06
Jacques passa une nuit sans sommeil ; chaque fois qu’il fermait les yeux il voyait en images ce qu’éveillé il pensait. L’inquiétude le poignait atrocement ; qu’avait voulu dire Maryse, tout à l’heure, au téléphone ? « Je sais ce qui me reste à faire », étant données les circonstances. À quel acte allait-elle se livrer ? Il réalisait son impuissance à tenter quoi que ce fût pour détourner la jeune femme de ses projets.
Il s’insurgeait contre le sort, contre la vie et contre la méchanceté des hommes. Quoi qu’il arrivât désormais, Maryse serait incomprise : elle s’était dévouée pour son père en épousant Ireton, elle avait fait cela d’un mouvement spontané, en toute pureté et ce sacrifice serait jugé à contresens ! Les lettres de Jacques, exhibées, permettraient de créer immédiatement une histoire vraisemblable et d’une cohérence accablante : on penserait que Maryse avait épousé le banquier par intérêt après l’avoir aguiché avec une fausse ingénuité perverse. Antoine Ireton avait bien dû se douter du motif qui faisait agir Maryse, mais, mis en présence des lettres de Jacques, il jugerait révoltante la conduite de son épouse. La correspondance du peintre laisserait supposer que Maryse et Jacques avaient été amants. Au cours de son voyage, Arlanc avait senti ses sentiments s’exaspérer ; à la fréquentation des milieux coloniaux européens, son caractère était devenu plus réaliste et les espoirs exprimés, dans ces lettres, à celle qu’il croyait encore jeune fille, avaient, peut-être, été par trop précis. Ces espoirs n’avaient pu être anéantis dans l’œuf puisque Jacques n’avait plus reçu de lettres ; mais Ireton penserait que Maryse n’avait pas voulu décevoir son « amant », ou celui qu’il avait, arbitrairement, jugé tel. Alors, toute la tendresse, toute l’atmosphère de douce intimité que Maryse, au cœur martyrisé avait apportées à son mari sembleraient pure hypocrisie : tout n’aurait été, croirait son mari, que comédie puisqu’elle se promettait des compensations extra-conjugales.
Jacques voyait toutes choses au pire, il se faisait procureur général, décidé à accabler Maryse sur les indices les plus ténus. Il éprouvait une satisfaction démente à se percer le cœur.
Que ferait Ireton ? Quelles pensées se presseraient derrière son front de marbre ? À quels actes se livrerait cet être apparemment insensible ?
— Tant pis, fit Jacques, soudain forcené : il n’y a plus qu’à jouer le tout pour le tout.
Il chercha une boîte de carton.
— Voilà pour le maître chanteur, ricana-t-il, voilà la somme exigée !
Dans la boîte, il entassait deux cent soixante-sept morceaux de journal, enveloppait le paquet d’un papier bleu pâle et, ironiquement, l’attachait avec une ficelle dorée, semblable à celle que mettent les pâtissiers autour de leurs cornets de friandises. Il scella le tout à l’aide de cachets de cire.
Imitant l’écriture pointue d’une femme moderne, il inscrivit l’adresse :
Arminius. Poste restante, rue Rogniat.
Il enverrait le colis au dernier courrier, pour que l’auteur de la machination attende jusqu’au dernier moment. Le peintre, décidé à la bataille, surveillerait le guichet des « poste restante ».
Et l’on verrait alors !
Il consulta sa montre-bracelet : huit heures.
— Onze heures à attendre ! Maintenant, attention : ne faisons pas de faux gestes.
Il sortit. Au premier bureau de poste rencontré, il s’informa des heures d’envoi des colis, de façon à ce que le sien arrivât bien rue Rogniat au dernier courrier. Ce point acquis, il alla à ce bureau de poste et chronométra le temps mis à pied. En achetant des timbres, il fit son inspection : le guichet « Poste restante » se trouvait face à la porte d’entrée, à côté, était le service des mandats. Un peu trop près, estima Jacques.
Le troisième guichet était le service téléphonique.
— J’aurai ce soir un coup de téléphone à donner, décréta-t-il, et qui me prendra un certain temps !
Rentré chez lui et excité au suprême degré, il ne put rester en place. Il arpenta son studio à grands pas, donna un furieux coup de pied à un cadre tendu de toile. N’y tenant plus, il sortit à nouveau, erra, tel un somnambule, à travers un dédale de rues indifférentes. Las et à jeun, il pénétra chez un mastroquet, s’accouda au « zinc », commanda une fine, puis une autre, puis une troisième. Coup d’œil à sa montre : juste le temps de rentrer et d’expédier — il eut un rire effroyable — « les 267 000 francs », Les jambes molles, une brûlure à l’estomac, il prit un taxi pour réintégrer son domicile.
Il avait le paquet bleu sous le bras et s’apprêtait à sortir une nouvelle fois. Il eut une pensée soudaine : il entra dans un réduit de sa chambre, écarta des ébauches, poussa une malle bardée d’étiquettes bariolées, prit son browning.
Avec minutie, il vérifia le chargeur.
Coup de sonnette.
— Au diable l’importun ! grinça-t-il.
Il fit précipitamment disparaître le paquet derrière un carton à dessins.
— Bonjour, mon Jacquot, fit Lulu.
Elle s’arrêta, observant son visage crispé.
— Eh bien ; ma parole, tu en as une tête ! Mais, tu as la fièvre. Et quelle tenue, grand dieux ! un chapeau rabattu sur les yeux, un foulard autour du cou, un manteau au col relevé ! Tu as l’air d’un gangster… Tu es malade ?
— Non ! cria-t-il. Pourquoi es-tu venue ?
Lulu souffrait de l’accueil et elle dit telle une petite fille rabrouée et prête à pleurer :
— Je voulais l’apporter un renseignement…
Fugitif éclair dans les yeux de Jacques. Elle le nota. Et, badine :
— J’ai encore travaillé pour toi, tu sais… j’ai vu que cette histoire d’hier te tenait à cœur…
— Alors ?
— …. alors… l’homme que… qui était l’am… qui battait cette Hainaux… j’ai pu savoir son nom. La manière dont j’y suis parvenue n’est pas intéressante…
— Le nom de cet homme ! Vite !
— Sylvestre Ireton.
— Ah !… il me semble que je comprends tout ! Il manquait un chaînon dans mon raisonnement : ce chaînon c’est ce fumeur de drogues !… Le salaud !…
Ramassant son paquet, il disparut devant une Lulu totalement abasourdie.
— Quel drôle de type ! fit-elle.
Écho d’un soupir récent de M de Marcillac.
⁂
Le même jour, à midi, dans l’hôtel de la rue Jean-de-Santeul, Maryse déjeunait avec son mari.
Tous deux se laissaient entraîner par leurs préoccupations personnelles. Une des filiales de la banque Ireton avait « flanché » et le banquier, qui n’en avait encore rien dit à sa femme, se demandait avec angoisse s’il pourrait radouber son immense barque autour de laquelle tournait déjà les requins et la racaille de la faune financière. Une tempête se déchaînait, aussi tumultueuse, derrière le front crispé de la jeune femme.
Firmin servait dans un silence de fantôme.
— Firmin, commanda Maryse à voix basse, vous servirez en une seule fois la fin du menu.
Antoine Ireton remarqua alors la table roulante amenée par le vieux serviteur qui s’était déjà éclipsé. Il leva vers sa femme un sourcil interrogatif.
— Antoine, fit-elle, il faut absolument que je vous parle, et je vous supplie de tout faire pour me comprendre. Je n’aurais jamais voulu faire cet aveu, mais maintes raisons m’y contraignent (et pathétique)… Antoine, une calomnie épouvantable est montée contre moi, et je veux vous dire la vérité, afin que vous ne soyez pas aveuglé par les circonstances qui se pressent pour me perdre…
— Ma chérie…
— Mon ami, je crois que j’ai fait tout ce qui était en mon frêle pouvoir pour être la femme que vous espériez trouver en moi…
— Je ne vois pas du tout où vous voulez en venir, Maryse qui êtes toute ma joie…
— De grâce, ne m’interrompez pas. Il faut que je m’exprime très vite, que je déballe, d’un coup, le contenu de mon cœur. Ayez pitié de moi, pardonnez-moi si je suis franche, peut-être trop… Antoine, avant de vous rencontrer, j’aimais un jeune homme… Et, tenez, puisque je me suis juré de tout vous avouer, je vous révèle son nom : Jacques Arlanc…
— Arlanc ! Ce jeune peintre que votre père m’a fait inviter hier soir !
— Oui, lui… mais laissez-moi reprendre cette histoire depuis le début… essayez, mon pauvre ami, de rester calme… j’ai besoin de que votre raison comprenne… Nous étions amis dès le berceau. Puis, il est parti en Extrême-Orient. Il m’écrivait des lettres passionnées, et je répondais à son amour. Vous m’avez alors connue. Vous vous souvenez des circonstances, n’est-ce pas ? Rappelez-les-vous bien, et ne pensez pas à moi comme le seul personnage qui était en jeu…
— Maryse, je vois… la Banque Commerciale…
— Vous me comprenez… alors, vous m’avez demandée en mariage : j’ai agréé votre demande… Je n’ai plus écrit à Jacques Arlanc, je me suis appliquée de toutes mes forces, de tout mon être, à être votre épouse… en tout. Mais il m’écrivait toujours : ma dernière lettre où je lui annonçais la nouvelle ne l’avait pas joint… Alors, j’ai commis ma plus grande faute : je lus, je gardai les lettres qu’il m’expédiait toujours, dans son ignorance… Oh ! j’aurais dû tout vous raconter à ce moment-là… mais j’étais si faible… si lâche…
Le front d’Ireton s’assombrissait, mais toute son attention se tendait vers les paroles de Maryse.
Elle reprit, la voix éteinte, le cours douloureux de sa confession :
— … On m’a volé ces lettres dans mon secrétaire, Antoine. C’était une punition que je méritais, mais on est ensuite allé plus loin dans le châtiment, comme si on avait eu le désir de me torturer : il y a trois jours, j’ai reçu une lettre anonyme exigeant 267 000 francs en échange de ces lettres… J’avais revu Jacques Arlanc, une seule fois, lors de son exposition, pour lui dire que nous ne devions plus jamais nous rencontrer. J’ai fait appel à lui pour m’aider, le soir à l’Opéra… Jacques, que vous aviez invité, m’a dit hier qu’il n’avait pas réussi à trouver la somme exigée, comme je l’en avais prié… Je voulais me défendre contre le scandale immérité, vous éviter ce coup (car on m’a menacée de vous montrer ces lettres) et aussi, je le confesse, pardonnez-moi, je voulais que Jacques fût épargné…
Ireton se taisait et elle continua :
— À sept heures, ce soir, les trois jours de délai seront révolus, et l’auteur de ce chantage mettra sa menace à exécution. Vous aurez alors entre les mains les lettres de celui qui était presque mon fiancé, vous aurez à me juger, mais de grâce, rappelez-vous ce que je vous ai raconté…
Elle se tut.
Ireton tapotait, avec le dos de sa fourchette, le bord de son assiette. Maryse ne pouvait rien lire sur son visage penché. Elle frissonnait, la gorge sèche, douloureuse et pourtant apaisée, comme un grand malade qui vient d’être opéré d’une tumeur profonde et torturante.
Ireton n’arrivait pas à trouver les mots nécessaires dans cette situation. À ses énormes soucis actuels s’en ajoutait un autre, nouveau problème encore plus délicat. Il sentit qu’il devait dire quelque chose, que son autorité maritale devait se montrer par quelque décision.
Firmin frappa discrètement à la porte, amenant quelque détente. Il tenait, sur un plateau d’argent, deux tasses de moka à l’arôme subtil.
— Firmin, dit Ireton, avertissez le chauffeur qu’il prépare la voiture. Dans une heure, il emmènera Madame à la Verrière. Allez ! Vite !
La Verrière était une vieille gentilhommière que possédait le banquier, près d’Amboise.
Antoine, sans regarder sa femme, tira son chronomètre puis, ayant avalé son café brûlant, il se leva ;
— Excuse-moi ; j’ai une affaire de la plus haute importance à régler…