‹ L’Amour vivait encore !Chapitre 4 sur 10 · 04

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Jacques s’installa sans conviction devant le petit déjeuner style anglais que sa logeuse lui apporta. La vieille femme ouvrit de grands yeux devant les restes du festin de la nuit et parut visiblement impressionnée par le nombre des bouteilles. Elle se mit en devoir de ramasser toutes ces épaves d’orgie, sans troubler le silence de son locataire.

Celui-ci faisait de tête d’invraisemblables calculs, dont les résultats étaient déprimants au suprême degré. Trop peu « introduit » encore aux journaux qui lui avaient demandé des croquis, il ne pouvait espérer obtenir des avances d’une telle ampleur.

Il était intrigué vivement par le chiffre indiqué : pourquoi 267 000 ? pourquoi pas un chiffre « rond » ? Mystère bien accessoire qu’il ne tenta pas d’éclaircir.

— Voyons, comptons encore. J’ai au maximum cinquante mille francs à mon compte en banque, ce que je trouvais une belle somme jusqu’à hier au soir. À « Univers »… on me doit… mais non, c’est dérisoire. Emprunter à une banque ? Mais quelles garanties offrir ? Emprunter à des amis alors ? Au fait ai-je des amis ? À mes parents ? Je me demande même s’ils possèdent un capital aussi élevé ! Et puis, leur écrire, attendre leur réponse dépasserait la limite de temps imposée. Et pourquoi encore ce chiffre : trois jours ? Que faire, grands dieux ! que faire ?

Son ultime espoir fut Legrand, toujours lui !

Il alla le trouver au Ministère :

— Mon vieil Arlanc, fit Legrand, hier soir, tu as passé les limites de l’originalité ; tu n’es tout de même pas encore assez grand homme pour te permettre la fantaisie de la nuit dernière. Quelle mouche t’a piqué ? C’est ce bout de papier remis par le groom qui a produit un tel effet ? Heureusement que je me trouvais là pour sauver la situation ; d’ailleurs, malgré mes discours et mes boutades, dorénavant tu as la réputation du plus bel ours qu’ait produit la faune parisienne. Un ours qu’on trouve très très sympathique, en dépit de ses escapades ; nous t’avons attendu jusqu’à épuisement de la cave. Nous n’étions qu’à moitié gris puisque nous avons réussi à placer les bouteilles sur une ligne rigoureusement droite… mais, au fait, pourquoi viens-tu me voir ? Pour des reproches ? Avons-nous passé le pied… ou la tête au travers d’une de tes toiles ? Alors ?

— Je viens te demander, fit Jacques, si tu pourrais m’aider à trouver deux cent soixante-sept… moins dix… deux cent cinquante-sept mille francs.

— Quoi ? sursauta Legrand.

— Comme je te le dis, il me faut la somme de deux cent cinquante-sept mille francs… et cela sous trois jours.

— Mais pour quoi faire ? grands Dieux !… tu veux acheter de la peinture ? Ça te fera un sacré nombre de tubes !

Jacques crispa la mâchoire :

— Tu parles ! tu parles ! Mais je suis sérieux… effroyablement sérieux : il me faut, coûte que coûte, deux cent cinquante-sept mille francs et dans le plus bref délai.

Legrand, incorrigible, voulut encore plaisanter :

— C’est pour une petite…

— … une petite affaire qui ne te regarde pas. Je m’adresse à toi, mon unique planche de salut. Je te supplie de ne pas me questionner, mais de croire que cette somme m’est absolument nécessaire.

Legrand était abasourdi et terriblement perplexe.

— Mon cher, je te donnerai tout ce que je possède mais c’est la dernière semaine du mois. Je dispose de quelque chose d’insignifiant.

— Tes relations ?

— Cote pas bien haute, tous. Et quelles garanties peux-tu bien offrir ?

— Évidemment. J’ai déjà pensé à celà. Il n’y a que ma bonne foi, que mon travail. Je rembourserai en deux ans au plus, avec les intérêts.

— Pas tangible, ça. Un usurier ne miserait pas, même au taux de cent pour cent, sur tes pinceaux et ta cervelle. Écoute : reviens dans deux heures. Je te jure que j’aurai fait tout ce qui m’est humainement possible. Tu as l’air fou, mais je te crois la tête normalement constituée ; peut-être ferai-je partager mes convictions. En demandant de tous les côtés, on doit arriver à quelque chose de rondelet. Deux cent cinquante-sept mille, tu dis ? Rendez-vous à mon restaurant.

— Bon. Merci, vieux !

Jacques passa une matinée terrible, réalisa ses fonds, obtint des arrhes sur des travaux en cours ; il arriva à soixante-quinze mille francs.

Et ce fut le désastre quand il retrouva Legrand. Le visage de celui-ci avait la pâleur de la nappe. Jacques, en proie à l’accablement eut un battement de cœur en voyant que sa détresse était partagée.

— Alors ? rien de fait ? Hein ?

— J’arrive à cent mille et on veut des intérêts exorbitants. Même des camarades se sont révélés sous leur vrai jour. Ah ! tant qu’on ne leur demande rien, ils sont gentils, gentils, mais dès qu’ils sont mis au pied du mur ! Non, il n’y a plus de confiance, plus de désintéressement. Tu vas avoir des traites à signer en abondance.

— Tu as dis cent mille ? Ça ne suffit pas ! c’est très simple : ou tout ou rien…

Legrand réfléchissait, le front ridé et moite.

— Je ne vois plus qu’une solution.

— Laquelle ? demanda Jacques anxieusement et déjà follement repris par l’espoir.

— Non. Ce n’est pas possible. Tu ne marcheras pas…

— Je ne marcherai pas ? Mais je ferai n’importe quoi pour me tirer de la situation où je me débats !

Legrand eut un rictus effroyable :

— Non, ce serait écœurant… Je pensais à madame de Marcillac, séduisante, veuve… et riche.

Jacques eut un haut-le-corps :

— Ah ! jamais ça !

Son ami eut un geste désespéré :

— Tu vois : tu n’as pas l’étoffe pour jouer les gigolos…

⁂

— Une lettre pour vous, monsieur Arlanc.

Sa logeuse tendit une enveloppe à Jacques qui était étendu tout de son long sur un divan, perdu dans la fumée d’innombrables cigarettes, résultat d’une longue et triste méditation.

Madame et Monsieur Antoine Ireton prient Monsieur Arlanc de venir dîner le …, en leur hôtel, 17, rue Jean-de-Santeul, à 20 heures.

— C’est pour aujourd’hui ! s’exclama Jacques, se remettant assis d’un coup de reins. Est-ce une manière indirecte employée par Maryse pour me revoir ? Y aurait-il quelque chose de nouveau dans cette affaire ?

Il réfléchit :

— Certainement Maryse m’appelle. Mais quelle imprudence elle commet là. Je vais lui apporter des nouvelles bien peu réjouissantes ! Et sera-t-il aussi facile de lui parler qu’elle semble le croire ?

Campé devant son miroir, il se mit en devoir de se raser. La perspective de cette soirée l’emplissait d’un maigre enthousiasme.

⁂

Àson arrivée à l’hôtel particulier d’Antoine Ireton, Jacques fut accueilli par le père de Maryse :

— Mon cher Jacques ! Je suis content de te revoir. Comment va ton père ? Tu es devenu un vrai sauvage (il regarda le visage bronzé de Jacques) en même temps qu’un homme patiné ! Pourquoi, depuis ton retour, n’es-tu pas venu me voir, nous voir ? Il a fallu qu’une amie de mon gendre lui parle de toi, pour que j’apprenne par lui que tu es Parisien — et célèbre, paraît-il ! Alors, je n’ai rien dit à ma fille et, avec Ireton, nous avons eu l’idée de t’inviter — le seul moyen de t’avoir ! — pour faire la surprise à Maryse !

Étonné, Jacques Arlanc regarda M. Christophe ; il avait pris une belle tête de vieillard à cheveux blancs en peu de temps et il semblait doucement avoir oublié les inquiétudes traversées par lui naguère, et les sentiments de Maryse et de Jacques.

— Antoine ! appela M. Christophe.

Il fit les présentations :

— Monsieur Jacques Arlanc… mon gendre, Antoine Ireton…

Les deux hommes se serrèrent la main. Jacques ne mit pas dans ce geste la même cordialité que le banquier. Il considéra le personnage à qui on l’avait présenté : un homme à l’âge mal définissable, mais, au moins quarante-cinq ans. Une tête d’homme d’affaires : des yeux vifs derrière des lunettes à monture d’écaille ; un visage glabre, un peu trop rose.

C’était là l’homme qui lui avait pris Maryse, parce qu’il était riche. Jacques, avant de le connaître se l’était peint avec des traits et des détails beaucoup plus déplaisants. En un sens, il lui en voulait d’opposer son insignifiance à son désir de le rabaisser intérieurement et de le mépriser. Le caricaturiste qui était en Jacques ne trouvait rien en cet homme qu’il pût traduire en un coup de crayon vengeur au grotesque.

— Je vais chercher ma femme, dit Ireton. La surprise ! ajouta-t-il à l’égard de M. Christophe et il lui dédia un sourire sans saveur, un sourire comme étouffé par le masque rigide du businessman.

Ireton revint quelques instants après en compagnie de Maryse, visiblement intriguée : son mari avait dû à nouveau parler de « surprise ». Elle pâlit légèrement quand Ireton la mit en présence de Jacques. Le banquier expliqua :

— Mon amie, madame de Marcillac, m’a parlé de monsieur Arlanc et votre père, incidemment, m’a dit que vous vous connaissiez depuis l’enfance. M’avez-vous jamais parlé de monsieur Arlanc ?

« Étonnée de le revoir ?

D’une voix blanche, Maryse dit :

— Mais oui… c’est une bonne surprise que vous m’avez ménagée là, mon ami… Bonjour, Jacques ? De retour dans la capitale du monde depuis longtemps ? Vous auriez dû faire signe à papa… ou à moi.

Comme elle jouait La comédie avec naturel.

— Excusez-moi, Maryse, coupa Ireton ; je vous enlève votre ami, notre ami ! je veux le présenter à quelques invités.

Il n’y avait rien que Jacques détestât plus que d’être présenté ; il trouvait ridicule de dire à quelqu’un qu’on voit pour la première fois : « Je suis heureux de faire votre connaissance ! » Les Anglais, à son avis, étaient plus logiques qui disent à un nouveau venu : « Comment allez-vous ? » en premier lieu et après l’entrevue lui déclarent qu’ils sont enchantés de l’avoir rencontré. Il dut se soumettre aux exigences de l’étiquette et échangea force poignées de mains avec une apparence de conviction.

— Vous connaissez Madame ? fit Ireton, s’adressant à Jacques et s’essayant au sous-entendu ironique.

— Bonjour Monsieur le peintre fugitif, dit M de Marcillac, éblouissante dans sa robe de soirée.

Jacques frémit de contrariété. Doucement impérieuse, elle lui prit le bras, et, à Ireton :

— Vous êtes très occupé mon cher banquier, je vais continuer les présentations… Hep ! Sylvestre… venez ici… Je vous présente monsieur Arlanc, le grand peintre…

— Je vous connais de réputation, monsieur Arlanc…

— … Monsieur Sylvestre Ireton, célèbre aussi… comme champion de bridge, dit M de Marcillac, achevant la présentation.

Sylvestre Ireton était un homme assez jeune, aux cheveux calamistrés, à l’élégance naturelle, mais mise en valeur par les meilleurs couturiers de Paris. Il tendit à Jacques ses maigres doigts.

Avec la rapidité de coup d’œil de l’artiste, Arlanc décela les petites taches pâles sous les yeux, la teinte des dents révélées par le sourire ; tel un docteur, il nota les stigmates à demi cachés, décela un léger tremblement au coin des lèvres. Il établit un diagnostic intérieurement.

Mde Marcillac entraînait déjà son prisonnier et expliquait :

— Sylvestre est frère d’Ireton par son père ; il n’est pas dans la banque. Il s’occupe d’assurances. Beaucoup plus jeune que son frère. Tenez, voilà Firmin… non, non ! ce n’est pas pour une nouvelle présentation… Firmin est le maître d’hôtel ! Un serviteur comme on n’en fait plus ; il a servi le père d’Ireton, a vu naître Sylvestre et le couve comme une mère-poule. Mais toujours dans les règles ! toujours stylé… Ce sont les hommes qui sont les invités ce soir : leurs femmes ne sont ici que pour la bienséance, pour l’égalité des sexes… Ireton va les entraîner dans son fumoir après le dîner et aura avec eux des conversations très sérieuses… Je crois qu’il bat de l’aile. Mais c’est une histoire qui ne nous concerne pas. Ne pensons qu’au présent…

Àtable, Jacques fut placé entre Maryse et M de Marcillac. Il éprouva une gêne épouvantable et la pensée de l’argent impossible à trouver l’assaillit, lancinante. Maryse avait-elle lu l’échec sur son visage ?

En face, se trouvait Sylvestre Ireton. Il sembla à Jacques que celui-ci l’observait souvent à la dérobée avec un étrange regard dans les yeux. Était-ce par jalousie, à cause de M de Marcillac qui, précisément à ce moment, pressait son pied contre le sien ? Jacques aurait bien volontiers donné la belle veuve au frère d’Ireton et il se serait, avec plaisir, sauvé comme la veille.

Perdu dans ses préoccupations, il prit une part minime à la conversation. Maryse ne lui dit pas dix mot en tout et seule son autre voisine put le tirer, à trois ou quatre reprises, du mutisme dans lequel il se noyait. Ireton se montrait brillant causeur et son esprit sans doute ne servait qu’à dissimuler ses soucis personnels.

Soudain, en fin de repas, Jacques entendit prononcer son nom par M de Marcillac : elle répondait à la question d’un vieux monsieur placé de l’autre côté de la table :

— Mais oui, je connais monsieur Arlanc ! Hier soir j’étais dans son studio, avec des amis. Nous avons eu la primeur d’une foule de toiles encore inédites. De pures merveilles qui feront l’admiration du public !

«  Que pensait Maryse ? » se demanda Jacques. Avait-elle seulement entendu ?

La belle veuve sentant l’attention concentrée sur elle, continua :

— Monsieur Arlanc est un tireur au pistolet émérite. Un jour dans une maison de thé, il a brisé — d’une seule balle — le bras d’un Chinois armé d’un yatagan…

Ce qui fit « son petit effet », pour exprimer la pensée intime de la narratrice.

Maîtresse de maison impassible, Maryse se leva de table, imitée par tous les convives.

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