‹ L’Amour après le crimeChapitre 5 sur 7 · 05

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Jeanne avait repris, au bout de quelques semaines, sa tâche habituelle dans son café. Sa révolte et son désespoir s’étaient apparemment calmés. Mais son caractère avait changé. Elle, si joviale, d’humeur facile autrefois, était devenue irascible et méchante. À tout instant elle s’emportait soit contre les clients, soit, surtout contre Maria dont la vue semblait l’exaspérer. La jeune fille, elle-même peu patiente, lui répondait et il s’ensuivait de fréquentes disputes.

Une scène éclata un soir en présence de la clientèle, sur un reproche manifestement injuste de Jeanne.

— Si vous n’êtes pas contente, répliqua Maria furieuse, faites votre ouvrage vous-même ! Moi, j’en ai assez de ne récolter toujours que de l’injustice et des réprimandes en échange de mes services.

— Voyez-moi cette insolente ! fulmina Jeanne. Eh bien ! ma fille, si ça ne te plaît pas, tu n’as qu’à t’en aller, je ne te retiens pas. Je n’aurai guère de peine à te remplacer. Une fainéante, une bonne à rien…

Maria devint blême :

— Ah ! gronda-t-elle, prenez garde à vos paroles ou…

— Quoi ? Tu me menaces peut-être ?…

Les clients durent intervenir :

— Voyons Jeanne, vous êtes bien nerveuse… Il ne faut pas vous irriter comme cela. Maria est une brave fille que vous appréciiez autrefois. Et toi, Maria, un peu de patience : ta maîtresse n’est pas méchante ; c’est le chagrin qui l’a rendue un peu plus irritable.

— Et moi, est-ce que je n’ai pas du chagrin aussi ? dit la servante. Si vous croyez que c’est drôle la vie ici ! Mais je m’en irai. Je quitterai cette méchante femme.

— Petite gueuse !

— Allons ! vous n’allez pas recommencer. Toi, Maria, tu ferais bien de monter dans ta chambre. Et vous, madame Jeanne, laissez-la faire ; demain cela ira mieux et vous vous réconcilierez.

Les deux femmes se conformèrent à ces sages conseils et la querelle parut apaisée. Mais le lendemain matin, les deux rivales étant seules, elle se ralluma plus violente. Jeanne s’était levée la première. Quand Maria descendit, sa patronne remarqua d’un ton acide :

— Eh bien ! Il ne faut plus t’en faire à présent. Tu te lèves à 7 heures, comme une princesse ! Si tu veux que je t’apporte ton déjeuner au lit ?…

— Je m’en vais, dit Maria pour toute réponse. Vous me réglerez mon compte.

— Ton compte ? Tu iras le réclamer chez le commissaire, si tu veux ! Tu me dois huit jours et je ne te paierai pas.

— Voleuse ! cria Maria. Oui, voleuse et lâche. Ce n’est pas la première fois que vous me prenez mon bien ! Mais je vous hais ! Ah ! si vous saviez à quel point je vous hais et je vous souhaite du mal !

Ces paroles, surtout le ton dont Maria les avait accompagnées firent longuement tressaillir sa patronne. Jeanne n’était pas mauvaise, seulement aigrie et malheureuse. Mais elle était attachée au fond d’elle-même à sa servante et de se trouver brusquement en face d’une ennemie qui lui criait sa haine la plongeait dans le chagrin et la stupeur.

— Tu me détestes, toi, Maria ? Que t’ai-je fait ?

— Ce que vous m’avez fait ? Vous osez me le demander ! Mais vous m’avez pris tout ce que je possédais : l’amour de mon Jacques, mon bonheur, ma seule raison de vivre… C’est de votre faute si j’ai voulu me venger… s’il est mort !

Elle avait dit ces derniers mots d’une voix assourdie, sans se rendre compte qu’elle venait de se trahir. Jeanne regarda sa servante avec une sorte d’horreur, les yeux soudain dessillés. Elle comprenait tout, maintenant. Maria… c’était elle… Elle était jalouse, parce qu’elle aimait Jacques, elle aussi, et que ce dernier l’avait délaissée pour sa patronne. Et elle s’était vengée, de cette façon atroce. Oh ! la misérable ! Jeanne éprouva le brusque désir de se jeter sur elle pour lui faire expier son crime sans attendre. Mais à ce moment des consommateurs pénétrèrent dans le café et elle comprit la folie du geste dont elle avait eu la tentation :

— Patience ! pensa-t-elle, j’aurai mon heure… N’ayons l’air de rien et ne la perdons pas de vue.

Àhaute voix, elle ordonna :

— Va servir ! Tu me dois huit jours, tu ne partiras pas avant.

Maria ne songea plus à s’insurger. Elle paraissait abattue, insensible. Elle avait tellement souffert depuis la mort de Jacques ! Déchirement, regrets, remords aussi peut-être… Maintenant elle était sans forces. Elle ne se demandait même pas si elle s’était trahie tout à l’heure, et ce qu’il adviendrait d’elle. Son sort ne lui importait plus.

Jeanne la surveilla étroitement, sans en avoir l’air, durant toute la journée, mais la servante ne parut pas le moins du monde disposée à s’enfuir.

Dans l’après-midi, la patronne prit une feuille de papier et écrivit :

« M. le Brigadier de gendarmerie, je dois vous informer d’un fait très important que je viens de découvrir. Il s’agit de ce crime récent dont on n’a pu connaître l’auteur, et qui eut pour victime mon pauvre Jacques, mon amant chéri. La coupable — car c’est une femme, — s’est dénoncée elle-même ce matin, dans un accès de haine : c’est ma propre servante, Maria. Elle m’a avoué avoir fait cela parce qu’elle aimait Jacques et qu’il la délaissait pour moi. J’ai eu peur qu’elle ne cherche à s’enfuir après s’être ainsi trahie. Mais elle semble plutôt abattue et indifférente. Je n’ose cependant pas la laisser, et c’est pourquoi je vous préviens par cette lettre qu’un de mes clients vous portera. Hâtez-vous de venir l’arrêter, je ne pourrai sans trembler maintenant de peur, passer une nuit de plus avec cette criminelle. »

Elle signa la lettre, la cacheta et la confia en grand secret à un client qui se trouvait là.

— Voulez-vous me rendre un service ? Il faut porter cela tout de suite à la gendarmerie. C’est très grave et très urgent. Je puis avoir confiance ?

— Certainement, madame Jeanne. J’y vais directement, n’ayez crainte.

Le reste de l’après-midi, Jeanne attendit dans une impatience et une inquiétude mal dissimulées. L’homme avait-il bien fait la commission ? La justice la croirait-elle ? Viendrait-on arrêter Maria ?

Ce fut vers les six heures que les silhouettes de deux gendarmes se profilèrent dans l’encadrement de la porte. Jeanne et Maria, toutes deux là, se regardèrent, également pâles.

— C’est vous qui m’avez dénoncée ! siffla Maria. Vipère !

Les gendarmes s’étaient approchés de la servante.

— Vous êtes bien M Maria Drouard, domestique de ce café ? Il faut venir avec nous. Nous avons reçu l’ordre de vous emmener.

— On m’arrête alors ? Sous quel motif ?

— L’assassinat de Jacques Martel.

— C’est faux ! dit Maria. Ce n’est pas moi qui l’ai tué.

— Ce n’est pas notre affaire ! Vous vous justifierez plus tard, si vous le pouvez. Allons ! suivez-nous.

La servante ne protesta plus. Elle sortit avec les deux hommes, sans avoir daigné jeter un regard à sa maîtresse.

⁂

La nuit tombait. Maria, dans sa prison que l’ombre envahissait de façon sinistre, attendait sans révolte, presque sans souffrance, qu’on vînt la quérir pour l’interroger. Sa vie avait cessé du jour où Jacques était mort. Alors que lui importait, maintenant, la justice des hommes ? Dirait-elle la vérité aux juges ? Dénoncerait-elle l’ « innocent » ? Il le faudrait bien, et d’ailleurs, ne devrait-il pas expier, lui aussi l’ignoble crime ? Quant à Jeanne… Maria eut un sourire cruel… Elle savait maintenant d’où provenait le coup qui l’avait frappée dans la mort de son amant. La vengeance avait atteint son but. Et pourtant… L’autre était libre, l’autre était vivante ! Ah ! c’est elle qu’il aurait fallu tuer au lieu de Jacques !

On lui apporta son dîner. Mais elle n’avait pas faim. Elle demeura tapie dans son coin, sans faire un mouvement. Il lui sembla que l’ombre qui obscurcissait de plus en plus la lugubre cellule envahissait aussi son cerveau. Les souvenirs se mirent à danser dans son esprit… Bientôt elle sombra dans l’inconscience.

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