‹ L’Amour vivait encore !Chapitre 5 sur 10 · 05

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Comme si le mouvement avait été minutieusement concerté, les invités, en sortant de table, se scindèrent en deux groupes bien distincts. D’un côté Antoine Ireton emmena à sa suite au fumoir un petit nombre d’hommes apparemment en traînés dans un même cycle d’affaires et d’intérêts ; d’un autre côté sortirent les dames et quelques jeunes hommes au nombre desquels se trouvaient Sylvestre Ireton et Jacques Arlanc.

Ce deuxième groupe se fractionna à son tour : les dames de plus de quarante ans accaparèrent les tables de bridge, prêtes à perdre, à un centime le point, l’argent de leurs maris, et à se cantonner dans un silence farouche nécessaire à la combinaison d’impasses triomphantes.

Par voie de sélection naturelle le groupe le plus jeune hérita du salon.

Sylvestre Ireton constituait le centre d’attraction pour trois ou quatre jeunes filles et jouait à leurs yeux le rôle d’enfant terrible de la maison. Les tasses de café, servies par Firmin silencieux, sitôt bues, le frère d’Ireton mit en marche le phonographe et vint enlever, pour un tango, M de Marcillac à Jacques… qui en fut ravi !

Celui-ci se mit à danser aussitôt avec Maryse et manœuvra pour s’éloigner des quatre ou cinq autres couples. Maryse comprit sa tactique.

Ils parlèrent à voix basse au rythme du disque.

Une idée folle germait dans la tête du peintre ; son histoire de coup de revolver, singulièrement amplifiée par M de Marcillac, lui avait donné une conception un peu nouvelle de lui-même : malgré la banalité de cette aventure, malgré son bon sens habituel, il se créait une personnalité héroïque et jugeait les choses soudain d’un point de vue différent. S’étant rendu compte qu’il était impossible de rassembler la rançon exigée pour recouvrer ces lettres, dont, semblait-il, le bonheur de Maryse dépendait, il pensait à une autre méthode pour les obtenir. Mais il se promit de ne rien dire de la « manière forte » à sa cavalière.

— Avez-vous trouvé ? demanda-t-elle.

— Non, Maryse, pas encore la somme entière.

— Il n’y a plus que deux jours.

— Oui, je sais : mais n’ayez crainte, je ferai le nécessaire : J’enverrai moi-même le paquet de billets à l’inconnu qui se fait appeler Arminius…

Le phono se tut.

— Monsieur Arlanc, accordez-moi cette danse, fit M de Marcillac et elle l’entraîna dans une valse endiablée.

Tout en tournant, elle lui dit :

— Avouez que vous ne vous attendiez pas à me retrouver si tôt, Monsieur le Ténébreux…

— Je l’avoue !

— Fâché ?

— Mais nullement, chère madame… au contraire…

Mais il s’arrangea pour se placer à la hauteur de Sylvestre Ireton quand le disque grinça l’accord final. M de Marcillac passa dans les bras de Sylvestre qui jouit ostensiblement du triomphe que Jacques lui consentait.

— Vous semblez connaître beaucoup madame de Marcillac, dit Maryse serrée contre Jacques dans un one-step langoureux et propice à la conversation.

— Une cliente que je trouve trop souvent sur mon chemin, à mon gré. Est-elle votre amie ?

— Une amie à mon mari seulement. Nous échangeons des sourires, mais je vous assure que de mon côté il n’y a pas de cordialité. Elle est trop intrigante à mon avis.

Jacques vit une sorte de reproche résigné dans le regard de son amie. Il pensa à nouveau à l’affaire de la lettre. Maryse avait paru se fier à ses affirmations de succès prochain. Il lui fallait cependant obtenir quelques renseignements pour tenter de mener à bien l’entreprise qu’il projetait…

Pour éviter qu’on ne remarquât son choix trop exclusif de Maryse comme cavalière et pour que, d’autre part, il n’eût pas à subir les muettes critiques de la jeune femme, Jacques évita M de Marcillac et s’offrit comme cavalier à une invitée par trop délaissée. Celle-ci accepta avec émotion et il eut le fugitif plaisir de s’entendre remercier ensuite avec une reconnaissance attendrissante dans sa sincérité.

Mais il se hâta de retrouver celle que seuls les coups du sort, apparemment, attachaient encore à lui.

— J’ai beaucoup pensé à vous, Maryse, et à la contrariété que vous apportait cette méchante histoire de lettres dérobées. J’ai souffert de vous savoir ainsi tourmentée.

— Vous êtes bon, Jacques…

Il aima peu ce qualificatif qui cadrait mal avec la réalité.

— Ne dites pas cela, Maryse. Ma curiosité a eu une part certaine dans ma pensée. Au fait, comment ces lettres ont-elles disparu ? Dans quelles circonstances ?

— Il y a un mois de cela, voulant relire une lettre de vous, oh ! pour un détail dont l’oubli m’agaçait (comme elle prononçait ces paroles d’une voix fausse !), j’ai ouvert la cachette de mon secrétaire. Elle était vide. L’avant-veille, pourtant, tout le paquet s’y trouvait…

Jacques eut envie de demander :

— Deux jours auparavant, aviez-vous voulu retrouver un autre détail évanoui ?

Mais il sentit qu’il eût été cruel et injuste.

— Avez-vous quelque soupçon ? demanda-t-il.

— Non. Le seul détail dont je me souvienne, c’est qu’une de nos domestiques : Paulette, fut renvoyée la veille de la découverte de mon infortune. Mais je suis bien certaine que cela n’a aucun rapport…

Sait-on jamais ? Jacques joua au juge d’instruction soucieux de ne négliger aucune indication utile à la bonne marche d’une enquête.

— Paulette ? Paulette comment ?

— Paulette Hainaux…

Maryse s’étonna :

— Mais pourquoi me demandez-vous son nom ?

Poursuivant son plan, il mentit :

— J’emploie actuellement un nouveau modèle qui s’appelle Paulette… Évidemment, il existe beaucoup de Paulette ! C’était simple curiosité… L’aviez-vous depuis longtemps à votre service ?

Maryse ne songeait plus à s’étonner de ces questions. La danse en compagnie de Jacques la grisait peu à peu ; entraînée par le rythme, dominée par la force du jeune peintre qui lui imposait des fantaisies de pas, elle oubliait bien des choses dont son âme avait souffert, et s’abandonnait à la douceur du présent fugitif…

— Paulette nous servait depuis deux mois. Pour un remplacement ; mais je ne le lui avais pas dit. Les remplaçantes sachant qu’elles n’ont pas à rester longtemps dans une même place sont si négligentes !

— À quel bureau de placement l’aviez-vous prise ? Maryse sourit, légèrement surprise, mais ce bavardage domestique avec Jacques était amusant et avait même pour elle une saveur curieuse.

— « Au Serviteur Modèle »…

L’homme qui avait « brisé d’une seule balle le poignet d’un Chinois armé d’un yatagan » échafaudait un plan de bataille.

⁂

Le lendemain matin, il fut à peine surpris de revoir Lulu ; elle était coutumière de ces retours.

Elle expliqua :

— Je suis revenue hier soir, mais pas d’oiseau au nid ! Ta chouette — je veux dire ta logeuse — m’a dit que tu devais être dans le grand monde… Avec ta précipitation à me mettre à la porte, l’autre jour, j’ai oublié mon bâton de rouge…

Il ne releva pas l’affirmation du modèle sur sa « mise à la porte ». Il la regardait évoluer dans la pièce, exhibant un manteau superbe, de quelle origine ?

— Aujourd’hui, ma petite Lulu, tu es d’un chic ébouriffant…

— Sans blague ? Tu as changé d’opinion sur mon compte depuis avant-hier ?

— Je suis très content de te voir. Es-tu libre ? Oui ? Bravo. Je vais te demander de jouer un rôle…

— … un rôle naturel, ironisa-t-elle, pas un rôle d’Andromaque pâmée ?

— Non ? Tiens-toi bien : tu vas jouer le rôle d’une maîtresse de maison qui veut engager une bonne.

— Alors, pour ça, je n’ai pas d’idée préconçue, je prendrai la pose que tu m’indiqueras.

— Ah ! non, il ne s’agit pas de ça. C’est un vrai rôle que je te demande… Nous allons au « Serviteur Modèle ». Et je te paye une voiture !

— Ah ! que tu es rigolo ! Tu sais, avant-hier, je ne pensais pas vraiment ce que je t’ai…

— C’est oublié ! Écoute-moi bien : au « Serviteur Modèle », tu diras qu’une de tes amies t’a recommandé une nommée Paulette Hainaux, jadis placée par eux, que tu viens voir si elle est libre. En réalité, ce que je veux c’est connaître son adresse et rien d’autre.

— Il faut que je t’aide à récupérer une…

— Non, Lulu, ce n’est pas ce que tu penses.

Lulu se tira parfaitement de son rôle et rapporta des renseignements : Paulette ne s’était pas fait inscrire à nouveau sur la liste des demandes d’emplois ; sa dernière place était chez une M Piton, Hitton, Irton ou quelque chose d’approchant. Un billet de banque glissé avec à propos avait pu obtenir l’ancienne adresse de la domestique : 34, rue Thurot, « bien que ce ne fût pas dans les habitudes de la maison de donner de semblables renseignements ».

— Le 34 de la rue Thurot, c’est à deux rues de mon appartement, fit Lulu, très fière de montrer, qu’elle était propriétaire et heureuse de cette occasion de donner son adresse.

— Eh bien, décréta Arlanc, nous y allons.

— Chez moi ?

— Non : rue Thurot !

Paulette Hainaux habitait à une nouvelle adresse que la concierge indiqua. Bavarde, la cerbère donna des explications supplémentaires :

— Ici, ça lui suffisait tant qu’elle a été seule, mais pour deux, vous comprenez, c’était trop petit et pas assez beau pour lui. Alors, il l’a emmenée dans un quartier plus chic. Elle monte, cette petite…

— … à moins qu’elle ne descende, coupa Jacques.

Presque joyeusement, il dit :

— En route pour la nouvelle adresse ! Tu es épatante, ma petite Lulu, pour délier les langues…

— Je me demande bien ce que tu manigances, et je te crois de moins en moins quand tu prétends que tu ne lui cours pas après. D’ailleurs, mon pauvre Jacques, elle a un « type » maintenant et quand une femme…

— Assez de psychologie féminine. Tu as beaucoup trop d’imagination… ou pas assez. Tiens ! nous voilà déjà arrivés au nouveau domicile de ma belle. Va aux renseignements. À ton retour, je te récompenserai.

— Oh ! comment ?

— Dépêche-toi !

Un quart d’heure après, elle revenait.

— Pas grand’chose à signaler, chef, fit-elle, singeant un policier rendant compte à son supérieur hiérarchique. Ton ex-amie habite bien toujours ici, mais elle n’est pas chez elle. Elle ne doit pas mener une vie bien agréable : l’autre la bat, m’a-t-on dit. Les voisins entendent souvent du « chahut », des cris, des coups qui alternent avec de très longs moments de silence. Souvent ils restent une journée entière sans donner de signe de vie, c’est-à-dire de bataille. Un sale type, ton rival ! La battre !

Il haussa les épaules :

— Il y a des femmes qui aiment ça !

— Pas moi…

— C’est bien pour cela que, pour récompenser tes bons et loyaux services, je ne te propose pas une raclée mais…

— … mais quoi ?

— … un petit dîner au Bois. Je te le dois bien, tu sais.

— Tu es un amour, Jacquot…

Elle posa deux baisers sonores sur les joues du peintre qui n’eut pas le temps de se mettre en garde.

— Alors, Lulu, plaisanta-t-il, tu te mets maintenant à donner dans le Chinois ?

— Grand bête ! Tu sais, je suis contente d’aller déjeuner avec toi… en tête à tête.

⁂

Quand son modèle l’eut quitté après moult manifestations de reconnaissance et de regret, Jacques « fit le point » et l’exaltation de la matinée tomba à plat.

— En somme, à quoi suis-je arrivé ? À peu de chose. Quand Maryse m’a parlé de cette soubrette partie la veille de la disparition de ces lettres imprudentes, j’ai eu le sentiment que ce départ et ce larcin étaient liés entre eux. Je suis parti sur cette piste à fond de train, tête baissée, comme un taureau hors du toril, peut-être sans raison. Cette Paulette Hainaux, après tout, rien ne me prouve encore qu’elle ait volé ces missives du jeune écervelé que j’ai été et que je suis toujours ! Pauvre Maryse chérie… j’ai la conviction, depuis notre entrevue d’hier soir qu’elle m’aime toujours autant que moi je l’adore… mais il y a cet Ireton entre nous…

Pour la première fois, Jacques eut une pensée presque haineuse à l’endroit d’Antoine Ireton. L’événement le travaillait sourdement.

— À la fin de cette matinée d’enquête, je n’apporte pas la moindre certitude sur cette fille. Coupable ou pas coupable ? Elle a un amant qui la bat : quel est-il seulement ? Je me suis conduit comme un gosse… je n’ai cherché qu’à m’étourdir par cette filature sans queue ni tête. J’y ai réussi — et grâce à Lulu, chic fille, au fond — j’ai oublié Maryse et le danger qui la guette ! Paulette Hainaux va sûrement être mise sur ses gardes par la concierge qui sera aussi bavarde avec elle qu’elle l’a été avec nous à son sujet : ce serait miracle de la retrouver, si elle a trempé en quoi que ce soit dans cette affaire.

Il avait promis à Legrand d’être au « Jamaïc » à cinq heures de l’après-midi. Legrand ne vint pas et téléphona : il n’avait trouvé que vingt mille autres francs et n’avait plus d’espoir. Certainement cet échec douloureux avait seul empêché le pauvre garçon de venir auprès de son ami.

Jacques s’abandonna au désespoir. Dans sa misère, il n’eut l’idée que d’une consolation, bien mince : celle d’entendre la voix de Maryse. C’était une folie à laquelle il ne put résister.

— Allo ! Seule, Maryse ?

— Oui, Jacques. Merci pour les belles fleurs que vous m’avez fait envoyer, fit la voix de la jeune femme. Vous vous êtes souvenu de celles que j’aimais !

Il y eut une hésitation au bout du fil.

— Avez-vous trouvé la somme ?

Jacques essaya d’éluder la réponse :

— Je vous ai promis que tout serait fait en temps voulu, ma petite Maryse…

— Vous ne répondez pas… Oh ! je l’ai bien senti hier, Jacques, vous m’avez caché votre angoisse et vous ne la dissimulez en ce moment qu’avec peine… Vous n’avez pas trouvé ? Dites-le-moi franchement… non, n’est-ce pas ?

Il entendit un murmure :

— Je sais ce qu’il me reste à faire…

— Maryse ! hurla-t-il, que dites-vous là ? je vous jure que rien n’est encore perdu…

Elle avait raccroché.

Le lendemain, à sept heures du soir, expirait le délai imposé par « Arminius »…

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