06
De nombreux témoins, dont la plupart étaient à peine vêtus, assistaient impuissants et épouvantés à l’extension rapide du sinistre. Les flammes, déjà, dévoraient la maison, dont une partie, par larges pans, s’était effondrée. Une fumée acre prenait les assistants à la gorge ou piquait les yeux si l’on se rapprochait trop.
— Comment donc que ça a pris ? demandaient les uns.
— Hé ! Sait-on ? Il n’y a pas un quart d’heure que l’alarme a été donnée. Et, voyez, ça brûle comme un feu de paille.
— Mais y avait-il quelqu’un là-dedans ? Où est la patronne ?
— On ne l’a pas vue, affirmèrent des gens.
— Les secours vont arriver trop tard, sûr ! C’est déjà à moitié consumé.
Soudain, dans la foule, un long cri d’horreur s’éleva. Une tête de femme venait d’apparaître à une fenêtre du premier étage de la maison en flammes.
— C’est la Jeanne, la malheureuse.
— C’est la Jeanne ! cria-t-on. Oh ! la malheureuse ! Jamais elle ne pourra s’en sortir ! Le feu l’environne. Et les pompiers ne sont pas là !
— Il faut pourtant essayer de la sauver !
Quelqu’un demanda :
— Et Maria, la bonne ? Est-ce qu’elle est là, elle aussi ?
— Mais non ! Vous ne savez donc pas ? Elle est en prison. Les gendarmes sont venus l’arrêter hier au soir. Il paraît que ce serait elle qui aurait tué Jacques le Frisé.
— Non ?… En tout cas, elle aura eu de la chance que son arrestation ait eu lieu hier ! Probable que sans cela elle se trouverait en ce moment dans la même situation que sa patronne. La pauvre femme !
C’était pendant la nuit que le feu s’était brusquement déclaré au cabaret de Jeanne. La tenancière était seule puisque, depuis quelques heures, Maria se trouvait en prison. Elle dormait sans doute profondément car elle ne s’était doutée de rien. Seule une forte odeur de fumée l’avait réveillée. Elle s’était levée pour voir ce qui se passait et avait manqué s’évanouir de terreur en voyant une lueur rougeâtre illuminer les autres pièces de la maison toutes emplies d’une fumée noirâtre. Affolée, elle avait voulu s’enfuir, mais avait été contrainte de reculer : l’escalier de bois qui conduisait au rez-de-chaussée était la proie des flammes. Il lui était impossible de passer là si elle ne voulait pas être étouffée ou brûlée vive.
Elle retourna dans sa chambre qui se trouvait dans une aile du bâtiment mieux respectée par le feu et se mit à la fenêtre pour appeler à l’aide. On la voyait. Mais qui aurait le courage de venir la délivrer ? La malheureuse se vit perdue.
C’était une voisine qui avait la première donné l’alerte quand elle avait aperçu ces lueurs rougeâtres. Mais le mal était déjà grand. On avait bien fait prévenir les pompiers de la ville la plus proche (la pompe de la localité, elle, n’était pas d’un grand secours). Seulement, quand ils arriveraient, avec ce maudit vent du sud ce serait peut-être fini.
— Les voilà ! Les voilà ! annoncèrent des voix.
C’est à ce moment qu’un fracas terrible se produisit, et tout un côté de l’immeuble s’effondra avec un craquement sinistre.
— Jeanne… Jeanne ! hurlèrent les gens.
On ne la voyait plus.
Bientôt, pourtant, elle reparut à la même fenêtre, du côté demeuré debout. Son visage reflétait une indicible épouvante ; elle jetait des cris et des supplications qui ne parvenaient pas aux assistants.
En quelques secondes les pompiers eurent installé la pompe et déployé leurs échelles. Pendant que les uns projetaient leurs jets sur les murs en flammes, les autres voulurent tenter de secourir la malheureuse.
La fumée et les flammes, à présent dévoraient toute la maison et Jeanne ne se montrait plus, soit qu’elle n’eût plus eu la possibilité d’approcher, soit qu’elle se trouvât déjà à demi-asphyxiée. Les sauveteurs, s’ils parvenaient jusqu’à elle, la retrouveraient-ils vivante ?
Une longue échelle s’éleva contre la paroi et l’un des hommes en escalada les marches. Il atteignait la fenêtre et s’apprêtait à l’enjamber. Les assistants suivaient ses mouvements avec angoisse… Une nouvelle clameur d’épouvante partit de la foule. Dans un bruit de tonnerre, toute la partie restante de l’édifice venait de s’écrouler, mettant à nu des pans de murs noircis, des meubles presque entièrement calcinés, de pauvres objets demeurés accrochés aux décombres. L’échelle fut redressée à temps pour que le pompier pût s’y raccrocher et être ramené sain et sauf.
Les témoins de la scène se regardèrent avec angoisse. De la maison il ne restait plus qu’un amas de ruines fumantes, mais qu’était devenue la malheureuse Jeanne ?
Les pompes fonctionnaient toujours, mais le feu s’était éteint de lui-même, faute d’aliments. Les pompiers se mirent aussitôt à l’œuvre, pour essayer de découvrir, vivant ou mort, le corps de l’infortunée victime. Ils durent fouiller longtemps. Ce n’est qu’au matin que leurs recherches leur permirent de découvrir le cadavre de Jeanne au milieu des décombres. Il était horriblement mutilé. Sans doute la femme avait-elle été à la fois écrasée et asphyxiée.
— La malheureuse ! dirent les gens apitoyés. Quel tragique destin aurait été le sien ! Son amant assassiné… Elle, succombant à cette mort affreuse !
Comme on allait l’emporter, un homme s’approcha. Il avait des yeux un peu égarés, des airs de dément, aux lèvres un sourire satisfait et méchant.
— Le Vincent… reconnurent quelques-uns.
Lui ne parut faire attention à personne mais demanda, en désignant le corps :
— Qui est là ?
— Jeanne, la pauvre femme, vous la connaissiez bien, vous Vincent ? Elle a succombé dans l’incendie de sa maison. Vous n’avez donc rien entendu ?
— Et Maria ? interrogea-t-il. Elle est morte aussi ?
— Mais non, puisqu’elle est en prison.
L’innocent parut étourdi par cette révélation :
— En prison ?… répéta-t-il.
— Hé ! oui, cela vous étonne, pas ? Et en effet personne ne s’attendait à ce coup de théâtre. On l’a arrêtée hier parce que c’est elle qui aurait tué Jacques Martel.
Vincent poussa un rugissement de rage :
— Elle m’échappe donc ! la gueuse !
Puis, avec une soudaineté telle que nul des assistants interloqués de cette scène ne put intervenir, il tira un couteau de sa poche en s’écriant :
— C’est moi qui ai tué le Frisé et mis le feu à la maison !
Et il s’enfonça le couteau dans la gorge…
⁂
L’enquête, plus tard, devait reconstituer les faits et établir la vérité, sans parvenir, d’ailleurs, à connaître le vrai fond du drame. En effet, l’unique survivante parmi les acteurs de cette terrible tragédie, Maria la servante avait déjà, dans sa prison, à demi perdu la raison. Et l’on ne put tirer d’elle que des renseignements très vagues.
Voici ce qui s’était passé :
Vincent, éconduit par celle qu’il aimait, s’était mis à ruminer des projets de vengeance. Elle ne voulait pas être à lui malgré les promesses faites, eh bien ! il la tuerait, comme il avait tué l’autre ! Pendant longtemps il chercha le moyen de réaliser son dessein. Mais il lui était difficile d’approcher de la servante qui ne quittait plus le café. En outre, dans cette âme de simple existait encore l’instinct de la conservation, une peur presque animale d’être découvert et puni. L’idée d’un incendie, où Maria succomberait et que l’on croirait accidentel, germa dans son esprit.
La veille de ce jour tragique, quand la nuit fut tout à fait tombée, il se glissa dehors avec prudence, en se dissimulant, et se mit à rôder autour de la maison endormie. L’immeuble comprenait deux étages, en plus du rez-de-chaussée où se trouvait la salle de café : au premier les chambres ; au second les greniers. Jeanne en était l’unique propriétaire et occupante.
Àl’arrière de la maison, au rez-de-chaussée, il y avait un hangar en bois. Vincent eut un méchant sourire… C’est là qu’il allait allumer le feu.
Il avait préparé une sorte de torche. Il la plaça sous le portail, rassembla tous les brins de paille ou de bois qu’il put trouver puis y jeta une allumette. Une petite flamme claire s’éleva…
Il attendit quelques instants, dissimulé dans un coin d’ombre, afin d’être bien sûr que l’incendie amorcé par lui ne s’éteindrait pas. Il vit le feu lécher le portail de bois, puis le mur de pierre. Le vent le facilitait. Alors Vincent, tranquille, s’éloigna. Il ne fallait pas qu’on le découvrît sur les lieux du drame.
Rentré chez lui, il se coucha et dormit jusqu’au matin. Son sommeil ne fut troublé d’aucun cauchemar ; celui d’un homme dont la conscience est en repos. Il ne perçut même pas les cris poussés par les témoins du sinistre, ni le fracas des effondrements. À son réveil seulement il se remémora sa vengeance. Alors il se rendit sur les lieux, vit les décombres, et eut un rire féroce : tout avait réussi selon ses désirs.
Il n’avait ignoré qu’une chose : l’arrestation de Maria. Quand il sut que sa victime lui avait échappé, il se crut maudit, et c’est dans un geste de fureur démente qu’il s’était fait lui-même justice. Sa mort fut instantanée. Il avait péri de la même façon que sa victime.