des phenomenes de ce genre, feindre de lire, ecouter et repondre par ecrit; mais nous avons comme garantie contre la fraude non seulement les references donnees par l'auteur (ce qui serait peu de chose) mais encore ce fait important que ces dedoublements de conscience sont aujourd'hui bien connus et ont ete observes dans des conditions d'une precision irreprochable par des auteurs dignes de foi[22].

[Note 22: Il y a deja plusieurs annees que j'ai traite longuement cette question de la simulation, a propos du dedoublement de conscience chez les hysteriques, et que j'ai montre que l'anesthesie de ces malades peut devenir une demonstration experimentale de ces phenomenes. Voir Alterations de la personnalite. Bibliotheque scientifique internationale, Paris, Alcan.]

La premiere seance commenca ainsi:

Question.--Qui etes-vous? Reponse.--Laton.

Cette premiere reponse etait illisible et Henry W. fut autorise a lire son ecriture: il dechiffra le mot Satan et rit; mais d'autres questions montrerent que la vraie reponse etait Laton.

Q.--Quel est votre premier nom? R.--Bart. Q.--Quelle est votre profession? R.--Professeur. Q.--Etes-vous homme ou femme? R.--Femme.

Cette reponse est inexplicable, car dans la suite Laton a toujours manifeste le caractere d'un homme.

D.--Etes-vous vivant ou mort? R.--Mort. D.--Ou avez-vous vecu? R.--Illinois. D.--Dans quelle ville? R.--Chicago. D.--Quand etes-vous mort? R.--1883.

Les questions suivantes furent faites pour connaitre un peu de la biographie de ce Bart Laton. Il se trouva que certaines de ses reponses etaient justes, et d'autres fausses, et que ses connaissances etaient a peu pres celles de Henry W. Voici encore un echantillon de ces dialogues.

Q.--Avez-vous des connaissances surnaturelles, ou bien cherchez-vous a deviner? R.--Quelquefois je devine, mais souvent les esprits connaissent; quelquefois ils mentent.

Deux jours apres:

Q.--Qui ecrit? R.--Bart Laton. Q.--Qui etait major a Chicago quand vous etes mort? R.--Harrisson(exact). Q.--Combien avez-vous vecu a Chicago? R.--Vingt ans. Q.--Vous devez bien connaitre la ville? R.--Oui. Q.--Commencez par Michigan-Avenue, et nommez les rues dans l'ouest. R.--Michigan, Wabash, State, Clark (hesitation) j'ai oublie.

Henry W. interroge connaissait seulement trois de ces noms.

Q.--Voyons! Votre nom n'est pas Bart Laton du tout. Votre nom est Frank Sabine, et vous avez vecu a Saint-Louis, et vous etes mort le 16 novembre 1843. Repondez, qui etes-vous? R.--Frank Sabine. Q.--Ou etes-vous mort? R.--A Saint-Louis. Q.--Quand etes-vous mort? R.--14 septembre 1847. Q.--Quelle etait votre profession a Saint-Louis? R.--Banquier. Q.--Combien de mille dollars valiez-vous? R.--750.000

Une semaine apres:

Q.--Qui ecrit? R.--Bart Laton. Q.--Ou avez-vous vecu? R.--Chicago. Q.--Quand etes-vous ne? R.--1845. Q.--Quel age avez-vous? R.--Cinquante ans. Q.--Ou etes-vous maintenant? R.--Ici. Q.--Mais je ne vous vois pas. R.--Esprit. Q.--Bien, mais ou etes-vous comme esprit? R.--Dans moi, dans l'ecrivain. Q.--Multipliez 23 par 22. R.--3546. Q.--C'est faux. Comment expliquez-vous votre reponse? R.--Devine. Q.--Maintenant, l'autre jour, vous avez repondu que vous etiez quelqu'un d'autre. Qui etes-vous? R.--Stephen Langdon. Q.--De quel pays? R.--Saint-Louis. Q.--Quand etes-vous mort? R.--1846.

La question de l'operateur a pour but de donner une suggestion que le sujet a tres naivement acceptee. On a vu du reste qu'il avait accepte aussi un autre nom, celui de Frank Sabine. Ce personnage qui guide l'ecriture de la main est donc tres suggestible.

Q.--Quelle est votre profession? R.--Banquier. Q.--Mais qui s'appelait Frank Sabine? R.--Je me suis trompe. Son nom etait Frank Sabine. Q.--Je voudrais savoir comment vous avez pris le nom de Laton. R.--C'est le nom de mon pere. Q.--Mais d'ou est venu ce nom de Laton? Comment Henry W. l'a-t-il appris? R.--Pas Henry W., mais mon pere. Q.--Mais expliquez-nous comment vous en etes venu a ecrire le nom de Laton? R.--Je suis un esprit! (Cette reponse est ecrite en appuyant fortement sur le crayon.) Q.--Quelle est votre relation avec Henry W.? R.--Je suis un esprit, et je controle Henry W. Q.--Parmi tous les esprits, pourquoi est-ce-vous qui controlez Henri W.? R.--J'etais pres quand il commenca a se developper.

Deux ans apres:

Q.--Qui etes-vous? R.--Bart Lagton. (L'orthographe a change). Q.--Qu'avez-vous a nous dire? R.--Heureux de vous voir! Q.--Quand avez-vous deja ecrit pour nous? Donnez l'annee, le mois et le jour. R.--Je ne sais. Q.--Quel mois? R.--Je ne sais. En avril, je me souviens. (C'etait en juin). Q.--Parlez-nous davantage de vous? R.--J'ai vecu a Chicago. Q.--Y vivez-vous encore? R.--Maintenant je suis ici. Q.--Combien de temps avez-vous vecu a Chicago? R.--Vingt ans. Q.--Pourquoi etes-vous parti? R.--Ce n'est pas votre affaire. Q.--Qui etait Stephen Langdon? R.--Un ami de Chicago. Q.--Avez-vous ecrit: un ami de Chicago? R.--Oui. Ne pouvez-vous pas le lire?

Une autre fois, on a cherche a mettre Laton en colere.

Q.--Qui ecrit? R.--Bart Lagton. Q.--Bonjour, M. Laton. Heureux de vous voir. Je vaudrais mieux faire votre connaissance. R.--Je n'y tiens pas. Q.--Maintenant, M. Laton, voulez-vous nous donner une communication? R.--De qui? Q.--Mais, de vous-meme. R.--Je veux bien. Q.--De qui pourriez-vous nous donner une communication? R.--Qui connaissez-vous? Q.--J'ai beaucoup d'amis. Etes-vous en communication avec mes amis? R.--George White.

De toutes les reponses de Laton celle-ci est la seule qui denote ce que l'auteur appelle une faculte d'intuition. M. Patrick a eu un oncle de ce nom, mort dans la guerre civile et dont il porte le nom mele au sien de la maniere suivante: George-Thomas-White Patrick. Henry W. ignorait ce fait, quoiqu'il ait eu l'occasion de voir le nom de M. Patrick ecrit en detail; interroge sur George White, Laton fit une foule d'erreurs sur son genre de mort, la date de sa mort, etc.

Q.--Quelle etait l'occupation de M. Laton a Chicago? R.--Charpentier. Q.--Il y a deux ans, vous ayez dit qu'il etait un professeur. R.--Eh bien, il--moi j'avais l'habitude d'enseigner. Q.--Dansez-vous? R.--Nous ne dansons plus quand nous avons quitte la terre. Q.--Pourquoi? R.--Vous ne pouvez pas comprendre; nous ne sommes plus que partiellement materiels. Q.--Quand vous etes a ecrire, comme en ce moment, que fait la partie de vous-meme qui n'est pas materielle? R.--Elle est quelque part ou nulle part. Q.--Montez-vous a bicyclette? R.--Seulement par l'intermediaire de Henry W. Q.--Il y a deux ans, vous ecriviez votre nom: Laton. Comment rendez-vous compte de ce changement d'orthographe? R.--Trop de Latons: c'est mieux comme le dernier. Q.--Vous etes un effronte simulateur. Qu'avez-vous a repondre a cela! R.--Taisez-vous, pauvre vieil idiot. Croyez-vous que je suis oblige de repondre exactement a toutes vos damnees questions? Je puis mentir toutes les fois que cela peut me plaire.

Divers autres essais furent faits pour savoir si ce Laton avait quelque pouvoir telepathique; mais on ne put rien obtenir.

Resumons d'apres les conversations precedentes la psychologie de ce personnage qui s'est donne le nom de Laton. Ce personnage s'est developpe, defini et caracterise sous l'influence des questions adressees par Patrick, et il s'est developpe, remarquons-le bien, a l'insu de Henry W. qui ne sait de lui que ce qu'il a pu apprendre quand on lui a permis de relire quelques echantillons d'ecriture automatique. Si surprenant que ce fait puisse paraitre, il faut cependant l'admettre comme absolument reel, car il est surabondamment prouve. Ce personnage secondaire, subconscient, existe donc, et chose curieuse, il presente un certain nombre de caracteres qu'on reconnait a presque toutes les incarnations du meme genre. D'abord, il est tres suggestible; on a vu avec quelle facilite Patrick l'a debaptise, et lui a impose le nom de Frank Sabine; ensuite ce personnage est au courant de tout ce qui s'est dit et fait pendant que Henry W. etait hypnotise. Nous avons rapporte plus haut que Henry W. a ete hypnotise par Patrick et ne se rappelait pas au reveil les divers incidents de son sommeil; cet oubli au reveil n'existe point pour Laton. Ce fait important, qui a ete decouvert, croyons-nous, par Gurney, jette quelque jour sur la nature de ces personnages qui s'expriment par l'ecriture automatique; il y a un lien entre ces manifestations spirites de la veille, et les seances d'hypnotisme, plus qu'un lien, une continuite, et c'est la memoire qui prouve cette continuite. Patrick insiste aussi, avec raison, sur le caractere vulgaire des reponses, sur la pauvrete d'imagination et de raisonnement qu'elles nous montrent, sur le manque d'attention et d'effort, Laton etant incapable meme de faire une operation correcte d'arithmetique; autres faits curieux a relever, les pretentions de Laton, son ton emphatique, ses efforts ridicules pour donner des reponses profondes, et la grossierete de ses expressions quand on le taquine ou qu'on le met en colere. Tout cela indique un pauvre esprit. Mais ce pauvre esprit parait avoir de temps en temps un rudiment de belles et brillantes facultes intuitives; il semble connaitre des choses que Henry W. ignore et n'a pu apprendre. Patrick a etudie de pres ce cote de la question, il a fait des enquetes pour verifier avec le plus grand soin les affirmations de Laton. Le plus souvent, ces affirmations se sont trouvees erronees; mais parfois il y a eu quelque chose qui semble depasser les moyens ordinaires de connaissance. Patrick ne cherche point a expliquer cette faculte d'intuition, mais il pense qu'on ne peut la nier completement, car on la retrouve dans beaucoup d'observations analogues et elle est comme un trait de caractere du personnage qui se manifeste par l'ecriture automatique. L'opinion de Patrick parait etre que cette faculte d'intuition est une faculte naturelle, perdue par l'homme civilise, comme cette acuite des sens qu'on observe encore, parait-il, chez les sauvages. Enfin, cette obsession qu'a eu le personnage subconscient de se considerer comme un esprit, comme l'esprit d'un individu ayant vecu autrefois, comment faut-il la comprendre? Il est a supposer que la maniere dont les questions ont ete posees explique un peu ce resultat. On a demande: "Qui etes-vous?" ce qui suggere un dedoublement de la personnalite car il est facile de comprendre que cette demande appelait comme reponse un nom autre que celui de Henry W. La question suivante: "Etes-vous vivant ou mort?" suggere aussi, probablement, l'idee d'une personne morte, mais vivant encore sous forme d'esprit. Il eut ete curieux d'employer d'autres interrogations; au lieu de dire: "Qui etes-vous?" on aurait pu dire: "Ecrivez votre nom". Si le nom ecrit avait ete, meme dans ce cas, Bart Laton, on aurait pu exprimer de la surprise que ce nom ne fut pas celui de Henry W. et on aurait ainsi evite toute allusion meme eloignee a l'hypothese de l'esprit. Ces reflexions sont de Patrick, et elles nous paraissent tres judicieuses. Nous pensons que comme Henry W. avait lu des livres sur le spiritisme, il devait probablement connaitre la theorie des esprits s'incarnant, et il est probable que ce sont ces notions anterieurement acquises qui pour une bonne part ont opere la suggestion de l'existence de Laton.

Ce qu'il y a d'essentiel dans les observations et experiences de ce genre, c'est le fait meme de la division de conscience; le reste est une affaire d'orientation des idees, et varie avec les croyances des individus, avec les recits qu'ils entendent faire, avec les opinions courantes; dans nos societes modernes, la division de conscience conduira a la desincarnation ou a la reincarnation de l'esprit des morts; dans les couvents du moyen age, ce seront les demons qui viendront agiter les corps des malheureuses religieuses; ailleurs encore--et c'est la un des faits les plus surprenants qu'on puisse imaginer--cette division de conscience devient un instrument de travail pour une oeuvre litteraire: c'est un phenomene naturel que l'auteur cultive et dirige.

Le cas de Patrick est un peu passif; son sujet ne se livre a l'ecriture automatique que dans les seances dont nous venons de transcrire le recit; en dehors de ces seances le personnage secondaire ne parait pas, il n'agit pas, il fait le mort. Aussi ne peut-on pas, avec ce seul exemple, se faire une idee juste du role que le personnage secondaire peut remplir. Je crois utile de reproduire ici une observation que Flournoy vient de publier tout recemment; elle complete la precedente[23].

[Note 23: Revue philosophique, fevrier 1899.]

"M. Michel Til, quarante-huit ans. Professeur de comptabilite dans divers etablissements d'instruction. Temperament sanguin, excellente sante. Caractere expansif et plein de bonhomie. Il y a quelques mois, sous l'influence d'amis spirites, il s'essaye a l'ecriture automatique, un vendredi et obtient des spirales, des majuscules, enfin des phrases de lettres batardes, tres differentes de son ecriture ordinaire, et agrementees d'ornements tout a fait etrangers a ses habitudes. Il continue avec succes le samedi et le dimanche matin. Ayant encore recommence le dimanche soir, sur la sollicitation de sa famille, l'esprit ecrivant par sa main donne beaucoup de reponses imprevues et fort droles aux questions posees, mais le resultat en fut une nuit troublee par un developpement inattendu de l'automatisme verbal, sous forme auditive et graphomotrice, comme en temoigne son recit:

"Les impressions si fortes pour moi de cette soiree prirent bientot le caractere d'une obsession inquietante. Lorsque je me couchai, je fis les plus grands efforts pour m'endormir, mais en vain; j'entendais une voix interieure qui me parlait, me faisant les plus belles protestations d'amitie, me flattant et me faisant entrevoir des destinees magnifiques, etc. Dans l'etat de surexcitation ou j'etais, je me laissais bercer de ces douces illusions.... Puis l'idee me vint qu'il me suffirait de placer mon doigt sur le mur pour qu'il remplit l'office d'un crayon; effectivement, mon doigt place contre le mur commenca a tracer dans l'ombre des phrases, des reponses, des exhortations que je lisais en suivant les contours que mon doigt executait contre le mur. Michel, me faisait ecrire l'esprit, tes destinees sont benies, je serai ton guide et ton soutien, etc. Toujours cette ecriture batarde avec enroulements qui affectaient les formes les plus bizarres. Vingt fois je voulus m'endormir, inutile... ce n'est que vers le matin que je reussis a prendre quelques instants de repos."

"Cette obsession le poursuit pendant la matinee du lundi en allant a ses diverses lecons: "Sur tout le parcours du tramway, l'esprit continuant a m'obseder me faisait ecrire sur ma serviette, sur la banquette du tramway, dans la poche meme de mon pardessus, des phrases, des conseils, des maximes, etc. Je faisais de vrais efforts pour que les personnes qui m'entouraient ne pussent s'apercevoir du trouble dans lequel j'etais, car je ne vivais plus pour ainsi dire pour le monde reel, et j'etais completement absorbe dans l'intimite de la Force qui s'etait emparee de moi."

"Une personne spirite de sa connaissance, qu'il rencontra et mit au courant de son etat, l'engagea a lutter contre l'esprit leger et mauvais dont il etait le jouet. Mais il n'eut pas la sagesse de suivre ce conseil; aussitot termine son repas de midi, il reprit son crayon, et apres diverses insinuations vagues contre son fils Edouard, employe dans un bureau d'affaires, finit par categoriser l'accusation suivante: Edouard a pris des cigarettes dans la boite de son patron M. X..., celui-ci s'en est apercu, et dans son ressentiment lui a adresse une lettre de remerciement, en l'avertissant qu'il serait remplace tres prochainement; mais deja Edouard et son ami B... l'ont arrange de la belle facon dans une vermineuse (sic) epitre orale.

"On concoit dans quelle angoisse M. Til alla donner ses lecons de l'apres-midi, pendant lesquelles il fut de nouveau en butte a divers automatismes graphomoteurs qui, entre autres, lui ordonnaient d'aller voir au plus vite le patron de son fils. Il y courut des qu'il fut libre. Le chef de bureau, auquel il s'adressa tout d'abord en l'absence du patron, ne lui donna que de bons renseignements sur le jeune homme, mais l'obsession accusatrice ne se tint pas pour battue, car tandis qu'il ecoutait avec attention ces temoignages favorables, "mon doigt, dit-il, appuye sur la table se mit a tracer avec tous les enroulements habituels et qui me paraissaient en ce moment ne devoir jamais finir: Je suis navre de la duplicite de cet homme. Enfin cette terrible phrase est achevee; j'avoue que je ne savais plus que croire; me trompait-on? Ce chef de bureau avait un air bien franc, et quel interet aurait-il eu a me cacher la verite? Il y avait la un mystere qu'il me fallait absolument eclaircir...".

"Le patron M. X... rentra heureusement sur ces entrefaites, et il ne fallut pas moins que sa parole decisive pour rassurer le pauvre pere et amener le malin esprit a resipiscence: "M. X... me recut tres cordialement et me confirma en tous points les renseignements donnes par le chef de bureau; il y ajouta meme quelques paroles des plus aimables a l'egard de mon fils.... Pendant qu'il parlait, ma main sollicitee ecrivait sur le bureau, toujours avec cette meme lenteur exigee par les enroulements qui accompagnaient les lettres: Je t'ai trompe, Michel, pardonne-moi. Enfin! quel soulagement! mais aussi, le dirai-je, quelle deception! Comment, cet esprit qui m'avait paru si bienveillant, que dans ma candeur j'avais pris pour mon guide, pour ma conscience meme, me trompait pareillement! C'etait indigne!"

"M. Til resolut alors de bannir ce mechant esprit en ne s'inquietant plus de lui. Il eut toutefois a subir plus d'un retour offensif de cet automatisme (mais ne portant plus sur des faits verifiables) avant d'en etre delivre. Il s'est mis depuis lors a ecrire des communications d'un ordre plus releve, des reflexions religieuses et morales. Ce changement de contenu s'est accompagne, comme c'est souvent le cas, d'un changement dans la forme psychologique des messages: ils lui viennent actuellement en images auditives et d'articulation, et sa main ne fait qu'ecrire ce qui lui est dicte par cette parole interieure. Mais cette mediumnite lui parait moins probante, et il se mefie que tout cela ne jaillisse de son propre fond. Au contraire, le caractere absolument mecanique de ces automatismes graphomoteurs du debut, dont il ne comprenait la signification qu'en suivant les mouvements de ses doigts (par la vue ou la sensibilite kinesthetique) au fur et a mesure de leur execution involontaire, lui semblait une parfaite garantie de leur origine etrangere. Aussi reste-t-il persuade qu'il a ete la victime momentanee d'un mauvais genie independant de lui; il trouve d'ailleurs a cet episode penible de sa vie l'excellent cote qu'il a raffermi ses convictions religieuses, en lui faisant comme toucher au doigt la realite du monde des esprits et l'independance de l'ame."

M. Flournoy, commentant cette observation, remarque:

"Toute l'aventure s'explique de la facon la plus simple, au point de vue psychologique, si on la rapproche des deux incidents suivants qui renferment a mes yeux la clef de l'affaire.

"1 deg. A ce que M. Til m'a raconte lui-meme, sans paraitre d'ailleurs en comprendre l'importance, il avait remarque, deux ou trois semaines avant son acces de spiritisme, que son fils fumait beaucoup de cigarettes, et il lui en avait fait l'observation. Le jeune garcon s'excusa en disant que ses camarades de bureau en faisaient autant, a l'exemple du patron lui-meme, qui etait un enrage fumeur et laissait meme trainer ses cigarettes partout, en sorte que rien ne serait plus facile que de s'en servir si l'on voulait. Cette explication ne laissa pas que d'inquieter un peu M. Til, qui est la probite en personne, et qui se rappelle avoir pense tout bas: Pourvu que mon fils n'aille pas commettre cette indelicatesse!

"2 deg. Un second point, que m'a par hasard revele Mme Til au cours d'une conversation, et que son mari m'a confirme ensuite, c'est que le lundi en question, en allant de bonne heure a ses lecons, M. Til rencontra un de ses amis qui lui dit: "A propos, est-ce que ton fils quitte le bureau de M. X...? Je viens en effet d'apprendre qu'il cherche un employe." (Il cherchait en realite un surnumeraire.)

M. Til, qui n'en savait rien, en demeura perplexe et se demanda si M. X... serait mecontent de son fils et songerait a le remplacer. En rentrant a midi chez lui, il raconta la chose a sa femme, mais sans en parler a son fils. C'est une heure plus tard qu'arriva le message calomniateur.

"Au total, la serie de ses messages ne fait qu'exprimer--avec la mise en scene et l'exageration dramatique que prennent les choses dans les cas ou l'imagination peut se donner libre carriere (reves, idees fixes, delires, etats hypnoides de tout genre)--la succession parfaitement naturelle et normale des sentiments et tendances qui devaient agiter M. Til en cette occasion. Les vagues insinuations, puis l'accusation categorique de vol, et l'ordre d'aller voir le patron, correspondent aux soupcons d'abord indecis, puis prenant corps sur un souvenir concret, et aboutissant a la necessite de tirer la chose au clair. L'entetement avec lequel l'automatisme graphique repondait, par une accusation de duplicite, aux bons temoignages du chef du bureau, trahit clairement cette arriere-pensee de defiance et d'incredulite qui nous empeche de nous abandonner sans reserve aux nouvelles les plus rassurantes, tant qu'elles ne sont point absolument confirmees. Enfin, quand le patron en personne a calme M. Til, le regret subconscient d'avoir cede a ses inquietudes sans fondement serieux, trouve son expression dans les excuses de l'esprit farceur; le je t'ai trompe, pardonne-moi, de ce dernier, est bien l'equivalent, dans le dedoublement mediumnique, de ce que nous penserions tous en pareille circonstance: "Je me suis trompe et je ne me pardonne pas d'avoir ete aussi soupconneux."

On se demandera peut-etre comment il est possible de trouver chez un individu normal des signes de cette divisibilite de conscience. Cette recherche interesse peu les spirites et la generalite des hypnotiseurs, qui se contentent d'etudier les cas brillants et complets. Je crois bien etre le premier qui ait fait une etude suivie de cette question[24], et j'ai ete fort aise de voir que mes premieres etudes, qui datent d'une dizaine d'annees, ont ete reprises, controlees dans des laboratoires americains par Solomons et Stein, qui du reste ont neglige de me citer. Il est bien certain que si on se contente de mettre un crayon dans la main d'une personne, et de lui faire lire attentivement un livre, puis de lui adresser une question, comme le faisait Patrick, de deux choses l'une: ou bien la personne n'entendra pas et son crayon restera immobile, ou bien la personne entendra la question et repondra elle-meme de vive voix. Voila ce qui se produit le plus souvent. Il faut que le phenomene de l'ecriture automatique soit deja un peu developpe pour apparaitre des la premiere heure, au premier appel, comme chez Henry W. Quand on a affaire a des individus normaux, il est necessaire de prendre plus de detours; on ne peut songer a des procedes directs qui, lorsqu'ils ne reussissent pas, ont l'inconvenient de couvrir l'operateur de confusion.

[Note 24: Mes etudes ont d'abord paru dans le Mind, et je les ai ensuite resumees dans mon livre sur les Alterations de la personnalite.]

Voici la methode que je preconise: elle est lente, et exige un peu de patience; c'est son principal inconvenient.

On s'assied a cote du sujet, devant une table; on le prie de s'abstraire dans une lecture interessante, ou dans un calcul mental complique, et surtout de distraire son attention, d'abandonner sa main, et de ne pas s'occuper de ce qu'on va faire avec cette main. La main tient un crayon; elle est cachee au sujet par un ecran. On s'empare donc de cette main, sans brusquerie, et par des mouvements doux, et on imprime a la main et au crayon un mouvement quelconque, par exemple on fait dessiner des barres, des boucles, marquer des petits points. Au premier essai, l'experimentateur avise s'apercoit a qui il a affaire; certains sujets raidissent la main, elle est comme en bois, elle resiste a tous les efforts; et quoique on recommande au sujet de se laisser aller, de ne pas penser a sa main, celle-ci n'obeit point aux mouvements qu'on lui imprime. D'ordinaire, ces sujets la sont peu educables. Un autre obstacle vient s'opposer frequemment a la continuation de l'experience; il y a des personnes qui, lorsqu'on prend leur main, ne peuvent pas continuer a lire; malgre elles, leur attention quitte le livre, se porte sur ce qu'elles ressentent dans la main. Les meilleurs sujets sont ceux dont la main docile execute avec intelligence tous les mouvements qu'on imprime. Il y a la une sensation particuliere qui apprend a l'operateur que l'experience aura du succes. De plus, pour empecher le sujet de trop s'occuper de sa main, j'use souvent d'un artifice tres simple, qui produit une distraction plus forte qu'une conversation avec un tiers, une lecture interessante ou un calcul complique. Cet artifice consiste a faire croire au sujet que sa main restera, pendant toute l'experience, continuellement inerte et passive, et que c'est l'experimentateur, qui, de temps en temps, pour les besoins d'une experience qu'on n'explique pas, imprime a la main un mouvement. Cela suffit pour tranquilliser le sujet qui, des lors, abandonne sa main sans resistance, et se trouve dans des conditions mentales excellentes pour que sa conscience se divise.

Au bout de quelque temps, la distraction devenant plus continue et plus profonde, voici les signes qu'on peut relever.

C'est d'abord l'anesthesie par distraction. La personne distraite n'est point devenue absolument insensible comme une hysterique distraite, dont on peut traverser la peau ou lever le bras sans qu'elle s'en apercoive; sa sensibilite n'est pas detruite, mais la finesse de certaines de ses perceptions est bien diminuee. Il est difficile, du reste, d'explorer cette sensibilite a un degre aussi faible de distraction.

Ce qui est le plus facile a provoquer, ce sont les mouvements passifs de repetition. Le crayon etant place entre les doigts du sujet, qui est prie de le tenir comme s'il voulait ecrire, on dirige la main et on lui fait executer un mouvement uniforme, choisissant celui qu'elle execute avec le plus de facilite, des hachures, des boucles ou des petits points. Apres avoir communique ce mouvement pendant quelques minutes, on abandonne doucement la main a elle-meme, ou on reste en contact avec elle, pour que la personne ne s'apercoive de rien; mais on cesse d'exercer une action directrice sur les mouvements. La main abandonnee a elle-meme fait quelques legers mouvements. On reprend l'experience d'entrainement, on la repete avec patience, pendant plusieurs minutes; le mouvement de repetition se perfectionne; au bout de 4 seances, j'ai vu chez une jeune fille la repetition si nette que la main ne traca pas moins de quatre-vingt boucles sans s'arreter; puis la personne eut un mouvement brusque et secoua ses epaules en disant: "Il me semble que j'allais m'endormir!"

La presence de ces mouvements subconscients de repetition nous apprend qu'il y a la un personnage inconscient, que l'experience vient de degager; mais il est clair que ce personnage est loin d'avoir le meme developpement que Bart Laton. La peine qu'on eprouve a lui faire repeter des mouvements en est la preuve. L'experimentateur ne peut pas imprimer des mouvements au hasard; il est oblige de choisir ceux qui reussissent le mieux. En general, ceux qu'on peut executer d'un seul trait, sans changement de direction et sans arret, se repetent assez bien.

Les mouvements graphiques, par suite de leur delicatesse, attirent moins l'attention du sujet que des mouvements de flexion et d'extension des membres; ceux-ci cependant peuvent etre repetes par l'inconscient, et a ce propos, il est curieux de remarquer que la flexion du poignet se repete mieux que la flexion isolee d'un doigt.

Le caractere tout a fait rudimentaire de cet inconscient est bien marque par la facilite avec laquelle on lui donne certaines habitudes. Lorsqu'on fait ecrire plusieurs fois des boucles, la main s'accoutume a ce mouvement, et le reproduit a tort et a travers; car si on veut ensuite lui faire tracer des hachures, les mouvements se deforment bien vite et se changent en boucles. La memoire de cet inconscient est si peu etendue qu'il n'est meme pas capable de conserver le souvenir de plusieurs especes de mouvements.

L'inconscient n'a pas seulement de la memoire, il peut encore recevoir et executer quelques suggestions qui sont, il est vrai, d'un ordre absolument elementaire. Ces suggestions peuvent etre donnees au moyen du toucher. Avec une simple pression, on agit sur la main, et on la fait mouvoir dans toutes les directions. Ce n'est point une impulsion mecanique, c'est bien une suggestion tactile. Si avec une pression, on fait mouvoir la main, une autre pression, tout aussi legere, l'arrete, l'immobilise: une autre pression, d'un genre un peu different, la fait ecrire. Il est difficile de dire la difference de ces pressions; mais l'experimentateur, en les faisant, a une certaine intention, et cette intention est souvent comprise avec beaucoup de finesse par la main en experience. Rien n'est plus curieux que cette sorte d'hypnotisation partielle; la personne croit etre et se trouve en effet completement eveillee et en possession d'elle-meme, tandis que sa main obeit doucement aux ordres tactiles de l'experimentateur.

Une autre manifestation de l'ecriture automatique, plus connue que les precedentes, car on en a fait un jeu de societe, consiste a prier la personne de penser a son nom, son age, son pays, un mot quelconque, puis on prend sa main, comme il a ete decrit ci-dessus, et cette main, a l'insu de la personne, ecrit le nom pense; en general, quand on fait cette experience dans un salon, on declare a la personne qu'on va deviner sa pensee, quoique en realite ce soit la personne elle-meme qui l'ecrive. A ce genre d'experience se rattachent les differents exercices de prestidigitateurs et d'hypnotiseurs qui devinent les secrets, se font conduire vers l'endroit ou un objet est cache, et ainsi de suite. Ce sont des experiences qui, pour reussir, ont besoin d'un operateur tres habile.

Voila a peu pres tous les phenomenes de division de conscience que j'ai reussi a provoquer, en etudiant l'ecriture automatique chez cinq personnes (femmes), jouissant d'une bonne sante; ces personnes ont ete etudiees chacune pendant deux seances d'une demi-heure au plus; une seule l'a ete pendant quatre seances; c'est tres peu pour la culture des phenomenes de double conscience, qui demandent beaucoup de temps et de patience; mais notre but etait precisement de savoir ce qu'on pouvait observer apres un minimum d'entrainement.

Depuis la publication de mes recherches, deux autres auteurs, Solomons et Stein[25], se sont engages exactement dans la meme voie pour rechercher ce qu'on obtiendrait sur des sujets sains en poussant l'entrainement aussi loin que possible.

[Note 25: Normal Motor Automatism. Psychol. Rev., sept. 1896, 492-512.]

Ils se sont pris comme sujets; ils se disent d'excellente sante. Leurs experiences se groupent sous quatre chefs: 1 deg. tendance generale au mouvement, sans impulsion motrice consciente; 2 deg. tendance d'une idee a se depenser en mouvement, involontairement et inconsciemment; 3 deg. tendance d'un courant sensoriel a se depenser en reaction motrice inconsciente; 4 deg. travail inconscient de la memoire et de l'invention.

1 deg. La main est mise sur une planchette, analogue a celle des spirites (c'est une planche glissant sur des billes de metal et armee d'un crayon; on met la planchette sur une table, sur du papier, et le crayon ecrit tous ses mouvements). L'esprit du sujet est occupe a lire une histoire interessante. Dans ces conditions, il se produit facilement, quand le sujet a pris l'habitude de ne pas surveiller sa main, des mouvements spontanes, qui derivent d'ordinaire de stimuli produits par une position fatigante; en outre, des excitations exterieures (par exemple si on remue la planchette), provoquent dans la main des mouvements de divers sens, dont on peut amener la repetition, et qui alors se continuent assez longtemps. La distraction de l'attention est une condition importante; mais il ne faut pas que l'histoire lue pour distraire soit trop emouvante, car cette emotion peut produire des mouvements reflexes ou une tension musculaire qui nuisent aux mouvements inconscients.

2 deg. Le sujet lit a haute voix en tenant un crayon a la main; parfois il ecrit un mot qu'il lit, surtout lorsque ce mot est court; les mots longs sont seulement commences; cette ecriture se fait souvent sans que le sujet le sache.

3 deg. Le sujet lit a haute voix, et ecrit subconsciemment les mots que pendant sa lecture une personne lui dicte a voix basse. A ces experiences on n'arrive qu'apres beaucoup d'entrainement. Au debut, c'est tres penible; on s'arrete de lire des qu'on entend un mot. Il faut apprendre a retenir son attention sur la lecture. On arrive bientot a continuer la lecture sans l'interrompre, meme quand il y a des dictees chaque 15 ou 20 secondes: l'ecriture devient inconsciente. La lecture inconsciente se fait plus facilement; le sujet lit un livre qui ne presente aucun interet, et pendant ce temps on lui raconte une histoire tres interessante; quand l'experience est bien en train, il peut lire meme une page entiere, sans en avoir conscience et sans rien se rappeler; la lecture ne manque pas entierement d'expression, mais elle est monotone; elle contient des erreurs, des substitutions de mots. La lecture est bonne surtout quand elle roule sur des sujets familiers.

4 deg. Ici les experiences sont plus difficiles et n'ont reussi que parce que les sujets etaient bien exerces par les experiences precedentes. D'abord, ils ont fait de l'ecriture automatique spontanee; par exemple en lisant, leur main ecrivait; puis, ils ont meme pu se dispenser de lire pour detourner l'attention; chez l'un des sujets, Miss Stein, la distraction etait suffisante quand elle lisait les mots que sa main venait d'ecrire quelque temps auparavant; l'ecriture spontanee de la main etait involontaire, inconsciente; les paroles ecrites etaient parfois denuees de sens; il y avait surtout des repetitions de mots et de phrases. Les auteurs ont pu egalement, par la meme methode, reproduire inconsciemment des passages qu'ils savaient par coeur, mais n'avaient jamais ecrits. La condition essentielle de toute cette activite automatique est une distraction de l'attention obtenue volontairement; il ne faut pas cependant que l'attention distraite soit sollicitee avec trop de force; si, par exemple, on relit un passage d'une histoire qu'on n'avait pas compris d'abord, et qui est necessaire pour l'intelligence du reste, alors, sous l'influence de ce surcroit d'attention, toute l'activite automatique est suspendue.

Ces experiences ne different nullement de celles que j'ai publiees moi-meme il y a plusieurs annees dans le Mind et que je viens de resumer plus haut; elles sont seulement un peu plus complexes, ce qui tient a ce que les deux auteurs se sont longuement entraines; ainsi, ils ont pu avoir de l'ecriture automatique spontanee, ce que je n'ai pu faire sur mes sujets. Mais la nouveaute de leur etude ne doit pas etre cherchee la; elle consiste plutot en ce qu'etant psychologues, ils ont pu analyser de tres pres ce qui se passait dans leur conscience pendant les experiences; c'est cette auto-analyse qui donne un tres grand interet a leurs etudes. Nous allons rendre compte des observations qu'ils ont faites.

Tout d'abord, ils ont eu souvent le sentiment, quand ils ont eu l'occasion de percevoir leur activite automatique, que cette activite a un caractere extra-personnel, c'est-a-dire leur est etrangere. Ainsi, s'ils s'apercoivent que, pendant une lecture, leur main fait remuer la planchette, ce mouvement leur apparait comme produit par une cause exterieure; ils n'en ont conscience que par les sensations qui accompagnent le mouvement produit. Quand le sujet lit a haute voix, en ecoutant une autre personne, le bruit de sa propre voix, s'il l'entend, lui parait etranger.

C'est surtout dans l'experience de l'ecriture automatique sous dictee pendant une lecture consciente qu'on s'est bien rendu compte du mecanisme de cette inconscience. L'ecriture sous dictee comprend 4 elements: 1 deg. l'audition du mot dicte; 2 deg. la formation d'une impulsion motrice; 3 deg. une sensation d'effort; 4 deg. une sensation centripete, venant du bras, et avertissant que le mouvement graphique a ete execute. L'impulsion motrice est difficile a decrire; elle se compose de representations visuelles et motrices du mouvement a executer, et d'autre chose encore. Dans les experiences, on a vu se produire par degres l'inconscience de l'operation entiere. Ce qui devient d'abord inconscient, c'est le sentiment de l'effort. On entend le mot dicte, on a une idee d'ecrire, et cela se trouve ecrit; on n'a pas le sentiment de la difficulte, de "quelque chose d'accompli". L'acte parait encore volontaire. Ce sentiment de l'effort revient quand le bras se fatigue.

Le second degre est la disparition de l'impulsion motrice; l'ecriture cesse de paraitre volontaire. On entend le mot et on sait qu'on l'a ecrit; c'est tout. L'ecriture est consciente et devient cependant extra-personnelle. Le sentiment que l'ecriture est notre ecriture semble disparaitre avec l'impulsion motrice. Parfois le sujet gardait un element de l'impulsion motrice, la representation visuelle du mouvement a executer, et cependant le mouvement lui paraissait etranger. Les auteurs pensent,--mais ils avancent cette hypothese avec beaucoup de reserve,--qu'il y a dans une impulsion motrice la conscience d'un courant moteur centrifuge, et que c'est cette conscience qui est le fait capital, qui permet d'attribuer un acte a notre personnalite, ou qui le fait considerer comme etranger.

L'inconscience peut faire encore des progres, et alors le sujet n'a plus conscience d'entendre le mot dicte, ni conscience de l'avoir ecrit; cette derniere conscience se perd la derniere; le sujet peut etre devenu inconscient d'avoir entendu le mot, et rester conscient de l'avoir ecrit. Mais ce n'est pas sur ce fondement que repose le sentiment de la personnalite, puisque le sujet peut entendre le mot, savoir qu'il l'a ecrit et cependant juger que le mouvement ne vient pas de lui.

Cette analyse curieuse, les auteurs l'ont poussee plus loin encore dans l'ecriture automatique spontanee; ils ont vu qu'ils peuvent non seulement surveiller leur main, mais prevoir ce qu'elle doit ecrire, et cependant, meme dans ces conditions, le mouvement d'ecriture reste etranger a la personne. Si reellement leur hypothese est juste, si le sentiment de la personnalite repose sur la conscience de la decharge motrice, ce serait une solution tout a fait nouvelle et curieuse a un probleme qui, jusqu'a present, a ete discute tres longuement[26].

[Note 26: Je renvoie sur ce point a mon etude sur M. de Curel, ou l'on trouvera cette idee que la separation des personnalites vient tres probablement d'un phenomene d'inconscience portant sur une partie des processus psychologiques. (Annee psych., I, p. 147).]

Les resultats obtenus semblent montrer que l'automatisme normal, en se developpant, peut devenir presque aussi complexe que la vie subconsciente des hysteriques. C'etait la le but propose aux recherches, et les auteurs pensent l'avoir atteint. Ils remarquent que ce qui distingue ici l'hysterique du sujet normal, c'est que l'hysterique est distraite parce qu'elle ne peut pas faire autrement, tandis que le sujet normal realise l'etat de distraction parce qu'il le veut. L'hysterie est donc bien, au moins en partie, une maladie de l'attention. A propos du role de l'attention dans ces phenomenes d'inconscience, signalons dans l'article precedent trois observations curieuses, que les auteurs n'ont pas rapprochees, et dont ils n'ont peut-etre pas vu la portee. Ces trois faits sont les suivants: 1 deg. quand l'histoire qu'on lit pour se distraire devient tres emouvante, les mouvements subconscients cessent: 2 deg. ils cessent egalement, s'il faut faire un effort intellectuel considerable pour comprendre ce qu'on lit; 3 deg. dans le cas ou l'on ecrit automatiquement sous la dictee, si la dictee se fait a voix tres basse, exigeant un effort pour comprendre, la conscience reparait. Cela montre que l'etat de division mental ne se maintient que si l'attention fournie n'atteint pas son maximum. Il y a lieu de rapprocher ces faits d'une observation ingenieuse de Mercier (Annee Psychologique, II, p. 889-890).

Tout recemment, G. Stein a publie dans Psychological Review (mai 1898) une etude sur la culture de l'automatisme moteur; cette etude a ete faite avec l'instrument imagine par Delabarre pour l'enregistrement des mouvements inconscients[27]; on distrayait le sujet, puis on donnait une certaine impulsion a son doigt, et on cherchait si le sujet continuait machinalement et sans s'en rendre compte le mouvement imprime. C'est en somme mon experience premiere; l'auteur a cherche sur combien de sujets elle reussissait, et il a constate que ce nombre est tres eleve, environ 35 sur 40 hommes et 45 sur 50 femmes. Par consequent l'epreuve peut servir de test pour la psychologie individuelle, du moment que les resultats qu'elle donne sont si Frequents.

[Note 27: Voir 1re Annee psychologique, p. 532.]

Les experiences de Solomons et Stein forment une transition entre les notres et celles de Patrick; elles montrent leur continuite. Dans nos etudes, nous n'avons eu que de l'ecriture automatique de repetition; Solomons et Stein ont obtenu, rien que par un entrainement plus prolonge, un peu d'ecriture automatique spontanee; et enfin Patrick a obtenu tres facilement, chez un sujet predispose, non seulement de l'ecriture automatique spontanee, mais un systeme d'etats de conscience se separant de la personnalite principale et constituant une personnalite assez bien definie. Il n'est pas douteux que tous ces phenomenes different seulement en degres.

Mon avis est que dans une etude complete sur la suggestibilite d'un individu, il faut faire une petite place a la recherche des premiers signes de la division de conscience. Pour ne pas perdre trop de temps, on pourrait proceder ainsi: apres avoir mis un crayon dans la main du sujet, derriere l'ecran, on recherchera s'il est possible d'obtenir, en cinq minutes d'essai, des mouvements passifs de repetition. Si ces mouvements sont nets, on recherchera s'il se produit, quand le sujet pense a son nom, de l'ecriture spontanee; si celle-ci se produit encore, on cherchera si l'ecriture repond a des questions posees a demi-voix. Ce sont les trois degres principaux de la division de conscience; mais chacun de ces degres est susceptible de tres nombreuses subdivisions. Je me contente pour le moment d'indiquer une methode a suivre, sans entrer dans les details; les experimentateurs qui s'occuperont de ces recherches s'apercevront vite qu'il y a un grand avantage a avoir un fil conducteur. On demandera ensuite au sujet s'il est spirite, medium, s'il a recu des communications, etc.

Il sera interessant de savoir s'il existe quelques rapports entre la disposition a l'ecriture automatique et la suggestibilite; nous supposons que ce rapport existe, car le personnage de l'ecriture automatique est tres suggestible, et ces divers phenomenes de subconscience et de division de conscience forment le fond de l'hypnotisme; mais en somme, tout ceci n'a pas encore ete etudie clairement sur des individus normaux, et on ne sait pas au juste quelle signification la psychologie individuelle doit attacher a l'ecriture automatique.

La division de conscience s'exprime parfois par des manifestations autres que l'automatisme des mouvements; elle peut se produire de telle sorte que le sujet en ait la perception assez claire; dans ce cas, il est inutile de faire des experiences sur le sujet, le plus simple est de l'interroger et de lui demander une description aussi complete que possible des impressions qu'il a ressenties. Il est bien entendu que l'experimentateur doit le mettre sur la voie, car les personnes qui ont eprouve les phenomenes de ce genre ne se rendent pour ainsi dire jamais compte de leur nature. Voici a peu pres dans quelles conditions une personne remarque de legers signes de division de conscience: elle a le sentiment que le monde exterieur est etrange; les objets qui l'entourent, quoique familiers, lui paraissent nouveaux, bizarres, indefinissables; elle les regarde d'un oeil curieux comme si elle ne les connaissait pas, mais en meme temps elle se rend bien compte que c'est une illusion. Parfois, les objets paraissent eloignes. Cette impression d'etrangete, on peut l'eprouver dans la perception de son propre corps; on se demande: "est-ce la ma jambe? je ne reconnais pas mes bras. Mon corps me parait drole. Est-ce moi qui suis assis en ce moment sur cette chaise?" etc., etc. Enfin, on eprouve aussi la meme impression pour sa propre voix, et pour le sens des paroles qu'on vient de prononcer; apres avoir parle, prononce a haute voix plusieurs phrases, par exemple dans un diner; on ecoute sa voix, le timbre en parait change, il semble que ce soit la voix d'un autre; de meme, on reconnait difficilement sa propre pensee dans les paroles qu'on a prononcees: on croirait que la phrase a ete construite par une autre pensee et dite par une autre bouche. Krishaber, que Taine a longuement cite dans son Intelligence[28], a rapporte sous le nom de nevropathie cerebro-cardiaque, beaucoup d'exemples de ces phenomenes de dissociation; et cette annee meme Bernard Leroy vient de publier une utile monographie de l'illusion de fausse reconnaissance[29], et il ressort des documents que cet auteur a reunis, que l'illusion de fausse reconnaissance est souvent liee a des phenomenes legers de dedoublement de conscience.

[Note 28: Voir le vol. 2, in fine note sur les elements et la formation de l'idee de moi.]

[Note 29: L'illusion de fausse reconnaissance, Paris. Alcan, 1898.]

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