‹ L’Amour après le crimeChapitre 3 sur 7 · 03

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Un des clients remarqua :

— Qu’est-ce qu’elle a donc ta bonne, Jeanne, depuis quelques jours ? Elle a une véritable tête d’enterrement !

— Hé ! Je n’en sais rien ! riposta la patronne. Pas moyen de lui arracher la moindre parole ! Elle est tellement renfermée !

— Peut-être bien qu’elle a des chagrins d’amour ! émit quelqu’un d’autre. Ce sont des choses qui arrivent, même à son âge…

Un garçon attablé seul dans un angle du bistro releva la tête à ces dernières paroles et regarda ses compagnons avec inquiétude. C’était le Vincent. Lui aussi, ses camarades le plaisantaient plus que jamais depuis quelque temps, parce qu’il s’isolait et se mettait à boire.

— Dis donc, est-ce que c’est ta bonne amie qui te fait des misères, que te voilà tout « perdu » ? lui demandait-on.

Et les autres de s’esclaffer. Mais lui se fâchait ou, au contraire, paraissait ne pas entendre. Ce soir-là, il sembla frappé par la remarque qu’on venait de faire au sujet de Maria et son front se plissa sous l’effort de ses pensées. Jeanne sortit de bonne heure, comme elle en avait pris l’habitude depuis qu’elle était amoureuse, et trop souvent au gré de ses clients. Déjà, dans la ville, on parlait de ses amours avec le Frisé.

Vincent attendit que tout le monde fût parti, afin de demeurer en tête à tête avec Maria. La servante, qui ne se souvenait plus de sa présence, fronça les sourcils lorsqu’elle le vit s’approcher d’elle. Est-ce qu’il allait encore la raser celui-là ? Il tombait bien !

La pauvre fille s’était vaillamment efforcée de surmonter sa souffrance. Jacques ne voulait plus d’elle ? Eh bien ! tant pis ! Il n’y avait pas grand regret à avoir d’un garçon qui se révélait comme les autres, qui méconnaissait un sentiment profond et tendre pour courir lui aussi après une gueuse !… Elle oublierait, elle se consolerait…

Pourquoi fallut-il qu’inconsciemment cruelle, sa maîtresse réveillât à chaque instant, par des confidences ou simplement par l’éclat d’une joie insolente, la souffrance de la jeune fille ? Ce constant rappel de sa blessure l’empêcha de la cicatriser. Loin de se résigner, Maria sentit s’exaspérer sa souffrance et sa haine. Haine pour Jeanne d’abord, mais pour Jacques surtout, dont le dédain l’avait cruellement fustigée. Ah ! pouvoir se venger de lui ! Des idées de meurtre, peu à peu, germèrent dans cette cervelle primitive, excessive dans la haine comme dans l’amour.

— Le tuer ! pensa-t-elle, cela seul pourrait me satisfaire. Je les atteindrai ainsi tous les deux, elle et lui !

Pour l’instant, c’était la vue de Vincent qui l’irritait :

— Va-t-en ! ordonna-t-elle. Que me veux-tu encore ? Il est l’heure de fermer.

— Ne te fâche pas, Maria ! répliqua-t-il d’un ton humble. Je ne fais rien de mal… Je voudrais te dire… Est-ce vrai ce qu’on raconte, que tu es malheureuse ?

— Qui dit cela ? cria-t-elle avec colère. Et toi, de quoi te mêles-tu ?

— C’est par amitié pour toi, parce que je t’aime, tu le sais bien…

— Bel amour ! ricana-t-elle.

Il ne se rebuta point :

— Maria, je t’aime tellement… Crois-tu pas que tu serais heureuse avec moi ? D’abord j’ai de bons bras. Je gagne bien ma vie. Tu pourrais quitter ce métier pénible et nous aurions une petite maison, et nous serions tranquilles…

Elle le regarda soudain avec plus d’indulgence, touchée peut-être au fond d’elle-même par cette passion naïve.

— Tu m’aimes donc tant que cela ? demanda-t-elle.

— Oh ! Maria, jusqu’à la mort…

— Jusqu’à la mort ? C’est-à-dire ?… Est-ce que tu commettrais un crime pour m’avoir ?

Il recula, effrayé :

— Un crime ?

— Écoute, Vincent. Je ne puis pas être encore à toi parce qu’il y en a un autre qui me veut aussi et qui menace de me tuer si j’appartiens à un autre.

— Qui ça ? gronda-t-il.

— Jacques le Frisé.

Vincent eut un regard douloureux.

— Lui ? Ah ! oui, il est beau. Les femmes sont folles de lui. Mais, toi, tu ne l’aimes donc pas ?

— Non, dit-elle. Il me déplaît et je sais qu’il me rendrait malheureuse. Je lui résiste de toutes mes forces, mais tu comprends… tant qu’il vivra je n’oserai pas être à un autre ; il me fait trop peur. Je sais bien qu’il exécuterait ses menaces !

Vincent demeura un long moment silencieux. Maria devinait le pénible travail de la réflexion dans ce cerveau obtus et en attendait le résultat avec une certaine angoisse. Il dit enfin :

— Alors… si je te débarrassais du Frisé, tu serais à moi ?

— Je te le promets.

— Oh ! Maria, Maria, comme tu me rends heureux. C’est trop beau ! Me permets-tu de t’embrasser ?

— Si tu veux, dit-elle résignée. Et elle tendit sa joue qu’il baisa gauchement. Elle ajouta :

— Alors, souviens-toi bien ! Tu ne m’auras qu’à cette condition. Et surtout, sois prudent, que l’on ne puisse pas nous soupçonner !

— Sois tranquille, affirma-t-il, personne ne pourra se douter. N’aie pas peur ! Tu seras vite débarrassée de ce vaurien ! Je lui réglerai son compte.

Il partit et Maria, assurée de ce qu’il tiendrait sa parole, retrouva, les jours suivants, une sorte de gaieté nerveuse qui surprit et rassura sa patronne.

⁂

Toute la petite ville était en émoi :

— Quelle affreuse chose ! Vous êtes au courant ? commentaient entre eux les ouvriers qui avaient tous, plus ou moins, connu Jacques le Frisé.

— Oui. Qui a pu faire ça, et pourquoi ? s’interrogeait-on.

Et bien des suppositions naissaient.

C’était un chiffonnier qui, furetant de côté et d’autre dans sa ronde matinale, avait le premier, à l’aube, découvert le cadavre dans un terrain vague avoisinant les usines. Le brave homme, bouleversé, avait couru prévenir la police.

Les gendarmes étaient venus aussitôt. On avait fait des constatations, on avait emporté le corps déjà froid et, bientôt, on avait pu l’identifier : c’était celui d’un nommé Jacques Martel, dit le Frisé, ouvrier d’usine. Il portait à la gorge une affreuse blessure provenant d’un coup de couteau, semblait-il. Le suicide avait été écarté puisqu’on ne retrouvait pas l’arme qui l’avait produite. Il s’agissait sans aucun doute d’un crime.

Il s’agissait sans doute d’un crime.

La patronne de l’estaminet « Chez Jeanne » sut la chose vers les sept heures. Elle n’était point sortie, cette nuit-là, et venait précisément de se lever. Tandis qu’elle s’occupait du ménage, aidé de Maria, quelqu’un se précipita dans la salle du café :

— Marne Jeanne ! Mame Jeanne ! Savez-vous ce qu’on vient de découvrir ? C’est une chose épouvantable !

— Quoi ? questionna la patronne.

— Jacques le Frisé… Il a été trouvé assassiné dans un terrain vague, la gorge ouverte. Les gendarmes l’ont emporté…

— Oh ! Mon Dieu !

Un double cri avait retenti, l’un déchirant, inhumain, et la patronne s’était abattue derrière son comptoir. L’homme, interdit, et Maria, elle-même toute tremblante et plus blanche qu’une morte, se portèrent à son secours :

— Voyons, madame Jeanne, voyons, remettez-vous !

Pour la faire revenir à elle ils durent lui verser entre les lèvres quelques gouttes d’un puissant armagnac. Alors elle reprit sa connaissance, mais aussitôt se mit à gémir et à supplier :

— Ce n’est pas vrai, monsieur Antoine, dites-moi que ce n’est pas vrai ce que vous venez de m’annoncer. C’est une horrible plaisanterie ?

Comme l’homme ne lui répondait pas, elle se mit soudain à sangloter et à hurler comme une bête blessée :

— Jacques, mon petit Jacquot, je ne te reverrai plus ? Oh ! qui donc qui a fait cela ? Celui-là il paiera cher…

Maria se tenait auprès d’elle, pâle, les yeux fixes, les muqueuses décolorées, pétrifiée eût-on dit. Le café s’était peu à peu rempli de monde et l’on regardait avec un peu de compassion, et beaucoup de curiosité, la malheureuse patronne.

— Je veux le voir ! cria-t-elle. Où est-il ? À la gendarmerie. Laissez-moi y aller !

Elle écarta violemment ceux qui cherchaient à la retenir, courut d’une traite jusqu’à la gendarmerie où l’on vit arriver cette démente :

— Jacques, je veux le voir ! Conduisez-moi auprès de lui !

— Qui êtes-vous, madame ? lui demanda le brigadier.

— Je suis Jeanne, sa maîtresse, sa femme… Est-ce vrai, dites, qu’on me l’a tué ? Laissez-moi le voir !

Les hommes comprirent de quoi il s’agissait. Ils conduisirent Jeanne auprès du cadavre. Alors une scène déchirante eut lieu. La femme se jeta sur le corps qu’elle étreignit avec une violence désespérée :

— Jacques, mon Jacquot, réponds-moi ? Ce n’est pas vrai… Oh ! dis, tu m’entends ? Tu vas te réveiller.

Mais elle se recula, horrifiée, à la vue de l’atroce blessure.

— Ah ! qui a fait cela ? hurla-t-elle. Où est l’assassin que j’aille l’étrangler !

Les gendarmes durent l’entraîner et s’efforcèrent mais en vain, de la calmer. Il fallut qu’un docteur vînt lui faire une piqûre de morphine. Alors, seulement, elle finit par s’endormir.

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