‹ La SuggestibilitéChapitre 7 sur 18 · CHAPITRE II - L'IDEE DIRECTRICE

CHAPITRE II - L'IDEE DIRECTRICE

Les experiences dont le recit va suivre ont ete faites principalement dans une petite ecole primaire elementaire de Paris; le nombre des eleves n'y depasse pas 150, ils sont repartis en quatre classes. J'ai choisi cette petite ecole parce que j'avais besoin d'avoir des renseignements nombreux et intimes non seulement sur l'intelligence mais sur le caractere des eleves, et un directeur de petite ecole connait mieux ses eleves qu'un directeur d'une ecole plus importante. Autant que possible, il ne faut rien laisser au hasard. Quand on fait un travail pour lequel on a besoin d'un grand nombre de sujets, par exemple dans les etudes anthropologiques sur la taille, la force musculaire, les relations entre l'intelligence et certaines qualites physiques, il faut preferer les ecoles nombreuses; pour les recherches dans lesquelles on a besoin d'experiences delicates, prolongees sur un petit nombre de sujets bien connus, il faut aller dans les petites ecoles.

Toutes les experiences ont eu lieu dans le cabinet du directeur et en presence de celui-ci; le directeur n'a ete absent que deux ou trois fois. Il restait dans la piece avec nous, et le plus souvent s'occupait de son cote a un paisible travail de bureau. Il agissait donc par action de presence; quelquefois il a surveille une experience, repetant a un eleve la question que je lui avais posee, quand l'eleve semblait ne pas la comprendre; mais c'etait assez rare. Jamais il n'a gronde les enfants a propos des experiences. C'est un maitre qui me semble doue de serieuses aptitudes pedagogiques, il a beaucoup de douceur et de fermete et sait se faire obeir sans elever la voix et sans punir.

Chaque eleve entrait seul dans le cabinet du directeur, ou il etait envoye a son tour par le professeur de la classe. Les enfants etaient calmes, polis, curieux des experiences. Je n'ai eu a reprimer aucun acte d'indiscipline, et ce n'est pas etonnant, puisque chacun d'eux restait en tete a tete avec moi. J'ai donc pu me laisser aller a une certaine familiarite avec eux, pour eveiller leur sympathie et dissiper leur timidite. On sait que lorsqu'on experimente collectivement sur un groupe, il faut se surveiller davantage, car la familiarite de l'experimentateur provoque facilement l'impertinence des enfants. Mais ce danger etait ecarte, car jamais un enfant n'a attendu dans le cabinet son tour de passer a l'experience; ceux qui attendaient restaient en classe, par consequent chaque eleve etait parfaitement bien isole.

La petite ecole dont je parle a donc ete mon centre d'operations. Mais de temps en temps, je l'ai quittee pour aller repeter mes experiences dans une autre ecole primaire, situee dans un autre quartier de Paris. Cette seconde ecole etait pour moi une ecole de verification. Les recherches par la suggestion sont tres delicates; une indiscretion d'eleve peut quelquefois les fausser; je desirais donc me transporter parfois dans un milieu nouveau, pour rechercher si j'y obtiendrais les memes resultats[34].

[Note 34: Je prie MM. Baltenweck et Pichorel de bien vouloir accepter mes remerciements pour la complaisance inepuisable avec laquelle ils ont favorise mes recherches.]

Enfin, quand toutes les experiences sur les enfants furent terminees, je jugeai utile de reprendre le travail sur des adultes, pour eclaircir quelques points douteux, et je fis des recherches dans deux ecoles primaires superieures de Paris, et dans une ecole normale d'instituteurs de province.

Je passe tout de suite a la description de mes experiences. Je vais d'abord parler de celles que j'ai faites sur l'influence d'une idee directrice.

Dans les pages precedentes, on a lu le compte rendu de plusieurs experiences dans lesquelles la suggestion donnee aux personnes etait a peu pres affranchie de toute action morale; cependant l'exclusion de l'action morale n'etait pas complete; on n'etait pas encore arrive a la reduire a zero. Par exemple, dans les etudes que nous avons faites en collaboration avec M. Henri, nous demandions a un certain moment a l'eleve de chercher dans un tableau la ligne que nous lui avions montree isolee. Cette ligne ne se trouvait pas dans le tableau; et cependant l'eleve croyait souvent l'y trouver. Pourquoi commettait-il cette erreur? La principale raison, sans contredit, c'est que ce meme eleve avait deja, dans deux experiences anterieures, cherche dans le tableau une autre ligne, et avait pu l'y reconnaitre, car cette ligne existait reellement au tableau; l'eleve etait donc determine par ses essais anterieurs a croire qu'il pourrait trouver une troisieme fois la ligne cherchee; les deux essais anterieurs creaient une presomption. Voila la premiere raison, mais il y en a une autre, c'est la confiance que l'eleve a dans les experimentateurs. Quand nous le prions de chercher dans le tableau la ligne que nous lui montrons, l'eleve n'a pas l'idee de soupconner que nous lui tendons un piege, il nous croit sur parole, il se persuade que nous lui disons la verite. Il y a donc dans cette experience, sous une forme un peu indirecte il est vrai, une action personnelle, morale de l'experimentateur sur son sujet.

On peut faire les memes remarques a propos des experiences de Seashore, que nous avons decrites en detail; le plan de ces experiences est tres simple, avons-nous dit; il consiste a faire deux a quatre experiences sinceres, puis, quand la routine est venue, quand l'habitude s'est formee, on fait une experience a blanc, et le sujet se laissant entrainer par les essais anterieurs se comporte comme si la derniere experience etait sincere. Mais il est facile de comprendre que le succes depend en bonne partie de la presence de l'experimentateur et de la confiance qu'il inspire, ainsi que du milieu moral dans lequel il opere; le sujet ne songe pas que l'experimentateur cherche a le tromper; s'il avait cette idee, il serait peut-etre encore expose a la suggestion, mais il ne s'y laisserait pas prendre aussi souvent.

J'ai donc cherche a imaginer un dispositif nouveau dans lequel toute influence morale provenant de l'experimentateur serait rigoureusement exclue; et si je ne suis pas parvenu a atteindre completement le but, je crois m'en etre beaucoup plus rapproche qu'on ne l'a fait jusqu'ici. Le dispositif auquel j'ai pense est destine a faire executer par une personne un petit travail qui fournit tres rapidement a cette personne une idee directrice. Cette idee directrice, c'est la personne elle-meme qui la concoit, par une operation d'auto-suggestion, et la suite de l'experience montre jusqu'a quel point la personne a ete sensible a cette idee directrice qui l'entraine a des erreurs d'observation. Des epreuves ainsi imaginees presentent un interet veritable pour ce qu'on peut appeler la critique scientifique; car il est bien rare que les hommes de science observent et experimentent sans avoir pour guide une idee directrice, dont ils poursuivent la verification; et il est par consequent utile d'avoir une methode qui pourrait a l'occasion nous apprendre quelle est l'impartialite d'observation que possede un individu, et quelles sont ses aptitudes scientifiques. Du reste, l'interet de ces etudes ne se confine pas dans le domaine des sciences; elles ont une application pratique beaucoup plus large, car a chaque instant dans la vie nous sommes appeles a observer, et a tirer des conclusions de nos observations. Ne serait-il pas des lors interessant de savoir jusqu'a quel point nos facultes d'observation et de jugement peuvent etre alterees par une idee preconcue? Idee directrice, idee preconcue, prejuge, parti pris, influence de la tradition, esprit conservateur, misoneisme des vieillards, tels sont les noms sous lesquels on designe, suivant les circonstances, le phenomene mental que nous allons chercher a etudier, en l'isolant et en le grossissant.

Description de l'experience.--Supposons qu'on nous montre successivement et isolement plusieurs lignes de longueur croissante, qu'on nous invite a les examiner, et a reproduire de memoire chacune de ces lignes apres l'avoir examinee pendant quelques secondes. Si l'accroissement des lignes est tres net, tres apparent, ce fait nous frappera, et se logera dans notre esprit comme une idee directrice; avant qu'on ne decouvre l'une quelconque des lignes suivantes, nous nous attendrons a voir une ligne plus longue que la precedente. Voila la suggestion. Remarquons bien que cette suggestion provient de l'examen des lignes et de la comparaison que le sujet fait entre les lignes successives; c'est une suggestion qui ne resulte pas de l'influence morale exercee par l'experimentateur, et on pourrait a la rigueur, si c'etait necessaire, faire l'experience en laissant le sujet seul, en presence d'un appareil qui decouvrirait une serie de lignes dans un ordre de succession. Je crois bien que dans ce dispositif experimental la suggestion est aussi depersonnalisee que possible; elle provient mecaniquement des choses materielles qui impressionnent les sens du sujet.

Pour que la suggestion d'accroissement des lignes opere efficacement, il faut que l'ordre croissant des premieres lignes soit tout a fait saisissant, meme pour l'oeil le plus distrait.

J'ai adopte deux modeles d'experience. Le second modele me parait etre un perfectionnement du premier; je les decrirai tous deux, voulant decrire successivement tous mes essais; meme les moins heureux peuvent nous apprendre quelque chose.

Ce chapitre sera consacre a la description du premier modele.

Apres quelques tatonnements, j'ai adopte la serie des 12 lignes suivantes:

TABLEAU DES LIGNES DESTINEES A PROVOQUER UNE SUGGESTION D'ACCROISSEMENT

Ordre des lignes. Longueur. Ordre des lignes. Longueur. 1 12mm 7 72mm 2 24 Piege 8 72 3 36 9 84 4 48 Piege 10 84 5 60 11 96 Piege 6 60 Piege 12 96

On remarquera, en examinant ce tableau, que les lignes n'augmentent pas suivant une progression geometrique, mais seulement suivant une progression arithmetique; la difference entre les lignes successives est constante, elle est de 12 millimetres. J'avais d'abord eu l'idee d'adopter une progression geometrique dont l'avantage est que les lignes successives sont toujours dans le meme rapport, presentent la meme augmentation relative de longueur. D'apres la loi de Weber, de telles lignes presentent la meme difficulte d'appreciation; mais a la reflexion, il m'a semble que si la difference de longueur entre les premiers termes de la serie geometrique est rendue assez forte pour creer rapidement une suggestion puissante, d'autre part, lorsqu'on arrive au terme ou la progression doit cesser, la progression reste si forte qu'on ne pourrait probablement pas l'alterer--pour les besoins de la suggestion--sans eveiller l'attention de beaucoup de sujets. Pour ce motif, j'ai donne la preference a la serie qui suit une progression arithmetique.

L'experience de suggestion consiste a briser brusquement cet ordre regulier dans l'accroissement des lignes; on n'interrompt pas l'ordre tout de suite, des le debut de la serie, parce qu'alors le sujet n'est pas encore assez fortement impressionne par la suggestion d'accroissement pour que cette suggestion puisse l'entrainer a des erreurs. J'ai mis le piege a la 6e ligne, a la 8e, a la 10e et a la 12e.

Le piege consiste en ce que la 6e ligne est egale a la 5e. la 8e est egale a la 7e, la 10e est egale a la 9e, et la 12e est egale a la 11e. (Voy. le tableau, p. 88.) Lorsque le sujet examine ces quatres lignes speciales, dont chacune est egale a la precedente, il se trouve soumis a deux impulsions de sens contraire; il a d'abord la suggestion generale de l'accroissement des lignes, suggestion qui s'exerce sur lui depuis le debut de l'experience; il a d'autre part, ou il peut avoir la perception directe de la ligne qu'on lui montre, perception qui, si elle se fait exactement, lui apprend que cette ligne n'est pas plus longue que la precedente.

Dans ces epreuves de suggestion, il faut regler avec le plus minutieux detail comment on opere, car beaucoup de circonstances qui paraissent a premiere vue insignifiantes peuvent exercer une grande influence sur les resultats. Il est incontestable que le sujet doit ignorer qu'on pratique sur lui une experience de suggestion; pour rendre cette ignorance bien certaine, je pense convenable de donner a l'experience un motif inexact.

Voici comment je la presente: "Nous allons, mon ami, faire une experience de coup d'oeil; nous allons voir si vous etes capable de vous rendre compte de la longueur d'une ligne; je vais vous montrer une ligne qui a par exemple 5 centimetres, et vous la reproduirez ensuite de memoire; nous verrons ainsi si vous avez le coup d'oeil juste. Il y a des gens dont le coup d'oeil est si mauvais qu'ils reproduisent la ligne de 5 centimetres en lui donnant une longueur de 10 centimetres; c'est une erreur enorme. D'autres ne lui donnent que la longueur de 2 centimetres. Vous allez faire de votre mieux, j'espere que vous reussirez tres bien, etc.". Puis j'explique au sujet comment il doit reproduire les lignes; il a a sa disposition du papier quadrille, forme de lignes d'un gris bleute qui sont distantes de 4 millimetres[35].

[Note 35: Le quadrillage de 4 millimetres est une mesure usuelle en France; on fabrique cependant du papier avec un quadrillage de 5 millimetres. Ce quadrillage de 5 millimetres est loin d'etre exactement observe sur toutes les feuilles et sur toutes les parties d'une meme feuille; il se produit parfois des irregularites qui peuvent depasser 2 a 3 millimetres sur 10 centimetres.]

J'ai employe le papier quadrille pour deux raisons: la premiere raison est que par suite du quadrillage il est tres facile a l'experimentateur de calculer la longueur relative et les differences des lignes marquees, sans se servir d'un decimetre; la seconde raison est que le quadrillage du papier exerce une suggestion supplementaire sur les sujets. C'est une chose curieuse que lorsqu'on a a faire sur une feuille quadrillee des points pour marquer une distance, on a une tendance a marquer ces points de preference a l'intersection des lignes; c'est une suggestion a laquelle bien peu de personnes sont soustraites[36]. Il etait donc interessant de rechercher dans quelle mesure les sujets seraient sensibles a la suggestion du quadrillage. Par suite de cette suggestion, les longueurs indiquees varient au minimum de 4 millimetres, elles sont faites a 4 millimetres pres.

[Note 36: C'est par un phenomene analogue que, comme Galton l'a montre, on a une tendance, lorsqu'on fait une estimation quelconque, a prendre le chiffre rond, 12 par exemple au lieu de 13; et si quelqu'un objectait que ces petites remarques sont d'une rare insignifiance, il serait facile de le reduire au silence en lui faisant remarquer, toujours d'apres Galton, que cette tendance agit tres fortement sur la fixation de la duree des peines par les juges: il est fort probable que l'individu qu'on condamne a dix ans de prison ne doit pas trouver insignifiant d'etre condamne plutot a neuf ans de prison; cette difference de duree, qui certes lui paraitrait fort appreciable, est precisement due a la petite habitude mentale qui consiste a fixer l'attention de preference sur des nombres ronds.]

La feuille de papier mise a la disposition des eleves a 20 centimetres sur 15 centimetres; a 1 centimetre de son bord gauche est tracee une marge a l'encre; c'est a partir de cette marge que le sujet doit indiquer la longueur de la ligne qu'on lui presente; pour l'indiquer, il n'a pas a la tracer; il doit se borner a marquer un point a une certaine distance de la marge, ce point indique l'extremite de la ligne, dont l'autre extremite est supposee commencer a la marge.

Deux mots maintenant pour expliquer l'utilite de ces prescriptions. Toutes les lignes a tracer doivent partir de la marge; c'est pour que leur difference de longueur soit bien visible pour le sujet, car cette difference de longueur se manifeste specialement par la position du point track. Si les lignes n'etaient pas bien alignees, si certaines partaient par exemple a 2 centimetres de la marge et d'autres a 5 centimetres, leurs differences reelles de longueur ne sauteraient pas immediatement a la vue, d'ou un affaiblissement de la suggestion relative a l'accroissement des lignes. Quant a la prescription de noter la longueur de chaque ligne par un point, au lieu de la tracer entierement, elle a pour but, dans ma pensee, d'attirer l'attention du sujet sur la difference de longueur des lignes plutot que sur la longueur absolue de chacune d'elles. Lorsqu'un sujet, apres avoir vu une ligne quelconque et marque sa terminaison, en regarde une seconde qui lui parait plus longue que la precedente, il marque son point un peu plus a droite que le point de terminaison de la ligne precedente; s'il avait ete oblige de tracer entierement la ligne par un trait continu, son attention se serait portee tout specialement sur la longueur absolue de la ligne, et cela aurait pu affaiblir l'effet produit par ce jugement que la seconde ligne est plus grande que la premiere.

Voici quelques details sur les lignes modeles que je montre: elles sont tracees a l'encre sur une longue feuille blanche, leur epaisseur est de 1 millimetre; je les ai tracees les unes au dessous des autres parallelement, en laissant entre elles un espacement de 2 centimetres; cet espacement est suffisant pour montrer une ligne isolement, en cachant les autres. La feuille des lignes modeles a une largeur de 14 centimetres; elle est posee a plat sur une grande table, devant moi, et de maniere a ce que l'eleve les voie a une distance de 50 centimetres de son oeil, et dans le sens horizontal; pour isoler les lignes je place dessus deux grandes feuilles de papier blanc tres epaisses, bien unies, ne fournissant aucun point de repere; je deplace ces deux grandes feuilles de maniere a decouvrir successivement, dans l'intervalle qu'elles laissent libre, une des lignes du modele.

Des qu'une ligne a ete percue par le sujet, je la cache, pour qu'il ne puisse pas la regarder de nouveau apres l'avoir reproduite, dans l'intention de controler ce qu'il a fait. Je l'avertis du reste qu'il ne doit point regarder deux fois la meme ligne. Lorsque le sujet a reproduit une ligne et qu'il reporte les yeux vers le modele, alors seulement je decouvre la suivante, que j'avais tenue cachee jusque-la; je la decouvre a ce moment, pour donner au sujet l'impression que c'est une ligne nouvelle; il pourrait, sans cette precaution, etre tente de croire qu'on lui montre toujours la meme ligne. Parfois le sujet est tres lent, tres reflechi, ou engourdi, et met beaucoup de temps a regarder les lignes et a les reproduire; d'autres sont au contraire tres vifs. Je presse un peu les premiers, je ralentis un peu les seconds, pour que les intervalles entre les diverses presentations soient d'environ 7 secondes. Pendant toutes ces operations, j'adresse quelques mots au sujet, afin de tenir son attention en eveil; mes paroles ne contiennent pas, c'est entendu, une suggestion precise; elles sont comme le bruit du fouet qu'on fait entendre au cheval pour l'animer. A chaque ligne que je decouvre, je dis: Voici la premiere! Voici la seconde! et ainsi de suite. Des que l'enfant a marque son point, je dis: Bien! Je ne change point le ton, je n'excite pas davantage l'attention a un moment qu'a un autre.

Interpretation des resultats de l'experience.--J'ai fait cette experience, individuellement, sur 45 eleves appartenant a deux ecoles primaires differentes. Ces 45 eleves se repartissent dans les 4 classes de leurs ecoles, ils different beaucoup d'age et d'instruction, les plus ages sont presque des adultes, ils ont deja leur certificat d'etudes, les plus jeunes viennent de quitter l'ecole enfantine. Il y en a:

2 de quatorze ans. 8 de dix ans. 7 de treize ans. 3 de neuf ans. 10 de douze ans. 6 de huit ans. 6 de onze ans. 3 de sept ans.

Tous les resultats, sans exception, qui m'ont ete donnes par ces 45 eleves sont inscrits dans le tableau I, p. 94, ou j'ai indique en millimetres la longueur que chaque eleve a donnee a la premiere ligne, et les differences qu'il a donnees aux lignes suivantes. Ainsi, le premier eleve, Nil..., a donne a la premiere ligne la longueur de 16 millimetres; la difference entre la premiere et la seconde ligne (qui etait reellement de 12 millimetres) a ete reproduite comme etant de 8 millimetres, de sorte que la seconde ligne reproduite par cet eleve a 16 + 8 = 24 millimetres; et ainsi de suite; en suivant la colonne horizontale, on trouve toutes les differences de longueur marquees par ce meme eleve pour les autres lignes; ces differences sont des accroissements, quand elles ne sont precedees d'aucun signe; le signe + est alors sous-entendu; quand une ligne est marquee plus courte que la precedente, la difference est precedee du signe -. Pour que les lignes-pieges soient reconnaissables, les differences marquees a leur sujet sont ecrites en caracteres gras.

L'examen de ces chiffres nous suggere quelques remarques.

Parmi les lignes modeles montrees successivement, la plupart (8 sur 12) presentent une augmentation de longueur relativement a la ligne precedente. Ces accroissements reels de longueur ont ete percus par nos sujets: sauf l'exception d'un seul cas, nos sujets ont toujours marque des accroissements de longueurs dans leurs reproductions, quand l'accroissement existait dans les lignes modeles. C'est ce que montre notre tableau I; toutes les differences de longueur indiquees par les eleves sont positives, quand les differences de longueur des lignes modeles etaient positives; il n'y a qu'une seule exception, commise par Delans., et elle est due surement a un moment d'inattention.

TABLEAU I.--Premiere experience sur l'influence de l'idee directrice. [Illustration: Tableau01.png] ................................................................................................ | DIFFERENCE ENTRE LES LIGNES | NOMS |.................................................................| des |1 et 2 et 3 et 4 et 5 et 6 et 7 et 8 et 9 et 10 et 11 et| ELEVES | 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 | (1) | Piege Piege Piege Piege |(2) (3) (4) ...............|.................................................................|............

1.Nil.... 16 8 12 12 12 8 12 -12 16 4 12 4 124 7,6 1 2.Delans. 12 12 12 8 8 - 4 8 - 8 16 8 - 4 16 " 42 2 3.Mori... 16 4 12 8 8 - 4 12 4 12 4 4 4 78 22 1 4.Gesbe.. 12 12 8 16 12 8 8 -12 8 4 8 8 130 22 1 5.Desva.. 16 8 4 12 12 4 8 4 12 4 16 4 100 33 0 6.H. Pet. 16 12 8 12 8 4 12 4 4 4 12 4 124 44 0 7.Bonl... 16 8 16 8 16 8 8 4 4 0 8 4 161 44 1 8.Duss... 12 8 8 4 4 0 8 8 8 0 12 8 83 50 2 9.Lac.... 12 16 8 8 8 8 4 0 8 0 4 4 150 50 2 10.Uhl.... 12 8 8 8 8 4 4 0 4 4 4 4 120 60 1 11.Saga... 16 8 8 12 8 8 8 4 8 4 8 4 146 68 0 12.E. Pet. 13 12 4 8 12 8 8 4 4 4 8 4 116 62 0 13.Mott... 12 8 8 8 4 4 12 4 8 8 8 4 100 62 0 14.Bienv.. 15 6 7 8 12 4 8 8 8 4 4 8 143 75 0 15.Metz... 16 4 6 8 12 4 8 8 12 8 4 4 125 66 0 16.Mass... 12 8 4 8 4 4 8 8 8 4 8 4 63 71 0 17.Geffr.. 16 4 8 12 8 8 8 4 4 4 8 4 106 71 0 18.Abrass. 12 12 8 12 4 24 8 4 8 0 4 4 139 132 1 19.Fel.... 16 12 4 8 16 4 4 4 4 8 8 8 127 75 0 20.Vass... 16 8 8 4 4 8 4 0 4 4 8 4 132 80 1 21.Pou.... 12 4 16 12 12 12 8 8 16 8 8 8 " 81 0 22.Dew.... 12 12 8 12 8 4 4 4 4 4 4 4 " 80 0 23.Clous.. 12 8 8 8 12 12 12 12 12 8 8 8 126 90 0 24.March.. 12 12 8 8 8 8 8 4 4 4 4 4 107 83 0 25.Spenn.. 12 4 8 8 8 8 8 8 8 4 4 4 110 83 0 26.Lenorm. 12 8 8 8 12 12 8 4 8 8 4 4 98 87 0 27.Poire.. 16 8 12 8 12 8 8 8 8 8 8 8 120 88 0 28.Mang... 12 8 16 12 8 8 8 8 8 8 12 8 126 88 0 29.Demill. 16 8 12 12 8 8 8 8 8 8 12 8 151 88 0 30.Bl..... 12 12 8 8 8 8 8 8 8 8 8 8 123 100 0 31.Obre... 16 8 8 12 12 12 12 8 8 8 8 8 209 90 0 32.Bor.... 10 8 10 10 8 8 8 8 6 4 6 4 " 85 0 33.And.... 20 8 8 8 8 8 8 8 8 8 8 8 120 100 0 34.Mer.... 12 12 12 12 12 12 8 8 12 12 8 8 " 100 0 35.Van.... 16 12 8 4 4 4 8 4 4 8 4 4 140 100 0 36.Monn... 16 4 8 16 8 8 12 12 4 4 4 4 110 100 0 37.Hube... 12 8 12 12 8 8 8 8 8 8 8 8 " 100 0 38.Gouje.. 12 4 8 8 8 8 4 4 4 4 4 4 125 100 0 39.Mouss.. 12 4 8 16 12 12 8 4 4 8 4 4 123 100 0 40.Bout... 12 12 12 16 12 12 12 12 12 12 12 16 200 108 0 41.Tixi... " " " " 8 12 8 8 8 8 8 8 210 112 0 42.Diem... 12 8 4 12 8 8 8 8 8 8 4 8 100 114 0 43.Theve.. 12 12 8 12 8 8 4 4 8 8 4 8 116 116 0 44.Martin. 12 12 8 8 7 4 9 10 4 10 5 4 " 112 0 45.Ross... 16 8 12 12 16 16 4 12 12 16 8 4 " 120 0 ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- Moyennes. 13,6 8,68 8,8 9,7 9,2 7,5 8 5,1 7,8 6 7,1 6 ...............................................................................................

(1) Longueur de la premiere ligne. (2) Coefficient de suggestibilite pour les longueurs de ligne. (3) Coefficient de suggestibilite pour les ecarts. (4) Nombre de pieges evites.

Remarquons aussi que tout en tenant compte de cet accroissement de longueur des lignes du modele, les sujets ont diminue la valeur de cet accroissement dans leurs reproductions; il etait constamment de 12 millimetres; les sujets l'ont fait parfois de 16, parfois de 12, et bien plus souvent de 8; ils ont donc a la fois percu et diminue cet accroissement.

Cette diminution ne s'est pas faite au hasard; du moins, si, negligeant les cas individuels, on prend les moyennes, on voit que les eleves n'ont point donne la meme valeur a tous les ecarts, bien qu'en realite ceux-ci eussent tous la meme valeur; ainsi que c'est indique dans la derniere colonne horizontale de notre tableau I, le premier ecart a recu la valeur de 13mm,6; pour les autres ecarts, la valeur a ete diminuee; elle passe par une serie d'irregularites, elle est d'abord de 8, puis de 9, puis de 7; dans l'ensemble, elle tend a diminuer, ce qui est conforme a cette regle de psycho-physique que nous ne percevons pas les differences absolues, mais seulement les differences relatives des sensations; il n'y a pas lieu de chercher ici une plus grande precision de la loi psycho-physique, car elle est tres probablement contrariee par des influences complexes.

Ainsi, en resume, nous observons que les eleves ont reproduit les accroissements successifs des lignes modeles; mais ils ont reproduit ces accroissements en les diminuant, et cette diminution a ete d'autant plus forte, en general, que la longueur absolue des lignes etait plus grande.

Ce n'est pas tout; nous pouvons degager en outre, dans nos resultats, une autre influence, celle de la suggestion; et il est bien curieux de voir que le simple trace d'une longueur de ligne obeit a tant d'influences diverses, et qu'on peut etablir l'existence de chacune de ces influences avec certitude, si on ne peut pas l'evaluer quantitativement. La suggestion, disons-nous, a eu une influence sur le trace de l'accroissement des lignes; nous parlons ici seulement des lignes du modele dont l'accroissement est reel, et non des lignes-pieges qui sont pour le moment hors de question. Pour ces lignes du modele dont l'accroissement est reel, le sujet a eu une tendance a augmenter leur longueur; s'etant apercu en les copiant qu'elles etaient en ordre croissant, il a recu de cette idee une impulsion inconsciente a augmenter les longueurs. C'est ce dont nous avons pu nous convaincre en priant ces memes eleves, dans une autre circonstance, de copier isolement une seule ligne. Nous leur avons montre une ligne unique de 60 millimetres, et nous la leur avons fait copier sur du papier quadrille, par le procede qui nous sert dans nos experiences; or cette ligne copiee isolement, sans idee directrice d'accroissement, est presque toujours beaucoup plus courte que la ligne 5, de 60 millimetres aussi, que le sujet copie apres avoir ete entraine par la copie des lignes 1, 2, 3 et 4, qui sont plus courtes. Nous ne reproduisons pas toutes nos experiences; voici les resultats pris sur 14 eleves. Dans un seul cas, la ligne faite en copie isolee a ete plus grande que la ligne tracee par entrainement (c'est-a-dire apres avoir copie les lignes 1 a 4); dans les autres cas elle est plus courte, et la difference est meme notable.

Longueur donnee a une ligne de 60 mm.

Par entrainement En copie isolee Lac. 52 36 Blas. 48 48 Poue. 56 44 And. 52 48 Sag. 52 40 Breiw. 48 36 Uhl. 44 40 Huh. 52 36 Obr. 56 32 Boul 56 44 Mart. 47 28 Die. 44 52 Vanderp. 44 36 Tix. 52 32

Il serait facile d'etablir sur cette base une mesure de la suggestibilite individuelle; nous avons fait ce calcul de la maniere suivante: rendant egale a 100 la longueur de la ligne 5 (60 millimetres) reproduite isolement, nous rapportons a cette mesure la longueur que l'eleve a donnee a cette ligne, quand il la reproduisait apres les lignes 1 a 5. Les resultats de ce calcul sont au tableau I. Ils sont indiques sous le titre de coefficient de suggestibilite pour les longueurs de lignes. Nous verrons qu'on peut calculer d'autres coefficients.

Parlons maintenant des lignes-pieges. En moyenne, ces lignes (qui etaient reellement egales aux lignes precedentes) ont ete faites plus grandes: ainsi la premiere ligne-piege, qui ne devrait pas differer de la precedente, presente une difference egale a 7mm,5; et il en est de meme pour les trois autres lignes-pieges. Cette difference de 7mm,5 en plus represente exactement l'effet de la suggestion. Mais, pour mieux connaitre cet effet, il faut abandonner les moyennes et regarder les cas individuels.

Parmi ces 45 sujets, aucun n'a su eviter les quatre pieges tendus, ce qui cependant n'est pas impossible, puisque j'ai rencontre des adultes qui y sont arrives. Il y a seulement 3 de nos eleves qui ont reussi a eviter deux des pieges, et 7 eleves qui ont reussi a en eviter un. Ces dix eleves qui se sont montres les plus habiles, les plus perspicaces de tous, sont en general parmi les plus ages; voici leurs ages: il y en a 1 de neuf ans, 3 de dix ans, 1 de onze ans, 1 de douze ans, 3 de treize ans, 1 de quatorze ans. On voit qu'aucun des eleves de sept et de huit ans n'est compris dans ce nombre. Ce petit fait se trouve conforme a cette idee generale que la suggestibilite diminue avec l'age, dans certaines limites au moins, et qu'un enfant de sept a huit ans est d'ordinaire plus suggestible qu'un enfant de douze ans.

Le piege le plus souvent evite n'est point le quatrieme et dernier, et c'est bien etonnant, car on pouvait supposer que la sujet deviendrait plus perspicace a mesure que l'experience se prolongerait. Le premier piege a ete evite 3 fois le second 6 fois, le troisieme 4 fois, le quatrieme jamais.

Il y a deux manieres d'eviter le piege: la premiere, la seule exacte, consiste a faire la ligne-piege egale a la ligne precedente, a faire la ligne 6, par exemple, egale a la ligne 3. Ce cas est rare; il ne s'est presente que chez 6 eleves; l'un seul d'entre eux a fait deux fois la ligne-piege egale a la ligne precedente; il a donc ete le plus perspicace de tous; il merite une mention.

C'est Lac..., age de treize ans, appartenant a la deuxieme classe; c'est un garcon a figure d'adulte, de caractere retif, ayant ses opinions personnelles, et jouissant d'une grande liberte. Ses parents le laissent aller seul a bicyclette de Paris a Versailles. Il s'est montre, pour toute la serie d'experiences de suggestion, tres avise et tres peu suggestible. Son portrait est dans la planche II; si la physionomie peut refleter un caractere refractaire a la suggestion: celle-ci doit etre parlante.

Voici la serie d'ecarts qu'il a marques entre les differentes lignes; je les reproduis en placant a gauche les ecarts reels.

Numeros des lignes. Ecarts reels. Ecarts marques par l'eleve Lac.

Difference de l a 2 12 16 -- 2 a 3 12 8 -- 3 a 4 12 8 -- 4 a 5 12 8 Piege -- 5 a 6 0 8 -- 6 a 7 12 4 Piege -- 7 a 8 0 0 -- 8 a 9 12 8 Piege -- 9 a 10 0 0 -- 10 a 11 12 4 Piege -- 11 a 12 0 4

Quatre autres eleves qui ont echappe a un ou deux des pieges, ont fait la ligne-piege plus petite que la ligne precedente, qui etait egale: ils l'ont diminuee de 4, de 8 et meme de 12 millimetres. A quoi tient cette meprise singuliere? Je pense pouvoir l'expliquer ainsi; le sujet, conduit par la suggestion d'allongement des lignes, s'attend, chaque fois qu'on decouvre une ligne nouvelle, a la trouver plus grande que la precedente; quand on lui en montre une qui reellement est moins grande que celle qu'il attend, il peut soit la croire reellement plus grande (il est alors victime de la suggestion) soit s'etonner que son attente soit trompee; s'apercevant que la ligne est plus petite que celle qu'il attend, il subit un effet de contraste d'autant plus fort que son attente est plus vive, et ce contraste lui fait paraitre la ligne plus petite qu'elle n'est en realite. Je donne cette explication en des termes qui feraient croire que l'operation mentale est entierement consciente, et qu'elle se compose d'une attente, d'un dementi a cette attente, et d'un etonnement qui modifie le jugement du sujet. J'ignore si le sujet a toujours conscience de cette serie de phenomenes; mais il est certain que dans quelques cas, que j'ai pu analyser avec soin, le sujet opere machinalement, sans se douter de la complexite de l'etat de conscience qui dirige sa main. J'en citerai un exemple. M. F... publiciste distingue, age environ de 35 ans, se soumit un jour a cette experience pendant une visite qu'il faisait a mon laboratoire (le 25 mars 1899); il a raccourci tres regulierement chaque ligne-piege de 4 millimetres; voici ses chiffres:

Numeros des lignes. Ecarts reels. Ecarts indiques par M. F. Ligne 1 12 16 Difference de 1 a 2 12 12 -- 2 a 3 12 12 -- 3 a 4 12 12 -- 4 a 5 12 12 Piege -- 5 a 6 0 -- 4 -- 6 a 7 12 12 Piege -- 7 a 8 0 -- 4 -- 8 a 9 12 20 Piege -- 9 a 10 0 -- 4 -- 10 a 11 12 16 Piege -- 11 a 12 0 -- 4

Des l'experience terminee, j'interroge M. F... pour savoir ce qui l'a conduit a raccourcir les lignes-pieges; il me repond simplement que s'il a fait les lignes 6, 8, 10 et 12 plus courtes que les precedentes, c'est qu'il a cru qu'elles etaient plus courtes dans le modele. Certes, la reponse parait naturelle, suffisante et peremptoire pour ceux qui ne se doutent pas des dessous de l'experience. Mais j'insiste, je decouvre a M. F... que ces lignes 6, 8, 10 et 12 etaient egales aux precedentes, je lui demande s'il a eu conscience d'une attente, puis d'une deception, qui a eu pour effet de deprecier en quelque sorte la longueur de ces lignes. M. F... ecoute mon explication, il admet que les choses se sont probablement passees ainsi, que les lignes-pieges lui ont paru plus courtes parce qu'il s'attendait a les trouver plus grandes, mais il me declare en meme temps qu'il n'a eu absolument conscience de rien. J'ai cite cette experience tout au long, parce qu'elle m'a paru curieuse. Nous rencontrerons plusieurs autres exemples d'operations qui, sous l'influence de la suggestion, se font sans conscience ou avec une demi-conscience.

En mettant a part les 10 eleves qui ont su eviter au moins un des pieges, il en reste 35 qui ne les ont pas evites. Examinons le cas de ces 35 eleves. Il n'est pas juste de dire que tous ont subi completement la suggestion; le plus souvent, comme cela resulte de nos chiffres de moyenne, ils ont donne aux lignes-pieges un accroissement de longueur moins grand qu'aux autres lignes. Ils ont compose, en quelque sorte, entre une perception exacte et l'entrainement de la suggestion. C'est le cas du plus grand nombre; mais les differences individuelles sont nombreuses, presque indefinies. Comment en tenir compte? Nous pensons que puisqu'il s'agit de lignes, qui se mesurent au millimetre pres, et puisque la suggestion opere en amenant des allongements mesurables de ces lignes, il est possible de donner, par un chiffre precis, la mesure de la suggestibilite de chacun.

Voici quel procede de calcul nous proposons pour la mesure de cette suggestibilite particuliere.

Il faut faire la moyenne des ecarts suggeres et la comparer a la moyenne des ecarts percus. J'entends par ecarts suggeres les ecarts marques par le sujet pour des lignes, comme 5-6, qui ne presentent en realite aucun ecart, puisqu'elles sont egales; et j'appelle ecarts percus, les ecarts que le sujet a indiques pour des lignes qui sont reellement inegales. Les ecarts percus dans ce dernier cas par le sujet, et notes par lui sur la feuille d'observation, ne sont pas necessairement egaux aux ecarts reels; les moyennes de nos tableaux montrent meme qu'ils sont constamment inferieurs; mais il faut tenir grand compte de ces ecarts percus, car ce sont eux qui operent la suggestion. Un exemple nous fera comprendre. Voici un sujet qui donne aux ecarts percus la valeur de 6 millimetres, alors que les ecarts reels entre les lignes du tableau sont, comme on le sait, de 12 millimetres; si ce sujet donne aux ecarts suggeres la valeur de 6 millimetres, il sera evident que la suggestion aura produit sur lui son plein effet, puisqu'elle aura produit un effet egal a celui de la realite meme; la suggestion aura reussi a produire la meme consequence que produit cette difference reelle des lignes que la suggestion avait pour but d'imiter. On ne pourra donc pas dire, dans ce cas, que le sujet, en donnant a l'ecart suggere la valeur de 6 millimetres, a lutte contre la suggestion, sous pretexte qu'il aurait du porter l'ecart jusqu'a 12 millimetres, valeur de l'ecart reel; on ne pourra pas dire cela, parce que l'ecart reel n'a donne lieu qu'a une perception d'ecart de 6 millimetres.

Appliquons a un cas particulier cette notation toute conventionnelle, et voyons ce qu'elle nous donne. Pour faire le calcul des ecarts percus, je pense qu'il ne faut pas faire entrer dans la moyenne les ecarts existant entre les premieres lignes, anterieures a 4, car la longueur absolue de ces lignes est tres inferieure a celle des lignes-pieges et par consequent ce serait rapprocher des choses qui ne sont pas comparables; je me bornerai donc a prendre les ecarts percus entre les lignes 4-5, 6-7, 8-9, 10-11, parce que ces lignes sont comparables, comme longueur absolue, aux lignes-pieges.

Voici donc le tableau des ecarts pour un des eleves, Desva ...

ECARTS PERCUS ECARTS SUGGERES

Numeros des Valeurs des Numeros des Valeurs des lignes. ecarts. lignes. ecarts.

4-5........... 12 millim. 5-6........... 4 millim. 6-7........... 8 -- 7-8........... 4 -- 8-9........... 12 -- 9-10.......... 4 -- 10-11.......... 16 -- 11-12.......... 4 -- ---- ---- Moyenne 12 -- Moyenne 4 --

Ainsi, pour les lignes-pieges, le sujet a marque un ecart de 4 millimetres; cet ecart de 4 millimetres a ete le produit de la suggestion; mais il est moins considerable que les ecarts que le meme eleve a marques, lorsque les lignes differaient reellement; il a donc lutte partiellement contre la suggestion, qui aurait du lui faire accepter des ecarts de 12 millimetres; sa suggestibilite peut donc etre consideree comme partielle, fractionnaire; il aurait fait un ecart de 12 millimetres, si la suggestion avait ete complete, si elle avait pleinement reussi; il n'a fait en realite qu'un ecart egal au tiers de la suggestion totale. On peut calculer sa suggestibilite comme on calcule un indice en cephalometrie; on rapporte la moyenne des ecarts suggeres a la moyenne des ecarts percus, ceux-ci etant rendus egaux a 100. Pour ce calcul, on applique l'equation suivante, dans laquelle e.s. exprime l'ecart suggere, e.p. l'ecart percu, et x la valeur de l'ecart suggere rapporte a l'ecart percu quand celui-ci est egal a 100.

e.s. x ------ = ---- e.p. 100

Ainsi, si l'ecart suggere est egal a 4 et l'ecart percu est egal a 12, on a:

4 x ---- = ---- 12 100

d'ou:

4 x 100 x = --------- = 33,33... 12

On pourrait comparer chaque ecart suggere a l'ecart percu qui le precede immediatement; mais nous avons trouve plus expeditif de faire la moyenne de quatre ecarts suggeres et de les comparer aux quatre ecarts percus qui les precedent immediatement.

Le nombre 33,33 exprime, pour cette experience particuliere, la suggestibilite du sujet; il donne la mesure de sa suggestibilite.

Ici s'eleve une question theorique, que nous rencontrerons souvent en psychologie individuelle, et dont nous devons dire un mot. Est-il possible de mesurer, dans le sens physique du mot, une qualite mentale, la suggestibilite par exemple? On serait tente de le croire, lorsqu'on voit le plus ou moins de suggestibilite d'une personne se traduire par une longueur plus ou moins grande de ligne tracee, et il est tout naturel de supposer qu'en mesurant cette ligne on mesure la suggestibilite. Sans doute, cette mensuration est permise, mais a la condition qu'on s'entende d'abord sur la signification du mot mensuration. Lorsqu'on mesure un objet physique, une longueur de route par exemple, et qu'on trouve que cette route a une longueur de 300 metres, on exprime par un nombre non seulement que cette route est plus longue qu'une route de 30 metres par exemple, mais encore qu'elle est 10 fois plus longue. Toute mensuration physique, quand elle est precise, donne non seulement un classement des objets mesures, mais encore l'indication du nombre de fois qu'un objet est plus grand, plus lourd, etc. qu'un autre, c'est-a-dire l'indication du nombre de fois que telle quantite contient l'unite. Il n'en est pas de meme dans une mensuration psychologique; aussi, je pense que ce n'est pas une mensuration veritable: c'est tout simplement un classement. Donner a une personne A un coefficient de suggestibilite egal a 60 veut dire que cette personne A a ete plus suggestible qu'une personne B, dont le coefficient dans la meme experience a ete seulement de 30; on classe donc ces personnes l'une par rapport a l'autre; mais on ne peut pas savoir si A est deux fois plus suggestible que B parce qu'on ne sait pas si la difference entre les coefficients 30 et 31 est egale a la difference entre les coefficients 60 et 61; on sait que certains coefficients sont plus forts que d'autres et voila tout. Il est donc bien entendu que tous les chiffres dont nous nous servons sont des chiffres de classement et non des chiffres de mensurations.

Revenons maintenant sur la maniere dont nous etablissons notre coefficient dans l'experience particuliere qui nous occupe; nous avons pour l'eleve Desva... accepte le coefficient 33,33; mais en realite, ce chiffre n'est pas absolument exact, il doit etre un peu trop faible; voici pourquoi: pour evaluer les ecarts suggeres, nous les avons rapportes aux ecarts percus, et nous avons suppose que ces derniers sont percus sans aucune espece de suggestion; mais il est certain, nous l'avons montre, que ces derniers ont ete un peu agrandis par la suggestion, car le sujet a eu l'idee que les lignes presentent un accroissement regulier, et cette idee a du influer meme sur la valeur des ecarts reels, et a du augmenter cette valeur au dela de ce qu'elle aurait ete sans cette idee directrice. Par consequent, il est certain que si toute suggestion avait ete supprimee, les ecarts percus eussent ete plus petits, et par consequent, les ecarts suggeres eussent ete relativement plus grands.

La mesure que nous venons de donner est la seconde de celles qui peuvent rendre compte de la suggestibilite de l'eleve dans notre experience, mais comme c'est la plus importante de toutes, c'est a elle que nous donnerons le nom de coefficient de suggestibilite, tout en declarant qu'un chiffre brutal est loin de resumer fidelement toutes les nuances d'une experience de psychologie. Dans notre tableau I, nous avons calcule cette valeur pour chaque eleve.

Les differences individuelles de coefficients sont extremement grandes; ils varient entre 7,6 et 120.

On peut trouver etrange que certains coefficients, etant donne le calcul qui les etablit, soient superieurs a 100; il y en a 6 dans ce cas. Quand un coefficient est superieur a 100, cela veut dire que les ecarts suggeres ont ete marques plus grands que les ecarts reellement percus. J'attribue cette superiorite a ces causes d'erreur insignifiantes qu'on peut appeler hasard. Representons-nous bien comment l'experience se fait. Un enfant peut hesiter ou se tromper entre deux carres de papier quadrille, et marquer son point 4 millimetres plus pres ou plus loin qu'il n'aurait fallu; c'est un defaut d'attention qui s'il se produit pour les ecarts suggeres change completement la valeur de l'indice. Ainsi, Theven..., qui a 116 comme coefficient de suggestibilite a marque tous les ecarts suggeres de meme longueur que les ecarts percus, sauf dans un cas ou il a marque l'ecart reel egal a 4 millimetres et l'ecart suggere egal a 8 millimetres, et cette petite difference, qui probablement est un defaut d'attention, a eleve son coefficient au dessus de 100.

Parmi les eleves qui ont de grands coefficients de suggestibilite, on en rencontre un certain nombre qui sont tres jeunes, qui appartiennent a la derniere classe de l'ecole, et qui probablement doivent a leur jeune age d'avoir succombe a la suggestion. Je signalerai, comme etant dans ce cas les n deg. 35, 37, 38, 41 et 42. Le n deg. 38 est un jeune enfant tres intelligent, tres bavard surtout, qui en classe prend sans cesse la parole, se met en avant, veut tout savoir et tout decider. Je pense que c'est son age qui l'a rendu suggestible. Il en est d'autres, au contraire, plus ages que les precedents, plus avances dans leurs etudes, et qui ont des indices tres eleves aussi; je crois que ces derniers sont reellement suggestibles. Il serait imprudent de juger leur suggestibilite par une epreuve unique et tres courte, comme la notre; mais la suite montrera que dans les autres epreuves ils ont egalement succombe par exces de suggestibilite. Parmi eux, je signalerai d'abord Poire (n deg. 27), dont je donne le portrait (planche I). Ce garcon est un type acheve de suggestibilite, il l'est pour toutes les experiences sans exception. Le directeur de l'ecole n'a pu me donner beaucoup de renseignements sur lui. C'est un eleve docile qui n'attire pas l'attention: il est travailleur, ce qui lui a permis, malgre une intelligence modeste, de parvenir jusqu'a la premiere classe; il a douze ans et demi. Tout aussi suggestible est And. (n deg. 33) qui n'a que onze ans, et qui n'est encore que dans la troisieme classe; il est donc en retard dans ses etudes. C'est aussi un eleve docile, silencieux, qui ne fait pas parler de lui, et qui n'a pas d'histoire. Je le considere comme un enfant d'une extreme suggestibilite. Un troisieme exemple est fourni par Bout. (n deg. 40), un enfant doux et timide, qui rougit facilement, mais qui est peut-etre plus eveille que Poire et And. Ses aptitudes intellectuelles sont modestes, et a peine superieures a celles de ses deux camarades. C'est un enfant bien eleve, affectueux; il a douze ans, il est en premiere classe. Ces trois eleves, etant donne leur age, se sont montres dans la suite des experiences, les plus suggestibles de tous. Leur portrait a tous trois se trouve a la planche I.

Quand les coefficients de suggestibilite sont superieurs a 80 et s'elevent meme a 110, on peut se demander si les eleves n'ont point succombe entierement a la suggestion, et s'ils ont eu seulement l'idee de se rendre compte de la longueur reelle des lignes. En regardant la maniere dont ils se sont comportes pendant l'experience, on comprend quelle orientation ils ont donne a leur attention. J'ai note qu'un grand nombre d'eleves marquaient leurs points sur le papier quadrille en regardant seulement le point marque precedemment, et sans reporter leur regard vers la marge pour apprecier la longueur de la ligne dont ils indiquaient l'extremite. Cette conduite indique clairement que ces eleves tenaient surtout compte des differences de longueur des lignes. Chez quelques-uns, mais beaucoup plus rarement, il s'est produit un defaut d'attention tout a fait significatif; l'eleve a marque le point avant que je lui eusse montre la ligne modele. Entraine sans doute par cette routine qui lui faisait marquer les points toujours plus a droite, il etait persuade d'avance que chaque nouvelle ligne etait plus grande que la precedente; par suite de cette persuasion, il ne jetait plus qu'un regard vague et distrait sur le modele; puis, a un certain moment, il a fait comme si ce regard etait inutile, il a marque le point sans meme regarder le modele.

Ceci nous amene a parler d'un second caractere de suggestibilite, qui n'est point indique par notre coefficient. Il y a des eleves qui se comportent comme de vrais automates.

Le sujet automate ne tient pas compte que les lignes du modele ne croissent pas, relativement, de la meme quantite; il ne tient pas compte que parmi les lignes qu'on lui montre quelques-unes sont egales aux precedentes; il obeit a une suggestion, et il y obeit avec la plus grande regularite. En d'autres termes, nous appelons automate, dans nos experiences, le sujet qui presente les caracteres suivants: 1 deg. les ecarts qui lui sont suggeres ont exactement la meme valeur que les ecarts reels percus par lui, par consequent sa suggestibilite est complete, elle va aussi loin qu'elle peut aller, elle est egale a 100; 2 deg. les ecarts qu'il marque sont tous egaux entre eux; il n'a point ete distrait, trouble, irregulier; il n'a pas eu de doutes, son sens critique ne s'est pas eveille ou en tout cas n'a pas influence sa main; s'il a adopte 8 millimetres par exemple comme ecart, il a marque toutes les fois ce meme ecart, pour n'importe quelle ligne; sa variation moyenne est donc egale a 0; 3 deg., enfin, depuis le debut de l'experience, il ne s'est pas apercu que la croissance relative des longueurs diminuait, et depuis le premier point marque jusqu'au dernier, il a toujours conserve le meme ecart.

Nous citerons un seul exemple de cet automatisme parfait, c'est celui d'And..., que nous avons deja signale. Des la premiere ligne, il a fait un ecart de 8 millimetres et il l'a conserve jusqu'au bout. On voit que la suggestibilite d'And... est egale a 100, puisque les ecarts suggeres sont egaux aux ecarts percus, sa variation moyenne est egale a 0 puisque tous les ecarts marques ont ete egaux, et enfin la direction des ecarts est restee invariable; il est donc impossible d'y decouvrir le moindre indice de sens critique. Fait a noter: entraine par la suggestion, cet eleve a une fois marque son point avant de regarder la ligne modele qu'on lui presentait.

L'automatisme peut se realiser dans d'autres cas sans atteindre cette perfection toute schematique; il est altere par exemple par une legere irregularite dans les ecarts. Le sujet ne marque pas toutes les fois un meme ecart, mais de temps en temps il marque un ecart un peu plus grand ou un peu plus petit; ces ecarts ne sont point en relation avec les ecarts reels des lignes, et par consequent ils ne trahissent pas une perception exacte des lignes; la suggestibilite est donc aussi grande que dans l'automatisme parfait, mais elle joue avec un peu moins de regularite.

Nous en citerons un exemple, celui de Die... (n deg. 42), enfant de huit ans, appartenant a la quatrieme classe. Les points qu'il a marques ne se suivent pas avec des ecarts egaux. La serie d'ecarts depuis la ligne 1 est la suivante:

8--4--12--8--8--8--8--8--8--4--8

Dans la liste que nous donnons, les ecarts suggeres sont en caracteres gras. On voit que le deuxieme ecart, le troisieme et le onzieme sont distincts des autres, tantot plus grands, tantot plus petits; mais ces variations ne portent sur aucun des ecarts suggeres; elles portent une fois sur un des ecarts percus (le onzieme) que nous comparons d'habitude aux ecarts suggeres, et comme cet onzieme ecart a ete diminue, il se trouve que, fait paradoxal, les ecarts suggeres sont en moyenne, chez cet eleve, plus grands que les ecarts percus. C'est ce qui explique que son coefficient de suggestibilite soit superieur a 100; il est de 114. On peut faire les memes remarques sur Mart. (n deg. 44).

Ce serait donc une erreur de croire que l'extreme suggestibilite soit synonyme d'automatisme. On l'a pense souvent, mais ce n'est pas juste.

L'automatisme est fait de deux choses, une suggestibilite complete, et en outre une tres grande regularite de reaction; or, cette regularite de reaction, qui probablement fait partie du caractere de l'individu, peut manquer chez une personne tres suggestible; cette personne sera donc a la fois suggestible et irreguliere.

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