‹ L’Affaire ÉdouardChapitre 34 sur 39 · Scène V

Scène V

ÉDOUARD, Premier Municipal, puis CHARANÇON

Édouard, très agité. — Il ne manquait plus que ça. Notre avocat n’est pas encore arrivé ! Comment obtenir la remise à quinzaine ? Oh ! il faut absolument que je parle moi-même au président. (Apercevant Charançon qui revient du greffe.) Charançon !

Charançon. — Lambert ! vous ! (Avec intention.) Monsieur Édouard ! Ah ! vous voilà, monsieur !

Édouard. — Oui, me voilà ! Qu’est-ce qu’il y a ?

Charançon. — Ah ! j’en ai appris de belles, sur votre compte.

Édouard, tout défait. — Ah ! mon Dieu !

Charançon. — Ainsi, monsieur, c’est comme ça que vous trahissez ma confiance ?

Édouard. — Comment ?

Charançon. — Je sais tout, monsieur !

Édouard. — Hein ?

Charançon. — L’Édouard de l’affaire Édouard, c’est vous !

Édouard, bondissant. — Quoi ! vous savez ?

Charançon. — Tout, vous dis-je !

Édouard. — Mais vous ne croyez pas, j’espère !…

Charançon. — Je ne crois pas ! Quand vous allez pour ça, passer en correctionnelle !

Édouard. — Moi !

Charançon. — Vous… et elle !

Édouard, vivement. — Mais elle n’est pas coupable, croyez-le bien !

Charançon, avec désinvolture. — Eh ! Elle ! ça la regarde !

Édouard. — Hein ?

Charançon, avec reproche. — Mais vous ! pourquoi ne m’avoir pas tout dit ?

Édouard. — À vous ?

Charançon. — Dame ! Est-ce que dans ma situation je ne devais pas être le premier à le savoir ? Est-ce que vous croyez que ça m’a été agréable de l’apprendre par d’autres ?

Édouard. — Par d’autres ?

Charançon. — Ah ! non, ce n’est pas gentil !

Édouard. — Mais vous savez, Charançon, nous n’avons rien à nous reprocher.

Charançon. — Allons ! voyons ! c’est de votre âge !

Édouard. — Je vous assure que non ! Je vous jure sur votre tête !…

Charançon. — Ah ! non ! vous savez… ne touchez pas à ma tête !

Édouard. — Eh bien, sur ma tête, je vous jure qu’il ne s’est rien passé.

Charançon. — Ne dites donc pas ça, vous vous feriez passer pour un imbécile !

Édouard. — Ah ! vous êtes dur ! D’abord, je ne l’aurais pas fait, rien que pour vous !

Charançon. — Pour moi ! Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ? Ah bien ! je m’en fiche pas mal !

Édouard. — Hein ? vous… vous…

Charançon. — Tiens, parbleu !…

Édouard, après l’avoir un instant considéré avec ébahissement. — Ah çà ! voyons, qu’est-ce qu’il dit ? Qu’est-ce qu’il dit ?

Charançon. — Ah ! c’est égal, mon bon, si ma femme savait ça, qu’est-ce qu’elle penserait de vous ?

Édouard, à part, vivement. — Sa femme ! mais il ne sait donc rien…

Il pousse un soupir de soulagement.

Charançon, le prenant familièrement par les épaules. — Dites donc, cachottier ? Votre « madame Édouard », je dois la connaître ? hein ? Qui est-ce ?

Édouard, vivement. — Non, non, vous ne la connaissez pas !

Charançon. — Ah ?… comment s’appelle-t-elle ?

Édouard. — Euh !… Marie…

Charançon. — Non, son nom de famille ?

Édouard. — Oh ! ça, impossible.

Charançon. — Allons ! Voyons ! c’est entre nous !… il n’y a que moi qui le saurai.

Édouard. — Merci, ça suffit !

Charançon. — Pourquoi ne voulez-vous pas me le dire ? Vous avez peur que je le répète ?

Édouard, avec conviction. — Oh ! non… (Avec embarras.) Non, mais vous comprenez, c’est une femme mariée… alors la… discrétion…

Charançon. — Ah ! c’est juste… une femme mariée, vous ne pouvez pas… c’est évident… c’est évident… (Changeant de ton.) Eh bien ! Dites-moi le nom du mari.

Édouard. — Tiens ! vous êtes bon, vous.

Charançon. — Oh ! oui, ça m’amusera !

Édouard. — Non, non, ça ne vous amuserait pas !

Charançon. — Si, il doit avoir une bonne tête.

Édouard, à part. — Oh ! le malheureux ! s’il savait ! (Haut.) Je vous en prie, Charançon, ne riez pas, je n’ai pas envie de rire.

Charançon. — Là ! là ! il ne faut pas vous désespérer ! Quoi ? le mari ne sait rien ?

Édouard. — Oh ! non.

Charançon. — Eh bien ! alors, vous connaissez le dicton : « Quand on le sait, c’est peu de chose, quand on l’ignore, ça n’est rien ! » Eh bien ! il l’ignore, c’est rien du tout…

Édouard, à part. — Ah ! Dieu…

Charançon. — Puisque je vous dis que c’est rien du tout… et puis vous savez, je suis là, moi… je suis un ami… et pour commencer, je ne vous quitte pas.

Édouard, bondissant. — Hein ? Comment, vous ne me quittez pas !

Charançon. — Tiens ! parbleu ! l’assistance d’un ami n’est pas de trop dans ces cas-là.

Édouard. — Mais vous ne pouvez pas ! C’est impossible !

Charançon. — Comment, je ne peux pas ? Ah ! bien, vous allez voir ça si je ne peux pas !… tu vas voir ça, Lambert, si je ne peux pas !

Édouard, à part. — Ah ! mon Dieu ! comment le renvoyer ?

Trois coups de timbre.

Page 1