Scène II.
LE VICOMTE, LÉONTINE.
Léontine. Quand le Vicomte paroît, elle se recule avec surprise & chagrin, & dit à part.
Ôciel ! c’est le Vicomte. Quel fâcheux contre-temps !
Le Vicomte, avec la plus grande émotion.
L’inquiétude de votre santé me ramène auprès de vous.
Léontine, à part.
Que lui dirai-je ? (Haut.) Je n’ai point dormi : je suis dans une agitation cruelle
Le Vicomte.
Je me promenois sous vos fenêtre, j’ai cru vous entendre marcher, & je suis monté.
Léontine.
Je vous remercie ; mais vous me ferez plaisir de me laisser seule.
Le Vicomte, à part.
Comme elle est pâle & défaite ! Ah ! je suis encore plus tremblant qu’elle… Ah, Madame !
Léontine.
Eh bien, qu’avez-vous ?
Le Vicomte.
Je n’ose vous demander un moment d’entretien. Je vous avouerai cependant que je le desire avec ardeur ; j’ai besoin d’ouvrir mon ame.
Léontine.
Vous m’étonnez ; que vous est-il arrivé ?
Le Vicomte.
Livré à mes réflexions depuis deux heures que j’ai quitté Dorothée, le desir extrême de vous parler avec confiance, m’a sur-tout engagé à venir vous importuner un moment. Je vous dirai même qu’avant d’arriver ici, j’en avois le projet. Mais toujours interrompus, nous n’avons été seuls ensemble que des instans.
Léontine.
Vous avez donc quelque chose d’important à m’apprendre ?
Le Vicomte.
Le secret de ma vie… Il est quatre heures… Si vous daignez m’écouter, cette confidence ne sera pas longue. Je ne vous demande qu’une demi-heure.
Léontine.
Il n’est que quatre heures. (À part.) Et il y auroit de la dureté à le refuser. (Haut.) Vous ne doutez pas de mon amitié, mon cher Vicomte. Tout ce qui vous touche m’intéresse vivement ; mais je suis bien lasse, bien abattue. Il faudra nous séparer bientôt.
Le Vicomte.
Croyez que je n’abuserai point de vos bontés. Dans une demi-heure nous nous quitterons, mais il faut que je vous parle, que je vous consulte.
Léontine.
De quoi donc s’agit-il ?
Le Vicomte.
Vous m’avez vu souvent triste, sombre, m’éloigner, faire de longues absences ; vous n’en devineriez jamais la cause ?
Léontine.
En effet, vous venez de passer encore huit mois dans vos terres ; je m’en suis étonnée plus d’une fois, mais je n’en ai point pénétré le motif.
Le Vicomte.
Eh bien, Madame, une passion invincible & secrette…
Léontine.
Vous y retenoit ?
Le Vicomte.
Je vous l’avoue, je vois votre surprise
Léontine.
Elle est extrême… Quoi ! vous connoissez l’amour ?
Le Vicomte.
Lui seul fait le destin de ma vie ; il a détruit ma tranquillité, mon bonheur ; il m’a fait éprouver des peines, des tourmens dont le récit vous toucheroit peut-être : je lui ai tout sacrifié, repos, ambition, société, plaisirs.
Léontine.
Quoi ! vous que j’ai cru si froid, si paisible ! Ah, mon cher Vicomte ! que cette confidence rend mon amitié pour vous & plus vive & plus tendre ! Je vous estimois : mais à présent l’intérêt le plus sensible, le plus vrai, m’unit à vous pour toujours.
Le Vicomte.
Hélas ! si vous saviez, si vous saviez, Madame, combien cet instant a de charmes pour moi !
Léontine.
Eh ! pourquoi m’avez-vous caché si long-temps vos sentimens secrets ? Doutiez-vous de mon cœur ? N’étiez-vous pas bien sûr qu’il partageroit toutes vos peines ?
Le Vicomte.
Ah ! si j’avois pu le croire, il y a deux ans que j’aurois parlé.
Léontine.
Je dois me plaindre d’une telle réserve : elle est offensante & cruelle.
Le Vicomte.
Offensante ! Non, croyez qu’elle ne l’est pas. Un obstacle insurmontable me forçoit au silence : d’ailleurs je voulois me guérir.
Léontine.
Dites-moi, sans doute vous êtes aimé ?
Le Vicomte.
Ah ! je n’ose m’en flatter encore : mais enfin je suis moins malheureux.
Léontine.
Si le devoir n’est pas contre vous, un amour si violent doit être partagé.
Le Vicomte.
Le croyez-vous, Madame ?
Léontine.
Aimable, fidèle & passionné, vous devez être aimé ; vous l’êtes, j’en suis sûre.
Le Vicomte.
J’aime avec excès ; jamais peut-être on ne fut aimé autant : voilà mon seul mérite & mon seul droit pour plaire.
Léontine.
Ah ! celui-là vaut tous les autres.
Le Vicomte.
Hélas ! que dites-vous, Madame ? Votre amitié veut flatter un malheureux qui ne peut s’abuser : & votre exemple ne détruit que trop un discours si séduisant.
Léontine.
Comment donc ?
Le Vicomte.
Cet amant caché qui vous adore vous a bien prouvé sa passion : & cependant votre ame insensible n’en est point attendrie. Ah ! si vous lui ravissez tout espoir, je n’en dois plus conserver.
Léontine.
Ne parlons pas de moi ; je ne suis occupée que de vous. Achevez, mon cher Vicomte, une confidence qui m’intéresse plus que je puis vous l’exprimer. Quels sont donc les obstacles qui s’opposent à votre bonheur ! L’objet que vous aimez sans doute est libre : mais sa naissance, son état peut-être…
Le Vicomte.
Non, Madame, à tous égards, le choix de mon cœur pourroit encore être celui de la raison. Ah ! que n’est-elle née dans un état obscur ! Qu’il m’eût été doux de lui sacrifier de vains préjugés, de mettre à ses pieds une fortune qu’un tel usage auroit pu seul me rendre précieuse ! mais je ne puis jouir d’une félicité si chère. Le sort a tout fait pour elle, & l’amour ne lui peut offrir qu’un cœur fidèle & passionné.
Léontine.
Chaque mot que vous prononcez redouble mon étonnement. Quoi ! vous savez aimer avec tant de violence ? Comment faisiez-vous donc pour cacher une ame si sensible ?
Le Vicomte.
Ah ! vous ne pourrez jamais comprendre combien cet effort m’a coûté.
Léontine, à part.
L’heure s’avance.
Le Vicomte.
Vous me plaignez donc ? Daignez me le redire encore ?
Léontine, à part.
Mon inquiétude s’augmente à chaque instant. (Haut.) Il est tard, séparons-nous. Adieu, mon cher Vicomte : demain je vous témoignerai mieux encore…
Le Vicomte.
Ah, Madame ! Si vous saviez tout ce qui me reste à vous dire. Je ne vous ai confié que la moitié de mon secret. Vous ignorez le nom de l’objet que j’aime, & cet objet, vous le connoissez, vous pouvez tout sur lui.
Léontine.
Ah ! parlez ? si je puis vous être utile, comptez sur tous les soins de la lus sincère amitié.
Le Vicomte.
Vous me promettez donc de ne point mettre d’obstacles à mon bonheur.
Léontine.
Qui, moi ? Vous pourriez penser ?…
Le Vicomte.
Hélas ! Madame, malgré cette assurance, ma bouche n’ose encore prononcer un nom si chéri. Jusqu’ici renfermé dans le fond de mon cœur, je crains de le laisser échapper. Ce n’est qu’au silence que j’ai dû peut-être les plus doux momens de ma vie. Si j’allois perdre jusqu’à cet espoir que vous venez de me donner !
Léontine, à part.
Il ne finit point ; le temps s’écoule. Quelle affreuse contrainte ! (Haut.) Mais quelle heure est-il ?
Le Vicomte.
Je ne croyois pas qu’il fût si tard.
Léontine.
Comment ?
Le Vicomte.
Il est cinq heures.
Léontine.
Cinq heures ! Ah, Dieu ! Partez, laissez-moi, de grace… Que vois-je ? Le jour paroît. Ô Ciel ! éloignez-vous.
Le Vicomte.
Vous pâlissez.
Léontine, se laissant aller dans un fauteuil.
Que vais-je devenir ?
Le Vicomte, s’approchant & saisissant une de ses mains pendant qu’elle se couvre le visage de l’autre.
D’où peut naître ce trouble cruel, cet effroi que vous voulez en vain cacher ? Ah, Madame ! quand je viens de vous ouvrir mon âme, ne puis-je prétendre à mon tour ?…
Léontine.
Par pitié, laissez-moi. N’entends-je pas du bruit ? (Elle se lève avec précipitation.)
Le Vicomte.
Je ne puis vous quitter dans l’état où vous êtes, sans apprendre du moins les raisons de ce désordre affreux.
Léontine.
Ô Ciel ! à quelle humiliation me vois-je réduite ! Il faut donc avouer…
Le Vicomte.
Parlez, Madame : c’est l’ami le plus tendre qui vous en conjure.
Léontine.
Eh bien, cet Inconnu… cet Amant que vous croyez que je dédaigne…
Le Vicomte.
Achevez.
Léontine.
Je consens à le voir : je l’attends.
Le Vicomte.
Pourquoi rougir d’une démarche où la curiosité seule vous engage !
Léontine.
Non, non, connoissez mon âme toute entière. Un mouvement surnaturel, un sentiment plus fort que ma raison, me maîtrise & m’entrave. Je le connois, je cesse de m’abuser, & j’y cède enfin. Que vois-je ! vos yeux se remplissent de larmes ; vous pleurez. Ah, mon ami ! que cette sensibilité me touche vivement ! Hélas ! devois-je m’attendre à tant d’indulgence !
Le Vicomte.
Seroit-il possible, vous ! Léontine… Vous aimeriez ?
Léontine.
Vous jugez combien cet étrange aveu doit me coûter : mais vous en êtes digne.
Le Vicomte.
Oui, j’en suis digne, oui…
Léontine.
Hélas ! l’heure est passée ; il ne vient point.
Le Vicomte.
Il va paroître ; en pouvez-vous douter ? Il va tomber à vos pieds, le plus heureux, le plus fortuné de tous les hommes. (Il se jette à ses pieds.)
Léontine.
Que vois-je !… que faites-vous !
Le Vicomte.
Ah ! le méconnoîtrez-vous toujours ?
Léontine.
Qu’entends-je, grand Dieu ! se pourroit-il ?
Le Vicomte.
Oui, c’est moi, oui c’est l’amant le plus passionné.
Léontine.
Vous, ô Ciel !…
Le Vicomte.
Voilà mon secret tout entier.
Léontine.
Quoi ! c’est moi que vous aimez depuis huit ans ?
Le Vicomte.
Pardonnez-moi des détours, un mystère dont l’amour doit être l’excuse. Hélas ! je me suis peut-être égaré ; je voulois toucher votre cœur, & non le surprendre. Trop de délicatesse m’a fait employer des artifices qu’elle-même condamne à présent ; c’est dans le moment où votre bouche vient de prononcer un aveu, que j’aurois acheté de ma vie. Mais, Madame, je vous rends à vous-même, à vos réflexions ; vous êtes toujours libre ; vous n’avez rien promis, disposez de ma destinée.
Léontine.
Oui, si je ne vous devois pas le bonheur le plus doux & le plus inespéré, j’aurois peine, je l’avoue, à vous pardonner ces craintes injurieuses qui m’outragent. Quel moment choisissez-vous pour me livrer de nouveau à cette défiance cruelle ? Quoi ! vous pourriez me croire assez ingrate pour balancer encore ?
Le Vicomte.
Vous ne me devez rien ; je n’ai suivi que les mouvemens de mon cœur, n’écoutez que le vôtre.
Léontine.
Eh bien, tout ce que la reconnoissance, l’amitié, l’amour peuvent inspirer de plus tendre, de plus passionné, je le ressens, je l’éprouve pour vous.
Le Vicomte.
Ah ! qu’ai-je fait pour mériter une félicité qui surpasse mille fois mes espérances ?
Léontine.
C’est donc vous que j’aimois !… Cette passion que vous me dépeigniez tout à l’heure avec des traits si touchans, cet amour que vous nourrissez depuis huit ans, quoi, j’en étois l’objet ! Malheureux ! que de tourmens je vous ai causés ! Ah ! ma tendresse pourra-t-elle les réparer ? Voilà désormais le soin, l’occupation unique & chère de ma vie ? Ah, Dieu ! que n’avez-vous parlé plutôt ? Fait pour plaire & pour séduire, il ne vous manquoit, à mes yeux, que cette ame sensible que vous me cachiez. J’ai pu la méconnoître, la taxer de dureté, d’indifférence, la déchirer tant de fois !
Le Vicomte.
Eh ! pouvois-je trop acheter ce comble de bonheur ? vous m’aimez !
Léontine.
Je vous aime, comme je n’ai jamais aimé, c’est tout vous dire ; vous le savez, hélas ! Ah ! puis-je me rappeler sans frémir ce temps affreux, où victime d’une passion insensée, chaque jour, par une cruelle confiance, j’enfonçois le poignard au fond de votre cœur. Vous m’écoutiez, & je vous désespérois. Eh bien, retracez-vous ces sentimens si tendres, si violens, que je vous dépeignois alors, & croyez que ceux que vous m’inspirez sont mille fois plus vifs encore, & plus passionnés.
Le Vicomte.
Ainsi donc ce qui fit mon plus grand tourment, va servir désormais à ma félicité. Si ce triste souvenir s’offre jamais à ma pensée, je pourrai me dire, elle m’aime encore mieux. Mais concevez-vous bien tout ce que vous faites pour mon bonheur ?
Léontine.
Puis-je égaler jamais ce que vous avez fait pour moi ? Vous m’avez tout sacrifié, je vous dois tout ; vos conseils pendant huit ans m’ont guidée ; votre vertu, votre sagesse me rappeloient à la raison. Sans vous que serois-je devenue ? Ah ! chaque souvenir, chaque trait de ma vie que je me rappelle est un nouveau sujet de reconnoissance qui me lie, qui m’attache à vous. Votre conduite, votre générosité n’ont point d’exemple, & n’auront jamais de modèle. Ah ! qu’il est doux d’admirer ce qu’on aime ! Que vous me faites bien connoître ce sentiment délicieux dont je n’avois pas d’idée !