Scène 3
ROBERT, GUILLAUME
Robert, très ému
Guillaume !
(Guillaume est en grand deuil. Il entre lentement, traverse l’atelier et va s’asseoir en silence sur le divan.)
Robert
Mon pauvre Guillaume !
Guillaume
Oui. Ton pauvre Guillaume. Je viens du cimetière. J'ai été prier.
Robert
Mon pauvre ami !
Guillaume
Je viens te dire adieu.
Robert
Comment, adieu ?
Guillaume
Oui. Je ne peux plus vivre ainsi. J’ai essayé… Mais non. Impossible !
Robert
Que vas-tu faire ? Voyager ?
Guillaume, d’un ton étrange
Oui, c’est cela : voyager. Loin, Très loin.
Robert, après un lourd silence
Depuis cinq semaines… depuis l'affreux malheur, je t’attendais… puisque tu ne voulais recevoir personne…
Guillaume, farouche
Personne !
Robert
… Pas même moi…
Guillaume, même jeu
Pas même toi ! (Se reprenant :) Je te demande pardon… Vois-tu, il ne faut pas m’en vouloir. Mon malheur m’a exaspéré. Je vis dans une sorte d’égarement… et aussi de révolte ! J’en veux au monde entier !… Je suis injuste, je le sais. Mais ma douleur est si atroce ! Il me semble que c’est de ma faute ; que j’aurais pu prévoir cette catastrophe ; que je n’aurais pas dû la laisser partir, elle que j’adorais, qui était toute ma vie… et que j’ai retrouvée brûlée, défigurée…
Robert
Ah ! Tais-toi !
Guillaume
Quel cauchemar ! qui me poursuivra jusqu’à ma tombe ! Quel calvaire !
Robert
Tais-toi ! Tais-toi !… (Un temps.) Lorsque j’ai appris par les journaux du soir, la terrible catastrophe du train par lequel ta femme était partie à Nice, j’ai couru chez toi… Tu savais déjà le malheur, tu n’étais plus là…
Guillaume
Oui. J'étais au Cercle quand j’ai entendu crier dans la rue l'épouvantable nouvelle. Je suis descendu comme un fou. Une auto passait. J’ai dit au chauffeur : « Laroche ! » Il ne comprenait pas. Il a fallu que je le supplie pour qu’il me conduise… Nous sommes arrivés le lendemain matin !… Ah ! mon pauvre ami, quelle horreur ! Quelle horreur !… Des heures et des heures, je me suis traîné parmi les décombres, les cadavres, pour chercher son corps… J’avais les vêtements, les mains rouges de sang… Ah ! ces faces défoncées ! Ces yeux crevés qui pendaient sur les joues broyées ! Ces mâchoires aux dents cassées, qui semblaient encore hurler au secours !… Tiens ! à un moment, parmi les débris, j’ai aperçu une main blanche qui se tendait vers moi, — une main de femme… Je l’ai prise… j’ai tiré… J’ai ramené la main avec le bras !… Et je n’ai jamais su à qui cette pauvre petite main-là appartenait.
Robert
C’est épouvantable !
Guillaume
Comment ai-je eu la force de continuer mes recherches à travers ce charnier ? Je ne sais pas ! Les ressources nerveuses sont inépuisables… Enfin, je l'ai reconnue… parmi les morts. On avait transporté son pauvre corps défiguré dans une salle de la gare. On l’avait recouvert d’un drap mortuaire… Tout mon bonheur tenait, sous ce linceul !…
Robert
Tu es sûr ?… C’était elle ?… Tu l’as bien reconnue ?
Guillaume
Oui.
Robert
Son visage ?…
Guillaume
Oh ! bien sûr, je n’ai pas reconnu ses traits… ni son corps… puisqu’elle était écrasée… Elle avait été serrée, paraît-il, entre deux banquettes…
Robert
Oh !
Guillaume
Oui, c’est horrible… Mais, à certains détails, je ne pouvais pas me tromper… Tiens, voilà ce que j’ai retrouvé sur elle.
Robert
Quoi ?
Guillaume, lui montrant plusieurs objets qu’il a pris dans sa poche
Ceci.
Robert
Un porte-cigarettes en or ? Mais cela pouvait appartenir à une autre femme. Si tu n'as trouvé que…
Guillaume
Et cela ?
Robert
Son petit sac !
Guillaume
Tu vois ! Il ne peut pas y avoir de doute. Tu reconnais toi-même que ce sac appartenait à Simone… Elle crispait — là — ses doigts raidis… Il a fallu briser les petits os pour avoir le sac !…
Robert
Ah !
Guillaume
Le lendemain, je suis reparti pour Paris avec le corps de ma pauvre chérie… Je l’ai fait enterrer dans notre caveau, auprès de ma mère. Je n’ai voulu avertir personne…
Robert
Et depuis, qu’as-tu fait ?
Guillaume, exalté
Depuis, je me suis enfermé chez moi. J’y ai connu des heures de révolte, de folie… J’étalais ses robes, ses bijoux, toutes les choses qu’elle a portées. Je les respirais. Et je restais là, des heures, comme un maniaque, comme un fou, à chercher le parfum de son âme, son âme si droite…
Robert
Oui, oui, c’était une adorable créature !
Guillaume
Tu ne peux pas savoir, toi !
Robert
Mais si ! C’est une affreuse perte…
Guillaume
Une perte irréparable !… (Un temps.) Tiens, regarde sa petite glace… Tu sais : cette petite glace qu’elle avait si peur de casser. Elle était là, intacte, — avec ce revolver, que je lui avais donné par précaution, à cause de la villa isolée de là-bas…
Robert, avec une sourde inquiétude
Il est chargé ?
Guillaume, gravement
Oui, il est chargé. Il y a là-dedans de quoi se défendre contre la vie, contre le souvenir, contre la douleur…
Robert
Guillaume !
Guillaume
… Et le jour où je ne pourrai plus la supporter, cette douleur…, ce jour-là… (Il appuie le canon du revolver contre sa poitrine.)
Robert, lui saisissant le poignet et s’efforçant de lui arracher l’arme
Guillaume !
Guillaume, lui résistant
La vie n’est plus possible ! Laisse-moi !
Robert, même jeu
Tu es fou ! Je ne veux pas…
Guillaume, même jeu
Tu n’as pas le droit de m’empêcher…
Robert, même jeu
Si !
Guillaume, cédant
Puisque je te dis que je n’en peux plus !
Robert, mettant l’arme dans la poche de sa veste
Àla longue, ta douleur s’apaisera. Guillaume, je t’en supplie, calme-toi !
Guillaume
Rends-moi ce revolver !
Robert
Non !
Guillaume
Si tu as un peu de pitié pour moi, rends-le-moi !
Robert
Plus tard. Quand tu seras tout à fait calme ; Guillaume, il faut vivre ! Du moins, il faut essayer de vivre !
Guillaume
Ah ! c’est fini, maintenant. Ma vie est brisée… Je l’aimais tant !… Adieu !
(Ils se serrent la main avec une grande émotion. Guillaume sort.)