IV
INFLUENCE DE LA ROUTINE, DES PREJUGES, DES IDEES DIRECTRICES
Notre quatrieme categorie de recherches n'a rien de commun avec la precedente; elle part d'un principe tout special. Ce principe est le suivant: dans toutes les operations que nous executons avec notre intelligence, comme de voir, d'agir, de raisonner, de prendre un parti, etc,, nous presentons deux tendances contraires; la premiere represente l'habitude, la routine; la seconde represente la reflexion personnelle, l'esprit critique. Tout acte physique ou mental que nous faisons ressemble plus ou moins a un de nos actes anterieurs, il rencontre par consequent devant lui un commencement d'adaptation, dont il profite, et on a une tendance a se repeter, a refaire ce qu'on a deja fait, parce que c'est plus facile, parce que cela demande moins de reflexions. Mais d'autre part, comme les circonstances ne sont jamais identiquement les memes, comme il y a entre la circonstance de l'acte nouveau et celle de l'acte ancien, une petite difference, nous devrions faire subir a l'acte nouveau une petite modification pour mieux l'ajuster aux circonstances nouvelles, mais cela exige un effort d'attention, et par consequent une fatigue dont il est tout naturel que nous cherchions a nous decharger: c'est en somme une lutte entre l'habitude et l'attention; l'habitude represente l'ancien, l'acquis, et l'attention est un effort vers le nouveau. Sous le terme d'habitude se cachent bien des faits differents; nous avons cite comme exemple d'habitudes cette routine de la vie de tous les jours, qui nous fait asseoir de la meme facon, faire les memes reflexions, etc. Dans les etudes proprement intellectuelles, cette routine prend le nom d'idees preconcues; parfois la simple idee directrice d'une experience, l'attente d'un phenomene, le desir de verifier une hypothese agreable, la parole d'un maitre ont tant d'influence sur nous que notre esprit critique se trouve suspendu.
Les experiences dont nous allons parler ont eu pour but de realiser sous une forme experimentale les conditions dont nous venons de parler; on a imagine des dispositifs speciaux qui permettent de voir avec quel degre de routine une personne repete une meme operation, quand les circonstances qui ont explique la premiere operation changent legerement, et exigeraient un acte different. L'idee de ces recherches est venue, d'une maniere tout a fait independante, a M. Henri et a moi, d'une part, et a M. Scripture et a ses eleves d'autre part.
Voici l'idee qui nous etait personnelle. Nous faisions faire a des enfants d'ecole des experiences sur la memoire visuelle des lignes. Ces experiences se faisaient par la methode de reconnaissance. On montrait d'abord a l'enfant une ligne isolee, puis on laissait ecouler un certain intervalle de temps, puis on faisait passer sous les yeux de l'enfant un grand carton sur lequel etaient tracees une serie de lignes paralleles, de longueur croissante; l'enfant devait reconnaitre dans la serie la ligne egale a celle qu'on lui montrait. Cette operation se faisait deux fois: la premiere fois, la ligne modele se trouve dans la serie; la seconde fois elle ne s'y trouve pas: ainsi, la ligne modele etant de 40 millimetres, le second tableau ne contient pas de ligne plus longue que 36 millimetres. Un oeil exerce s'apercoit de cette lacune; mais la premiere epreuve a deja cree une routine grace a laquelle l'enfant ayant trouve la ligne modele dans le premier tableau, s'attend a la retrouver dans le second. Voici le resume de nos resultats:
NOMBRE D'ENFANTS TROMPES PAR LA ROUTINE
Memoire. Comparaison directe (moyenne des 3 cours).
Cours elementaire (7 a 9 ans).. 88 p. 100 38 p. 100
-- moyen (9 a 11 ans)....... 60 --
-- superieur (11 a 13 ans).. 47 --
Ces chiffres montrent l'influence de l'age sur la suggestibilite; ils montrent aussi que dans l'acte de comparaison, qui est plus facile et donne plus de securite a l'esprit que l'acte de memoire, on est moins suggestible.
Il est a remarquer que bien que ce genre de suggestion provienne du dispositif meme de l'experience, et non de la presence de l'experimentateur, cependant l'autorite morale de celui-ci exerce incontestablement une influence sur le resultat; c'est un professeur, il fait sa recherche dans une ecole, il est l'ami du directeur, il est plus age que l'enfant; toutes ces circonstances inspirent a l'enfant confiance, et il faut que l'enfant soit bien sur de sa critique pour declarer que la ligne qu'on lui dit de chercher dans le tableau n'y est pas. Il est toujours tres difficile, pensons-nous, de faire des epreuves de suggestibilite en supprimant tout ce qui depend de l'action morale de l'experimentateur; mais on peut tout au moins diminuer la part de ce facteur.
Scripture, avons-nous dit, et apres lui Gilbert et Seashore, ses eleves, ont fait des recherches du meme genre, ou du moins avec des methodes tres analogues. Le travail de Seashore, qui est le plus important, a pour titre: La mesure des illusions et hallucinations de l'etat normal. Les auteurs ont du reste eu la pleine conscience qu'ils inauguraient une methode nouvelle, bien distincte de celle de la suggestion hypnotique: il est seulement a regretter que cette conscience de leur originalite se soit accompagnee d'un parfait mepris pour les etudes d'hypnotisme et meme pour les hypnotiseurs, qu'ils ont traites de jongleurs et de charlatans.
Les experiences de Seashore[30] ont ete faites sur des eleves de laboratoire; et a premiere vue on aurait pu croire que ces eleves, jeunes gens dont l'age est d'ordinaire de 20 ans, auraient ete moins faciles a duper que les enfants d'ecole primaire. Cependant il s'est trouve que tous les dispositifs de Seashore ont fait des dupes; et meme on a pu observer un fait bien inattendu; des eleves qui avaient ete mis d'avance au courant de la nature de la recherche s'y sont laisse prendre. La force de la suggestion etait augmentee par le silence du laboratoire, la solitude, l'obscurite, le signal donne avant le stimulus, etc. Voici quelques-unes des experiences de Seashore; elles consistent a faire plusieurs fois une experience sincerement; puis, quand l'habitude est nee, on fait une experience simulee, et le sujet non prevenu y repond comme si elle etait veritable.
[Note 30: Measurements of Illusions and Hallucinations in Normal Life, Studies from the Yale Psych. Lab., Yale, 1895, III.]
Illusion de chaleur.--On fait passer le courant electrique d'une pile au bichromate dans un fil d'argent tendu entre deux bornes: le fil s'echauffe, et le sujet est invite a pincer le fil entre le pouce et l'index et a se rendre compte de la chaleur produite. Apres cette experience preliminaire, destinee a creer la suggestion, experience qu'on repete deux ou trois fois, l'experimentateur interrompt le circuit a l'insu du sujet, en poussant avec le genou un interrupteur place sous la table; puis, on recommence les experiences une dizaine de fois: on feint de mettre en action la pile, on donne au sujet un signal pour qu'il touche le fil, et on lui fait indiquer au bout de combien de temps il percoit la chaleur. L'experience a en apparence pour but de mesurer le temps de reaction. Les experiences ont ete faites sur 8 sujets; dans 120 essais, nous notons seulement 5 cas ou le sujet n'a rien senti.
Illusion d'un changement de clarte.--Cette illusion a ete provoquee de plusieurs manieres differentes; une des plus simples etait provoquee avec l'appareil suivant: deux cartons blancs juxtaposes et vus chacun dans un cadre noir immobile etaient mobiles et pouvaient tourner autour d'un de leurs cotes verticaux; ils recevaient tous deux la lumiere d'une lampe; et on comprend qu'ils paraissent d'autant moins eclaires qu'ils sont places, par rapport a l'observateur, dans une position plus oblique. Un des cartons restant immobile et servant de point de comparaison, l'experimentateur fait tourner lentement l'autre carton au moyen d'un fil qu'il a entre les mains; le sujet ne voit pas le mouvement de l'experimentateur; on commence par faire tourner reellement le second carton, apres un signal, et le sujet dit quand il percoit le changement; puis on refait le meme signal, mais on laisse le carton immobile, et le sujet croit percevoir comme avant le changement de clarte, qui lui parait se produire a peu pres au bout du meme temps apres le signal.
Illusion de son--Apres beaucoup d'essais infructueux, l'auteur s'est arrete au dispositif suivant: apres un signal donne, on augmente graduellement l'intensite d'un son en rapprochant les deux bobines d'un appareil a chariot, et le sujet doit reagir des qu'il entend le son, qu'il sait devoir etre tres faible au debut, puis augmenter; tantot on fait l'experience reellement, tantot on fait le signal sans rapprocher ensuite les bobines.
Pour le toucher, on a provoque des excitations minimales en posant des corps tres legers sur la main du sujet, derriere un ecran; le contact etait fait apres un signal: puis on a continue le signal sans faire de contact; le sujet devait reagir. Les experiences sur l'odorat, le gout, etc., sont si faciles a imaginer que nous n'insistons pas; toujours une excitation reelle, mais faible, produite d'abord avec un certain dispositif, qui impressionne un peu le sujet, puis on conserve le meme dispositif, par exemple le meme signal et on supprime l'excitation reelle. Notons, pour terminer sur ces points, l'hallucination d'un objet qui a ete produite de la maniere suivante: dans une chambre peu eclairee, on montre au sujet un objet peu visible, une petite balle se detachant sur fond noir, et on cherche a quelle distance le sujet distingue cet objet; on fait l'experience plusieurs fois; chaque fois le sujet part d'une assez grande distance, se rapproche lentement en regardant, puis s'arrete quand il voit la halle; a ce moment, il jette les yeux sur le parquet ou les distances sont marquees, et lit la distance ou il se trouve de la mire; puis, il se retourne et s'eloigne, pour refaire la meme experience; pendant qu'il se retourne, l'experimentateur peut supprimer la balle; le sujet revient, et quand il se trouve a peu pres a la meme distance que la premiere fois, il croit qu'il percoit encore la balle.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, la possibilite de provoquer des illusions ou meme des hallucinations n'ayant nullement besoin d'etre demontree, ces experiences seraient peu interessantes si elles ne nous apprenaient rien de nouveau sur le mecanisme de la suggestion. C'est cette recherche du mecanisme qui seule donne de l'interet a l'etude. Seashore parait ne pas l'avoir toujours bien compris; car les details qu'il nous donne sur ce point sont assez maigres. Nous noterons seulement les quelques remarques qui suivent: Il est aussi facile, dans les experiences sur la lumiere, de donner des illusions sur l'augmentation de clarte que sur la diminution.--L'illusion se produit a peu pres avec la meme rapidite que la perception correspondante.--Alors meme que le sujet n'est pas en attente d'un seul stimulus, mais de deux, et doit choisir entre les deux (par exemple il doit se produire soit plus, soit moins de lumiere), l'illusion est possible, car le sujet peut fixer son attention principalement sur l'idee d'un seul stimulus, et etre convaincu par quelque circonstance banale que c'est bien ce stimulus-la qui va se produire.--Il est arrive parfois que certains sujets etaient avertis par d'autres que les experiences etaient illusoires; malgre leur scepticisme, ils n'en ont pas moins subi l'illusion, au bout de quelques repetitions des stimulus reels; il en a ete de meme pour un sujet qu'on avait formellement averti de l'illusion qu'on allait produire. Il suffit de repeter plusieurs fois le stimulus reel pour ecarter l'effet de cette suggestion negative.--La force de la suggestion a ete augmentee par le silence du laboratoire, la solitude, l'obscurite, le signal donne avant le stimulus, les observations spontanees du sujet sur le mecanisme des appareils, la regularite rythmique de certaines excitations, la synesthesie de sensations reelles avec les sensations suggerees. Ainsi, dans les experiences sur le gout, on deposait toutes les fois sur la langue une goutte d'eau; il y avait donc une sensation reelle tactile, qui tantot etait associee a une sensation de gout (sucre), tantot n'y etait pas associee, mais la suggerait.
Nous pouvons faire a ces experiences de Seashore la meme critique qu'aux notres; elles n'excluent pas completement l'action personnelle, l'influence degagee par l'experimentateur, bien que cette influence soit incontestablement moindre que dans le cas ou il donne directement un ordre.
Il y a une remarque sur laquelle l'auteur n'insiste pas assez, peut-etre, c'est que les illusions ne peuvent porter que sur des sensations faibles. Pour les experiences visuelles, par exemple, il a ete amene a troubler seulement des perceptions de minima d'excitation ou de differences minima, et ces experiences sont certainement tres instructives, puisqu'elles montrent, soit dit en passant, combien certaines methodes de psycho-physique sont exposees a l'erreur quand le sujet sait d'avance ce qu'il doit percevoir. Pour les sensations du toucher, pour la perception d'un objet, il en a ete de meme; les sensations ont ete tres faibles et tres peu distinctes; pour les sensations de temperature, on ne nous donne aucun detail, on ne sait pas si reellement le fil echauffe par le courant electrique etait tres chaud. Du reste, l'auteur a rarement songe a mesurer l'intensite de l'excitant. Il serait cependant interessant de savoir pour quelle intensite de stimulus une personne est suggestible; telle personne, par exemple, qui a l'attention expectante d'un contact fort, se laisserait suggestionner, tandis qu'une autre personne ne le serait qu'avec l'attente d'un contact beaucoup plus faible. En outre, il serait curieux de savoir si tous les sens sont suggestibles a un meme degre. En somme, beaucoup de points, et ce sont meme les plus importants de tous, restent a examiner. Le travail de Seashore n'en est pas moins une etude tres curieuse et tres neuve, dont l'auteur doit etre chaudement felicite.
On voit par ce qui precede que si cette forme particuliere de la suggestibilite a deja ete l'objet de beaucoup d'etudes, il n'en est pas encore sorti grand'chose pour la psychologie individuelle.
Ce qu'on sait fort bien aujourd'hui, c'est la possibilite d'etudier la suggestibilite dans les laboratoires, au moyen de divers appareils, de dispositifs speciaux, et sans avoir le moins du monde recours a des procedes d'hypnotisme. Certes c'est la un grand pas; en penetrant dans les laboratoires, l'etude de la suggestibilite donnera lieu tres probablement a des recherches plus methodiques que celles qu'on peut faire dans les cliniques.
Le travail que Tawney a fait sur le seuil de perception de la peau, sans avoir pour but direct une etude de la suggestion et de l'idee directrice a bien montre cette influence des idees directrices.
On sait aujourd'hui couramment que l'exercice perfectionne le toucher, et que l'ecart qu'il est necessaire de donner a 2 pointes de compas pour qu'elles soient percues doubles, quand on les applique simultanement sur une region du corps, diminue de valeur si on repete l'experience pendant plusieurs jours et plusieurs semaines. Tawney a montre que cette influence classique de l'exercice doit etre fortement revoquee en doute; car les sujets sur lesquels on experimente s'attendent a cette influence, du moment qu'on recherche a etudier sur leur sensibilite tactile l'effet de l'exercice; lorsque le sujet ignore le but de l'experience, ou lorsqu'il s'imagine que ce but ne consiste nullement a etudier l'exercice, les resultats sont tout differents[31].
[Note 31: Tawney. Ueber die Wahrnehmung zweier Punke mittelst des Tastsinnes, mit Ruecksicht auf die Frage der Uebung und die Entstehung Der Vexirfehler. Philosoph. Stud. XIII, p. 163-222; je cite d'apres l'analyse de V. Henri. Annee Psych., IV, p. 513 et seq.]