‹ L’Amour vivait encore !Chapitre 3 sur 10 · 03

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— Et puis, à la fin, tu m’embêtes avec tes exigences, cria la belle Lulu qui posait nue devant Jacques.

— Mais enfin, es-tu modèle, oui ou non ?

— Oui, je suis modèle… mais jamais on ne me traite comme tu le fais ! Tu me fais prendre des attitudes qui sont parfaitement idiotes…

— Tu dis cela parce que j’essaye d’obtenir de toi que tu sois naturelle. On t’a gâchée, ma petite, gâchée ! Tu as trop posé les Sabines, les Arianes désespérées, les Nymphes émues et les Andromaques pâmées !

— Avant, tu me trouvais très bien, voilà tout.

Lulu était énervée au suprême degré et furieuse d’être critiquée. Dépitée aussi, au fond, de la froideur du bel artiste à son égard.

— Tu es un sale type ! Tiens…

Elle renversa avec fracas sa sellette.

— … je m’en vais ! Trouve à ton goût ailleurs… Chinois !

Jacques Arlanc éclata d’un rire sarcastique et désabusé. Lulu se rhabillait avec une belle rapidité professionnelle.

Coup à la porte. C’était Legrand.

— Bonjour, mes petits ! fit-il quand Jacques l’introduisit. Il me semble qu’il y a de l’électricité dans l’air…

Il se tourna vers Lulu, dont une ride rageuse barrait le front empourpré.

— Vous êtes toujours aussi charmante, ma petite Lulu…

Elle achevait de fermer sa robe.

— … mais hélas ! je suis arrivé un peu trop tard !

— Peuh ! fit-elle avec une moue, ça n’en vaut pas la peine… c’est l’avis de celui-là.

Elle montrait Jacques qui allumait sa pipe. Il fouilla dans sa poche, tira un billet et le tendit à la belle irritée.

— Voilà ce que je te dois, paisible Lulu !

— Tu peux le garder…

Malgré son exclamation, elle rafla, le billet et disparut en faisant claquer la porte derrière elle.

— Mon vieux, fit Legrand, voilà une femme qui est merveilleuse, qui a un faible pour toi…

— … et qui pose comme un paquet de pâtes italiennes !

— Tu deviens trop difficile.

— Peut-être ; je veux faire quelque chose de bien. Il n’y a que ça qui compte, maintenant…

— Mais, tu es déjà apprécié. Fameuse, entre parenthèse, ta série de croquis sur la guerre en Mandchourie, que tu as fait paraître dans Univers.

— Encore question de mes Chinois ! On va me faire la réputation d’un peintre qui n’a qu’une gamme de jaunes sur sa palette. D’ailleurs, pour ce que cela se vend ! Évidemment, j’ai été ridicule d’aller en Asie.

Mais ce n’était ni une préoccupation artistique, ni un souci monétaire qui lui dictait cette phrase. Legrand comprit et, sérieux :

— Tu penses toujours à elle, et tu veux tuer son souvenir en faisant du grand Art, A majuscule, en poursuivant la Perfection, grand P.

Sa nature sceptique et épicurienne reprit le dessus :

— Il y a d’autres femmes, vieille chose ! À propos, je t’apporte une invitation…

— Encore une ! Je refuse ! J’en ai par-dessus la tête !

— Chut ! chut ! Sois diplomate. Des relations, il n’y a que ça pour se lancer, tout le monde le sait ! Et quand, par-dessus le marché, on a ton talent…

— Merci ! Suffit !

— M de Marcillac te prie…

— Encore celle-là ! Elle est venue déjà deux fois ici…

— Heureux veinard !

— … sous prétexte de faire retoucher le Bouddha qu’elle m’a acheté… sans doute pour qu’il soit assorti à ses canapés !

— Mon Dieu ; être près d’elle sur un de ces canapés… Elle est veuve, elle est belle.

— Tais-toi, je t’ai assez entendu.

— Assez vu aussi, hein ? Adieu… au revoir.

Jacques bourra une nouvelle pipe. Il était devenu un vrai sauvage, et il travaillait à ses illustrations, ses peintures avec l’acharnement d’un bûcheron abattant un arbre. Son nom commençait à être connu ; il voulait faire mieux encore. Après s’être créé un idéal féminin, qu’il avait perdu avec Maryse, il avait construit un idéal artistique et, celui-là, il avait la conviction, profondément ancrée en lui, de l’atteindre et de le conserver.

Le même soir, à huit heures, il préparait une toile. Il n’avait aucune confiance dans les toiles qu’on achète toutes prêtes, et il passait un fond selon une méthode à lui, tels les vieux maîtres flamands jaloux de leurs procédés. Il entendit plusieurs coups de klaxon dans la rue, sans y prendre garde, bien que celle-ci fût habituellement déserte. Quelques instants après, comme un écho retardé de ces bruits extérieurs, il y eut une tambourinade frénétique rythmée contre sa porte. En maugréant il ouvrit.

— Encore toi !

C’était Legrand, les bras chargés de paquets.

— Eh bien, Arlanc, tu as une aimable manière de me recevoir, de nous recevoir…

En effet, il arrivait de nombreuses autres personnes dans l’étroit escalier.

— … tes invités, mon vieux ! dit Legrand.

Jacques reconnut aussitôt M de Marcillac, porteuse d’une bouteille de champagne, suivie de personnages tenant également des colis de formes variées.

— Comme c’est original — et bien « artiste » — de nous avoir invités ainsi, dit la jeune veuve, un sourire éblouissant et prometteur épanoui sur ses lèvres.

L’invasion du studio s’achevait. Jacques reconnaissait des figures, qu’il avait vues une fois, au cours de dîners d’allure quasi officielle, après son exposition. Certainement, Legrand avait machiné tout cela. Comment allait-on juger ce procédé qu’on lui attribuerait à lui personnellement ? Jacques éprouvait une furieuse envie de gifler son ami.

Àce moment, Legrand, très à son aise, très « homme politique présidant un banquet », prit la parole :

— Mesdames et Messieurs… Chers amis, mon camarade Jacques Arlanc, le très grand artiste que vous appréciez tous, s’excuse un peu de sa façon d’agir, mais (coup de coude dans les côtes de Jacques, éberlué) il a pris d’effroyables habitudes au contact des Chinois du Sud, petits et au teint clair — c’est lui qui m’a appris tout cela — et de ceux du Nord, grands et foncés. Il a été particulièrement sensible aux multiples marques de sympathie que vous lui avez prodiguées ces derniers temps, et il a voulu vous montrer sa reconnaissance en vous invitant en toute intimité. Mais il est un grand artiste que ne nourrit pas notre époque barbare et peu clémente à la peinture ; aussi, vous a-t-il suggéré d’apporter quelques vivres…

Tous ces personnages, appartenant à des milieux sérieux, mais choisis par Legrand dans l’élément jeune, se déridèrent, enchantés comme des collégiens un jour de sortie, de rompre avec leurs contraintes quotidiennes. Tous applaudirent :

— Bravo, Jacques Arlanc ! Merveilleuse idée…

— Un dernier mot, cria Legrand. Mon ami Arlanc regrette vos costumes d’apparat. Voyez-le ! Il a un vieux pantalon de golf avec, au genou, une tache de peinture… jaune, évidemment ; des pantoufles japonaises achetées au « Bon Marché » et sa blouse de travail… Aussi, mettez-vous à votre aise et installez-vous le mieux que vous pourrez !

Tout servit de siège, même la sellette bruyamment bousculée naguère par Lulu.

— Et maintenant, musique mongole, clama Legrand déchaîné.

Il avait apporté un phonographe. Dans le silence religieux tout à coup suscité, il plaça un disque, exagérant les précautions. Un hot-jazz cent pour cent négro-américain crépita au milieu d’un étonnement joyeux.

— Dansons !

Arlanc, bien malgré lui, fut enlevé dans un tourbillon et se trouva dans les bras de madame de Marcillac, la main plaquée sur le dos frémissant de la tentatrice.

La danse altéra bientôt les invités. Les bouchons de champagne sautèrent. Les paquets apportés par chacun furent ouverts et révélèrent des trésors culinaires. Un nouveau disque interrompit les dîneurs et les entraîna par son rythme irrésistible.

Peu à peu, Jacques, gagné par l’ambiance et la verve gavroche de Legrand, revenait à son état d’âme de jeune étudiant quand son cœur s’épanouissait de promesses.

Vers onze heures, les invités se trouvaient dans les meilleures dispositions du monde, prêts à toutes les indulgences, à toutes les folies. Legrand avait attribué à Jacques la paternité d’un cocktail baptisé, pour la circonstance : Chinesse Trumpet, à base de whisky et de champagne ! La conversation faisait des pirouettes.

Mde Marcillac, allongée près de Jacques sur un divan aux ressorts grincheux, demanda, languissante :

— Racontez-nous quelques souvenirs d’Extrême-Orient, parlez-nous de vous.

Le jeune peintre essayait de résister à son engourdissement, et sa fureur du premier moment, à cette comédie, sommeillait à demi.

— Vous êtes-vous battu ? demanda sa belle voisine frémissante par avance.

Cette question saugrenue montra tellement à Jacques que M de Marcillac ne voyait en lui que l’homme, que le fort conquérant, qu’il devint acerbe. Une sorte de fureur l’envahit en se rendant compte que ses sens vibraient à l’unisson.

— Oui, je me suis battu… une seule fois, et lâchement : revolver contre poignard ! Ça se passa dans une maison de thé, une soi-disant maison de thé ; avec des panneaux de papier s’ouvrant silencieusement sur d’étranges révélations… Un Chinois m’a lancé un premier poignard qui m’a frôlé l’oreille… de façon coupante ! Il tenait un autre poignard et s’apprêtait à le lancer. J’avais dans ma poche un pistolet de dame, un petit joujou à crosse de nacre, ce qui se fait de mieux pour les grands drames passionnels mondains… J’ai cassé le poignet à mon adversaire… d’une balle. Je m’ignorais ce talent de tireur !

Mde Marcillac regardait l’oreille éraflée, la caressait de ses doigts fuselés.

— Oh ! Jacques… murmura-t-elle.

Àla porte, coup de timbre hésitant… Jacques se redressa d’un bond. Un jeune « chasseur » aux yeux bouffis de sommeil lui remit une lettre.

Arlanc à demi grisé décacheta l’enveloppe et d’un trait il lut :

Il faut que vous veniez tout de suite.

Je vous en supplie.

Attendez-moi à la sortie de l’Opéra.

J’ai besoin de vous. J’ai peur.

Maryse.

Sans hésiter, Jacques bondit dans l’alcove voisine de son atelier, se changea en un tournemain et, sans dire un mot à ses convives, sortit.

— Ah ! ces artistes, dit un des « invités », tenant sa voisine par la nuque. Quels originaux !

— Oui, soupira M de Marcillac. Quel drôle de type que ce Jacques !

⁂

Jacques arriva juste au moment où les spectateurs se pressaient à la sortie, anxieux de prendre leurs voitures avant un embouteillage ou de héler les taxis disponibles. Il avait gardé le sien à tout hasard.

Maryse, dans un somptueux manteau de fourrure, l’inquiétude peinte sur le visage, apparut sous le péristyle, jeta un regard alentour et vint vers Jacques.

— C’est votre taxi ? Prenons-le.

Elle donna son adresse au chauffeur et, dès que la voiture eut démarré, elle parla :

— J’avais peur que le chasseur ne vous trouve pas à cette heure indue… Je ne pouvais pas vous avertir plus tôt. Mon mari, heureusement, devait partir avant la fin du spectacle. Son travail toujours…

Elle tira une feuille de son réticule et la tendit à son compagnon.

— Voilà pourquoi je vous ai appelé ; c’est une lettre anonyme. Je l’ai reçue à sept heures et demie ce soir.

Le type classique de la lettre anonyme : un papier ordinaire et des lettres découpées dans un journal, coupées de façon à former le texte suivant :

En ma possession les lettres brûlantes de votre Jacques ; renvoi contre deux cent soixante-sept mille francs. Expédier en billets poste restante, rue Rogniat au nom d’Arminius. Vous avez trois jours. Sans cela votre mari aura une lecture pleine d’intérêt et de nouveauté.

— Oh ! c’est affreux, gémit Maryse voyant Jacques relever la tête… vos chères lettres employées pour ce chantage… Et mon mari pourra imaginer tout… Et alors, que fera-t-il, mon Dieu ?

La pensée de Jacques marchait à contretemps, encore embrumée d’alcool.

— Mais il comprendra… nous n’avons rien fait qui puisse prêter à critique, Maryse…

— Oui, sans doute… mais pour lui ce sera une espèce de révélation : vos lettres sont datées. J’étais mariée et vous m’écriviez encore… ce n’était pas votre faute, assurément… comment pouviez-vous savoir : j’avais toujours votre nouvelle adresse avec des semaines de retard. Tout est ligué contre nous pour provoquer le doute. Je ne lui ai pas parlé de… de cela… Oh ! ce sera un scandale épouvantable et vous serez le premier atteint, Jacques…

Elle pensait à lui d’abord. Cette constatation le troubla au plus profond de lui-même.

Elle, avant tout, courait un danger : elle recevrait le premier coup, elle apparaîtrait comme la coupable. Ces lettres passionnées — Jacques se rappelait certains termes, certains espoirs échappés à sa plume — ne pouvaient être, pour un lecteur non averti, que des réponses à d’autres lettres pleines d’abandon. Et dire que des lettres de Maryse, il n’en avait reçu que deux, les seules qui l’eussent rejoint au cours de ses pérégrinations ! Que faire ? deux cent soixante-sept mille francs à trouver dans un délai de trois jours !

— Maryse, dit Jacques soudain ferme, il faut tout faire pour réunir cette somme.

Lamentable, elle dit :

— Ç’a été ma première pensée. Seulement, je n’ai rien à moi… quelques centaines de francs au maximum.

Jacques se reprit :

— Je voulais dire, amie mienne, que je chercherai cette somme, moi-même.

Maryse éclata en sanglots :

— C’est un monstre que celui qui s’est livré à cette turpitude… vos lettres avaient disparu depuis un mois… c’était une douleur affreuse… mais cela ! Elles m’étaient d’un tel réconfort quand je souffrais trop…

— Ayez confiance, Maryse, je vous sauverai.

Le taxi stoppa avec un bruit de frein devant l’hôtel particulier d’Ireton.

Maryse jeta un coup d’œil sur l’harmonieuse façade : pas de lumière à la fenêtre de la chambre du banquier. Elle sauta à terre.

Jacques esquissa un geste d’adieu ou d’encouragement.

Il ne rentra chez lui que très tard : après avoir donné au conducteur une adresse de fantaisie, il avait décidé de faire une longue marche avant de regagner ses pénates, afin de s’éclaircir les idées.

Dans son atelier, il trouva les bouteilles vides, rangées en lignes, sur lesquelles venaient jouer les premières lueurs du jour.

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