V
AUTOMATISME
Notre derniere categorie d'experiences se distingue de la precedente par cette particularite qu'on ne cherche point a provoquer une illusion ou une hallucination et a la mesurer; on cherche tout simplement a reunir des circonstances telles que le sujet, place dans ces circonstances, est en quelque sorte oblige, sans qu'il s'en doute, d'executer un certain acte; et cet acte, etant presque toujours le meme pour tous les sujets, peut etre prevu d'avance.
En quoi des experiences de ce genre interessent-elles la theorie de la suggestibilite? Elles ne semblent rien avoir de commun avec la suggestibilite entendue dans le sens ordinaire; mais elles montrent l'importance qu'a pour chacun de nous l'activite automatique; or l'analyse que nous avons faite plus haut de la suggestion, comme mecanisme psychologique, nous a montre qu'elle consiste dans le triomphe de la vie automatique sur la vie reflechie et raisonnante; c'est par la que ces recherches nouvelles se rattachent aux precedentes.
Je commencerai par presenter une courte analyse des experiences que Sidis a faites dans le laboratoire de psychologie de Muensterberg a Harvard. Ces experiences ont eu pour but de forcer une personne a choisir dans un certain sens, alors que la personne avait l'illusion de faire un choix libre. C'est vraiment chose plaisante, soit dit en passant, de voir que cette faculte de choix, que les philosophes naifs ont presque toujours consideree comme la preuve peremptoire du libre-arbitre, est au contraire si bien determinee et determinable que l'on peut prevoir presque a coup sur, dans la majorite des cas, dans quel sens tel choix s'exercera. Sidis[32] presentait a ses sujets, qui furent au nombre de 19, un grand carton blanc sur lequel etaient poses 6 carres de couleur, ayant chacun une dimension de 3 centimetres sur 3 centimetres. Le tout etait recouvert d'un ecran noir; le sujet etait prie de fixer son attention sur l'ecran noir pendant 5 secondes; puis, on enlevait l'ecran et le sujet devait indiquer immediatement un des carres de couleurs, celui qu'il voulait. Les 6 carres etaient places sur la meme ligne. Il s'agissait d'influencer le choix du sujet; les artifices suivants ont ete employes: 1 deg. position anormale: un des carres n'etait pas sur l'alignement des autres; ou bien, il etait un peu incline; 2 deg. forme anormale; on changeait la forme d'un des carres, on le taillait en triangle, en etoile; 3 deg. l'ecran servant a couvrir les carres n'etait pas noir, mais de la couleur de l'un d'eux; 4 deg. couleur suggeree verbalement. On montrait un des carres de couleur avant l'experience, ou on le nommait, ou bien le sujet etait charge de decrire sa couleur; et ensuite on voyait si ce carre avait ete prefere aux autres; 5 deg. place suggeree verbalement. Au moment ou on enlevait l'ecran, on prononcait un numero, par exemple 3, afin de voir si le sujet choisirait le 3e carre plutot qu'un autre; 6 deg. encadrement; un des carres etait entoure, encadre d'une bande de couleurs.
[Note 32: Op. cit., p. 37.]
En decrivant ses resultats, l'auteur distingue les cas ou la suggestion a pleinement reussi, par exemple ou le sujet a designe le carre de forme et de position anormales, et les cas ou le sujet a designe le carre voisin; pour les premiers cas il leur donne le nom de suggestion immediate; les autres cas sont ceux de suggestion mediate. Voici maintenant le pourcentage des reussites.
Genres de suggestions. Suggestibilite Suggestibilite immediate. mediate. Position anormale............ 47.8 22.2 Forme anormale............... 43 13.8 Ecran colore................. 38.1 5.8 Encadrement.................. 30.4 5.3 Couleur suggeree verbalement. 28.8 4.4 Rang suggere verbalement..... 19.4 0.5
Ces chiffres montrent que la suggestion immediate a toujours ete plus forte que la suggestion mediate. Ils montrent aussi que la suggestion verbale, qui est directe, a toujours ete moins efficace que la suggestion provenant des circonstances de forme et de position. Sidis en conclut qu'a l'etat normal, la suggestion directe a moins de succes que la suggestion indirecte; cela est vrai pour le cas present. Il est a regretter que Sidis n'ait point interroge ses sujets apres les experiences pour leur faire rendre compte pourquoi ils avaient ete sensibles a telle suggestion et non a telle autre.
Nous ne savons pas encore quel parti on pourrait tirer de tout cela pour la psychologie individuelle.
Les prestidigitateurs, que Sidis ne cite pas, font depuis longtemps des experiences analogues aux siennes.
Les prestidigitateurs ont le secret d'un moyen qui permet d'agir sur le choix d'une personne a son insu; mais l'effet de cette experience est, parait-il, si inconstant qu'on commettrait une faute en y comptant trop; on opere de la maniere suivante: trois objets ranges a cote les uns des autres, trois cartes, trois muscades, trois oeufs, enfin trois objets quelconques, sont presentes a une personne pour qu'elle en designe un; on n'ajoute rien, on n'exerce aucune pression avec le geste ou la parole; ceux qui ont eu l'occasion de presenter ainsi des objets disent que le plus souvent c'est l'objet du milieu qui est choisi. Pourquoi? Je n'ai pas pu en deviner la raison. Un prestidigitateur, M. Arnould, m'a propose l'explication suivante, qui est fort ingenieuse: on designe le plus souvent l'objet du milieu, dit-il, parce que c'est l'objet le plus facile a designer. Dans cette experience, l'operateur et le spectateur sont face a face; si le spectateur designe l'objet de gauche, il faudra ajouter qu'il entend parler de la gauche de l'operateur ou de sa gauche a lui; comme on ne lui demande qu'un mot, il designe l'objet du milieu; c'est plus commode.
On peut egalement prevoir le choix s'exercant entre vingt et trente objets differents; la difficulte parait cependant beaucoup plus grande. Decremps nous en fournit un exemple. Cet ancien auteur decrit un tour dans lequel on etale sur une table quinze paquets de deux cartes chacun, et on prie les spectateurs de penser chacun a un paquet au hasard; peu importe que plusieurs pensent le meme ou non. Or, remarque bien ingenieuse, si l'on a forme un paquet de deux cartes notables et de meme couleur, telles que le roi et la reine de coeur, on est presque assure que sur cinq a six spectateurs, il y en aura deux ou trois qui penseront a ce paquet. Pourquoi? Parce qu'ils trouveront, dit Decremps, plus facile de retenir dans leur memoire le roi et la dame de coeur, que deux autres cartes mal accouplees, telles que le sept de carreau et l'as de pique. On voit que c'est toujours le meme principe. Entre plusieurs actes possibles, quand tous sont indifferents, on choisit celui qui presente le plus de facilite d'execution.
Je terminerai en exposant, pour la premiere fois, une serie d'experiences que j'ai faites sur des adultes et des enfants d'ecole, relativement a des mouvements et a des actes tres simples, qui peuvent etre prevus d'avance. Ce sont des experiences tres analogues a celles de Sidis; elles ont ete faites il y a environ quatre ans, et je n'avais pas encore eu jusqu'ici l'occasion de les faire paraitre.
1 deg. LA LIGNE DROITE
Si on prie une personne de tracer une ligne droite sur une feuille de papier, sans ajouter d'autre indication a cette invitation, on pourra constater deja, des cette premiere experience si simple, que les individus sont soumis a un grand nombre d'habitudes communes et que tous ou presque tous se comportent de la meme facon; la ligne droite demandee sera tracee de la main droite (par tous les droitiers); elle sera tracee le plus souvent dans le sens horizontal et non dans le sens vertical; ou pour etre plus exact, nous dirons que le sens suivi est legerement oblique de gauche en haut; elle sera tracee de gauche a droite, sens ordinaire de notre ecriture et de notre lecture; tout cela est fait machinalement, sans volonte deliberee. La longueur de la ligne tracee, quoiqu'elle paraisse dependre entierement des caprices de notre volonte, est au contraire soumise a des conditions aussi etroites que la direction de la ligne; seulement quelques-unes de ces conditions varient avec: 1 deg. l'age des individus: 2 deg. la position de leur corps; 3 deg. la grandeur du papier. Je ne veux parler ici que de la position du corps. Pour se rendre compte de son influence sur la grandeur de la ligne et des lettres tracees, je citerai seulement l'experience suivante: le sujet est assis a une table, la main appuyee, il trace une lettre ou une ligne; on le prie, sans changer la position de sa main et de son avant-bras, de rapprocher ses yeux du papier, aussi pres que possible, et on lui fait ecrire la meme lettre; ensuite, on lui fait eloigner autant que possible la tete du papier, il la porte en arriere, la position de la main restant invariable, et on lui fait ecrire de nouveau la meme lettre; dans ce cas on observe que le deuxieme specimen d'ecriture est plus petit que le premier, et que le troisieme est beaucoup plus grand; la difference de grandeur depend de l'etat d'esprit du sujet, il peut soit ecrire machinalement sans se preoccuper de la grandeur qu'il donne a sa lettre ou a son trait, soit faire un effort pour conserver dans toutes les positions la meme amplitude; dans ce dernier cas la difference de grandeur est moins considerable, mais elle subsiste, ce qui prouve qu'il y a la un fait d'adaptation qui ne peut pas etre completement supprime par la volonte. Je ne me rends pas un compte exact du mecanisme de cette adaptation. Il faut remarquer qu'on peut disposer l'experience de maniere a ce que ce soient les memes muscles de l'avant-bras qui entrent en jeu dans tous les cas; ce n'est donc pas une difference dans la nature des muscles qui explique les differences de grandeur; l'effet tiendrait plutot a une adaptation a la distance de vision; on ecrirait en donnant aux lettres la grandeur necessaire pour qu'elles puissent etre lues a la distance ou se trouve la tete du scripteur; par consequent on ferait de plus grandes lettres quand on ecrit de loin, le bras tendu.
2 deg. UNE LIGNE DROITE COUPEE EN TRAVERS PAR UNE AUTRE LIGNE DROITE
Je trace sur une feuille de papier une ligne epaisse, de gauche a droite; je donne a cette ligne horizontale une longueur de 2 a 3 centimetres; puis, je me tourne vers une personne presente, qui a suivi mon mouvement, et je la prie "de tracer une autre ligne en travers de la premiere". La plupart des personnes tracent la seconde ligne de maniere a former une croix avec la premiere (fig. 1). En realite, on aurait pu obeir a la demande de l'experimentateur en faisant une figure tout a fait differente. Or, remarquons a combien de suggestions le sujet a obei sans s'en douter: 1 deg. il fait la seconde ligne au milieu de la premiere; 2 deg. il la fait perpendiculaire a la premiere; 3 deg. de longueur egale a la premiere, en general un peu plus courte; 4 deg. les deux moities de la ligne ajoutee sont egales entre elles. Toutes ces suggestions n'operent pas constamment en bloc; certaines peuvent faire defaut; ainsi, il est arrive deux fois seulement qu'on a fait une oblique au lieu d'une perpendiculaire; deux fois aussi l'oblique s'est arretee a la ligne sans la couper; dans tous les cas l'oblique etait dirigee de haut a gauche.
[Illustration: Fig01.png--Experience de suggestion consistant a tracer une seconde ligne en travers de la premiere. Au-dessous de chaque figure est note le nombre de fois qu'elle a ete realisee par des personnes differentes.]
L'etat mental des sujets dans les experiences de ce genre est facile a decrire d'une maniere generale; quand on leur demande pourquoi ils ont dessine une croix plutot que telle autre figure, ils ont en general l'une ou l'autre de ces deux reponses: "Vous m'aviez dit de faire une croix", ou bien: "J'ai trace la croix machinalement, sans y penser, parce que cela m'etait plus commode." Dans les autres experiences que nous decrirons, l'etat mental du sujet est de meme nature; c'est en somme un etat de subconscience, d'automatisme. Comment expliquer cette uniformite des dessins? J'ai imagine deux explications:
a. La premiere invoque une tendance a la symetrie.
Nos yeux sont habitues des l'enfance a la symetrie des formes; notre corps, celui de la plupart des animaux, les organes des plantes, les objets que nous fabriquons et dont nous nous servons habituellement presentent a des degres divers, une symetrie bilaterale ou radiaire; nous sommes en outre habitues a attacher une idee de beaute a la symetrie. Si donc nous avons une tendance a dessiner une figure symetrique c'est parce que l'habitude a fourni notre memoire d'un grand nombre de figures de ce genre, et qu'en outre nous attachons a ces sortes de figures un sentiment de plaisir esthetique. Cette premiere explication est un peu vague. En voici une seconde qui me parait plus precise.
6. La premiere ligne, tracee par l'experimentateur, rappelle le premier bras d'une croix, et donne la suggestion de cette figure, qui est connue de tout le monde; on a une tendance a realiser l'image evoquee, puisqu'il n'y a pas de motif special pour la repousser, et par consequent on trace la seconde ligne de maniere a ce qu'elle forme une croix avec la premiere.
L'incertitude sur le vrai mobile de l'acte montre a quel point nos actes habituels se produisent en dehors de notre conscience claire.
3e UN POINT DANS UN CERCLE
Je fais tracer un cercle au crayon, en suivant le contour d'une piece de monnaie, puis je demande a ce qu'on trace dans le cercle un point aussi leger que possible, a peine visible. Quatorze sujets sur quinze ont trace leur point au centre, ou rapproche du centre. Ils ont obei, je suppose, a un besoin de symetrie, peut-etre aussi a l'habitude que nous avons d'attacher de l'importance au centre du cercle. Beaucoup de personnes avant de marquer le point demandent s'il faut le marquer au centre; au lieu de repondre directement on insiste sur la necessite de faire un point a peine visible.
4 LIGNES DANS UN CARRE
On trace un carre ayant 3 centimetres de cote, puis on demande a une personne de tracer une ligne droite dans ce carre; la ligne faite, on en demande une seconde, et ainsi de suite jusqu'a cinq (fig. 2). Pour comprendre les resultats qu'on obtient, il faut d'abord se rendre compte des suggestions que provoque l'aspect d'un carre: on pense le plus facilement a des lignes passant par le milieu du carre, c'est-a-dire a une ligne verticale, a une ligne horizontale partant toutes deux du milieu d'un cote, et a une diagonale. Dans la majorite des cas, les sujets tracent une ligne verticale ou une ligne horizontale pour commencer, et non une diagonale; et cela se comprend, car l'une ou l'autre des deux premieres lignes donne a la figure un aspect satisfaisant, tandis que le diagonale donne une impression de figure inachevee. Telle est donc la premiere suggestion a laquelle on obeit, et il faut remarquer que cette suggestion resulte d'une tendance a la symetrie. Les quatre autres lignes qu'on trace sont egalement le developpement d'une idee de symetrie; mais le type choisi varie avec les individus; les uns se bornent a des lignes paralleles, les autres font un quadrille, les autres font intervenir les diagonales. Ce qu'il y a de curieux, c'est que lorsque l'idee de symetrie qui a dirige les premieres lignes est epuisee, le sujet s'arrete avec embarras; nous l'avons observe notamment dans le cas de symetrie des figures 3 et 4; la cinquieme ligne est dans ce cas difficile a trouver parce qu'il faut adopter une idee differente.
Deux personnes seulement ont fait des lignes au hasard, semble-t-il, dans l'interieur du carre; mais on trouve encore dans ces lignes quelques traces de symetrie: quelques-unes en effet sont paralleles. Si on interroge les personnes qui ont fait ces dessins de type aberrant, elles avouent le plus souvent que leur premiere idee a ete de faire un dessin symetrique, mais que pour une raison ou une autre elles ont resiste a cette idee, au lieu de s'y conformer. Leur cas n'est donc pas une negation de l'habitude.
[Illustration: Fig02.png--Experience de suggestion, consistant a tracer des lignes droites dans un carre. Au-dessous de chaque carre est un chiffre indiquant le nombre de fois que la figure a ete realisee par des personnes differentes.]
Comme il est tout a fait vraisemblable que l'idee de la symetrie a guide la main des sujets, j'ai voulu savoir comment se comporteraient des personnes auxquelles l'idee de la symetrie ne serait pas imposee par les habitudes de l'ecriture et du dessin. Je me suis adresse a une classe de 43 enfants d'ecole primaire, ayant en moyenne six ans, et ne sachant pas encore ecrire autre chose que des barres. Je leur fais tracer un carre, et ensuite des lignes dans le carre, a leur fantaisie; l'experience est faite collectivement. Or, dans toutes les figures, sauf deux, le dessin des lignes traduit la symetrie la plus nette; les lignes sont tracees d'un bout a l'autre du carre; dans 34 figures, il y a des horizontales, dans 38 des verticales, et dans 10 seulement des diagonales (ce qui prouve que l'idee de la diagonale est plus complexe que celle de l'horizontale et de la verticale). Ces experiences demontrent par consequent que la tendance a la symetrie dans les dessins est anterieure a la periode d'instruction. (Voir p. 78 la serie de figures qui ont ete dessinees; nous indiquons au-dessous de chacune le nombre d'enfants qui l'ont dessinee.)
Pour completer nos renseignements sur cette experience, ajoutons que les feuilles de papier sur lesquelles les enfants ont fait leurs dessins avaient 16 centimetres sur 10 centimetres; les carres qu'ils ont traces ont en moyenne deux centimetres de cote.
5 deg. LES DEUX CERCLES
On trace un petit cercle d'un centimetre de diametre, et on prie le sujet de tracer, exactement a 3 centimetres de distance, un second cercle. La tendance spontanee et presque universelle est de tracer un second cercle egal au premier. On recommence en faisant un cercle assez grand, de 6 centimetres de diametre, et la personne, en cherchant a garder cette meme distance de 3 centimetres, se conforme de nouveau au modele qu'on lui fournit et fait un cercle de 6 centimetres environ; rien n'est plus curieux et comique que ces changements que le sujet fait subir au cercle qu'il trace pour imiter l'experimentateur. Si on analyse avec grand soin son etat mental, on voit qu'il ne s'est pas imagine nettement qu'on lui avait dit de faire des cercles semblables; il peut le soutenir a tort; en realite, il n'a pas cru se conformer a une demande expresse, il a fait cela machinalement, en se laissant impressionner a son insu par l'image du cercle qu'il avait sous les yeux. C'est de la meme facon qu'on eleve la voix pour parler a quelqu'un qui parle fort ou qu'au contraire on se met a l'unisson de quelqu'un qui parle bas et lentement, ou qu'on racle sa gorge dans une bibliotheque quand on entend quelqu'un en faire autant.
Notons en passant que la copie se fait d'ordinaire a droite du modele, et que la distance placee entre les deux cercles croit avec la grandeur de ceux-ci; mais ce sont la des effets tenant a d'autres causes que l'imitation; nous ne les examinerons pas ici.
6 deg. LE CHOIX D'UN CARRE
On prend une feuille de papier de dimensions ordinaires (17 sur 22 centimetres), on la divise en seize carres egaux en la pliant, on montre la feuille depliee a une personne, et on lui demande de marquer un point au crayon dans le centre de l'un des carres; peu importe le carre, lui dit-on, l'essentiel est que le point en occupe exactement le centre.
A priori on pourrait supposer que le sujet a seize carres qui sont tous egalement a sa disposition, et qu'il peut, a son choix, prendre le premier, ou le septieme, enfin l'un quelconque de ces seize carres; mais, en realite, si on fait l'experience, on trouve que la plupart des personnes choisissent les carres du milieu; en numerotant les carres de haut en bas, par colonnes descendantes, et en commencant par les colonnes de gauche, on trouve que les carres choisis le plus souvent sont le sixieme, le septieme, le dixieme, le onzieme, c'est-a-dire les quatre du centre (fig. 3)[33]. Voici quelques chiffres; nous indiquons, en face de chaque carre, par combien d'eleves il a ete choisi.
[Note 33: La figure 3 est explicative, rien de plus; il est evident que lorsqu'on a fait l'experience, tous les carres etaient vides, aucun n'etait pointille; de plus, les points marques sur la figure 3 indiquent seulement le nombre de fois que tel carre a ete choisi; ils ne reproduisent pas la position des points qui ont ete reellement marques.]
12 sujets....... 7e carre 8 -- ....... 6e -- 4 -- ....... 11e -- 5 -- ....... 10e -- 2 -- ....... 1er -- 4 -- ....... 2e --
[Illustration: Fig03.png--Experience de suggestion consistant a marquer un point au centre d'un des 16 carres au choix. Les chiffres inscrits a la gauche et en haut de chaque carre donnent le moyen de reconnaitre les Carres; c'est une notation artificielle faite apres les experiences, et qui par consequent n'a pas pu guider les sujets.]
Les carres centraux ont ete choisis le plus souvent, et parmi les centraux ceux qui se trouvent a gauche du centre. Il y a donc eu une sorte d'attraction exercee par le centre de la figure. Probablement aussi on a marque les carres du centre parce qu'ils offrent plus de commodite a la main. Notons aussi la tendance a ecrire sur la partie laterale gauche de la feuille, ce qui provient certainement de l'habitude qu'on a d'ecrire en commencant par la gauche de son papier.
Les experiences precedentes montrent qu'il existe un determinisme de nos actes habituels, automatiques, c'est-a-dire des actes que nous executons avec une demi-conscience, sans exercer d'une maniere particuliere notre attention et notre volonte. Le hasard des recherches m'a mis sous les yeux toute une serie d'experiences qui montrent avec une pleine evidence que ces actes, en apparence capricieux et sans regle, s'executent avec une telle uniformite qu'on peut le plus souvent les prevoir d'avance. La demonstration experimentale de ce que j'avance tient dans la proposition suivante: tout individu place dans certaines conditions, et croyant agir librement, se comporte en realite de la meme maniere que les autres individus; ce qu'ils ont en commun, c'est l'activite automatique. Mais precisement parce que cette activite automatique est commune aux individus, elle ne peut servir a la psychologie individuelle.