‹ L’Amour après le crimeChapitre 4 sur 7 · 04

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Une enquête fut aussitôt entreprise pour découvrir l’auteur inconnu du crime. Et, naturellement, elle s’orienta dès le début du côté du drame passionnel.

Il était établi, en effet, que la victime était depuis une date récente l’amant de la tenancière du café, laquelle avait manifesté si violemment son désespoir. D’autre part, auparavant, la femme avait eu pas mal d’amants parmi les habitués de son établissement. Elle était facile, disait-on, et les hommes tenaient à elle… Il était donc tout naturel de songer que c’était un rival jaloux qui s’était vengé et avait fait le coup.

Quant à Vincent, on ne le soupçonna même pas. À vrai dire il avait agi si adroitement qu’aucun indice ne pouvait le trahir. Des empreintes étaient impossibles à relever, le sol étant trop sec et trop dur. Quant à l’arme du crime, son couteau de poche, elle était bien cachée et nul ne la découvrirait. Certes, il avait bien pris ses précautions ! Personne ne l’avait vu lorsqu’il avait suivi Jacques, à la tombée de la nuit, pour l’assaillir brutalement et par derrière, en un endroit isolé et absolument désert.

D’ailleurs, qui eût songé à imaginer le meurtrier en cet « innocent » qui n’avait aucune raison d’en vouloir à Jacques et ne pouvait compter parmi les amants de la belle cabaretière ? La seule idée eût fait sourire de ce « simple d’esprit » accomplissant sans se trahir un crime aussi audacieux. L’amour sans doute rend ingénieux, même les plus primitifs. Mais c’était là une remarque qui n’avait point frappé messieurs les magistrats !

Après l’autopsie, qui ne révéla rien de spécial sauf que le pauvre garçon était mort, comme on le présumait, de l’hémorragie provoquée par la section de sa carotide, Jacques fut enterré, simplement, dans le cimetière de la petite ville. Un seul de ses frères, sur les trois qui lui restaient, s’était dérangé pour suivre le convoi avec sa femme. Mais Jeanne, en grand deuil, tint à l’accompagner jusqu’au bout. Ses larmes bruyantes émurent les assistants. Près d’elle, la douleur silencieuse de Maria passait inaperçue…

Vincent attendit quelques jours avant de revenir au café où la mort mystérieuse de Jacques défrayait toujours les conversations, lorsque la patronne n’était pas là. Pourtant il lui brûlait de venir réclamer sa récompense et il ne tarda pas à reparaître.

Jeanne, on ne la voyait presque plus. Mais Maria était toujours là, servant les clients de son air lointain d’hallucinée. Jamais plus on ne la voyait sourire, et c’est à peine si elle répondait quand on lui posait une question. Décidément, le bistro devenait lugubre, et les clients de plus en plus le désertèrent.

Vincent entra, le cœur battant d’émotion, alla s’asseoir à une table et appela Maria :

— Monsieur désire boire ? demanda-t-elle, sans paraître remarquer ses coups d’œil.

Il s’était attendu à ce qu’elle lui manifestât sa joie et sa gratitude. Il fut très surpris de lui voir cet air sombre et triste. Est-ce qu’elle n’était pas contente ? Mais c’était peut-être par prudence ? Il répondit en bégayant à la question et attendit que l’occasion se présentât de parler seul à seule à la servante.

Mais cette occasion souhaitée ne s’offrit pas. Maria, d’ailleurs, ne faisait rien pour la faciliter, et au contraire semblait s’appliquer à fuir le jeune homme. Vincent ne comprenait plus… Plusieurs fois il essaya d’aborder à voix basse le sujet qui lui brûlait les lèvres, mais elle le regarda d’un air si sévère qu’il n’insista pas.

Alors il guetta les sorties de la jeune bonne, Maria, qui se méfiait, s’absenta le moins possible et seulement aux heures où il était occupé à l’usine. Un jour, pourtant, il parvint à la rejoindre dans la rue :

— Maria, supplia-t-il, Maria, pourquoi me fuis-tu ?

Elle le regarda avec une sorte de haine :

— Qu’est-ce que tu me veux ?

— Mais Maria, fit-il inquiet, est-ce que tu ne te souviens pas de ce que tu m’as promis. J’ai tenu ma parole, je t’ai délivrée de celui qui…

Les yeux de la servante luisirent et elle l’interrompit violemment :

— Ah ! tais-toi !…

Mais soudain elle comprit l’imprudence qu’il y aurait à irriter cet homme dont elle était à présent la complice et, se radoucissant :

— Je sais ce que j’ai promis, dit-elle, mais attends un peu. Il faut être prudent en ce moment parce que la police pourrait se méfier. Il ne faut pas attirer son attention, comprends-tu ? Que l’on sache que Jacques m’ait fait la cour, que vous étiez rivaux, et nous serions repérés. Et même, tu devrais partir maintenant. Il ne faut pas qu’on nous voie ensemble.

Il dit, buté, mal convaincu :

— Tu as promis…

— Je sais bien, et je ne te dis pas non ! Je te demande seulement de patienter un mois ou deux, ce n’est pas terrible !

Elle eut du mal à se débarrasser de lui. Enfin il s’éloigna de sa démarche de grand type déguingandé. Elle le suivit d’un long regard chargé de haine.

— Ah ! bien celui-là, il peut toujours attendre !…

Car elle le haïssait à présent. Avec cet illogisme et ce revirement subit de la femme elle le rendait seul responsable de son atroce souffrance. Elle n’avait point, en effet, cessé d’aimer Jacques et sa mort, qu’elle avait elle-même préparée, la plongeait dans un affreux désespoir. Une seule chose lui procurait une jouissance amère : la vue du déchirement de sa rivale. Jeanne, en effet, ne se consolait pas.

L’enquête, cependant, ne progressait pas. On avait vainement interrogé tous les habitués du cabaret, y compris Vincent qui accentuait sa bêtise et au sujet duquel on n’insista pas. Plusieurs pistes furent suivies, mais chacun des présumés assassins fournit un alibi reconnu exact et la justice dut bien s’avouer son insuccès.

Jeanne et Maria furent, elles aussi, interrogées. Elles fournirent tous les renseignements qu’on leur demanda et prouvèrent qu’elles n’avaient point quitté l’établissement à l’heure où, vraisemblablement, avait eu lieu le crime.

Vincent, pour obéir à Maria, pendant quelque temps ne se montra pas. Mais bientôt il n’y put plus tenir et oublieux de toute prudence, revint à la charge auprès de la servante dans l’estaminet même.

— Tiendras-tu ta promesse, oui ou non ? dit-il d’un ton menaçant.

— Tais-toi ! murmura-t-elle effrayée. On peut nous entendre.

— Ça m’est égal. Je ne veux plus que tu te moques de moi. Je veux ma récompense !

— Je te trouverai ce soir, à sept heures, derrière l’église, lui dit-elle à voix basse pour se débarrasser de lui.

Satisfait il n’insista pas. À l’heure dite il fut au rendez-vous, frémissant et un peu inquiet. Viendrait-elle ? Et alors, serait-elle à lui ?

Elle fut exacte et lui dit :

— Allons parle vite. Je n’ai pas longtemps. Que veux-tu ?

— Tu le sais bien, Maria, ce que tu m’as promis…

— Je t’ai demandé d’attendre.

— Non. J’en ai assez. Il faut t’exécuter, tout de suite, ou sinon…

Elle le regarda avec haine :

— Sinon, que feras-tu ?

— Je dirai aux juges la vérité, que c’est moi qui ai tué et que c’est toi qui m’y as poussé…

Elle eut un rire moqueur :

— Et moi je soutiendrai que ce n’est pas vrai. Qui te croira ? Quelles preuves as-tu ? Aucune. Et tu seras seul condamné !… Et même tiens ! si tu m’embêtes encore je te dénoncerai.

Il la regarda douloureusement :

— Oh ! Maria, comment peux-tu être si méchante ; Moi qui ai fait ce que tu as voulu…, moi qui me suis chargé d’un crime pour toi ! Tu n’as donc pas pitié ?

Elle lui dévoila le fond de son âme :

— Pitié ? Mais je te hais, ne comprends-tu pas ? Tu as tué le seul être que j’aimais ! Tu me fais horreur !

Il la regarda d’un air hébété, assommé par cette révélation.

— Tu l’aimais… Alors, pourquoi m’as-tu ordonné de le tuer ?

— Moi ? Jamais je ne t’ai demandé une chose pareille ! Ou bien, si je te l’ai demandée c’est que je ne savais pas ce que je disais. Il ne fallait pas me croire ! Il ne fallait pas m’obéir ! Jacques ; mon bien-aimé, comment aurais-je pu désirer sa mort ? Ah ! va-t-en, toi, ta vue m’est odieuse ! Et j’ai un désir violent de te livrer à la justice.

Il la quitta, absolument dérouté, et s’éloigna en proférant de vagues menaces.

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