‹ L’Amour vivait encore !Chapitre 7 sur 10 · 07

07

La somptueuse conduite intérieure d’Ireton venait à peine d’emmener Maryse à La Verrière, que le téléphone crépita.

Firmin décrocha le récepteur.

— Allo ?

— C’est bien l’hôtel de M. Ireton ? fit une voix dont on pouvait percevoir l’émotion malgré l’éloignement.

— Mais oui, monsieur. Qui est à l’appareil ?

L’inconnu, au bout du fil, ne répondit pas.

— Est-ce que M Ireton est là ?

— Non, monsieur, je regrette… mais peut-être puis-je lui transmettre votre message… de la part de qui ?

L’invisible interlocuteur de Firmin demanda d’une voix hésitante :

— Et… il ne lui est rien… rien arrivé ?

— À Madame ? non, monsieur…

L’autre insista :

— … et il y a longtemps que… que vous l’avez vue ?

Firmin se départit de son calme :

— Qui êtes-vous donc, qui me posez une question semblable ?

— Alors… rien d’imprévu ?

— Non ! hurla le maître d’hôtel.

Après cet éclat, il raccrocha avec componction.

⁂

Jacques respira alors :

— Allons : Maryse n’a pas mis à exécution la menace que j’avais cru pressentir dans sa phrase :

«  Maintenant, je sais ce qui me reste à faire… » Quel poids vient d’être enlevé de ma poitrine… et je ne pouvais vraiment plus rester dans une telle incertitude. Une imprudence certainement, ce coup de téléphone, mais non, je n’en pouvais plus…

Il sortit de la cabine téléphonique attenante au café, dans lequel il était entré. Il reprit place à une table, un verre d’alcool devant lui. Il en avait bu un très grand nombre, depuis le matin, dans son exaltation à l’approche du « grand coup » qu’il avait préparé…

— Maintenant, moi, je sais bien ce qu’il me reste à faire, soliloqua-t-il.

Il paya sa consommation et, d’un pas à demi assuré, sortit de l’estaminet.

⁂

Son « home » fut le seul endroit où il songea à aller.

Mais l’énervement de l’attente était si puissant, qu’il ne parvint pas à fixer son attention à quoi que ce fût. Un livre à peine entr’ouvert fut jeté dans un coin ; il retourna immédiatement la toile ébauchée qu’il avait soulevée pour la considérer. Vingt fois en une heure, il consulta sa montre. Les aiguilles semblaient paresser, ne pas vouloir s’acheminer vers l’échéance qui promettait d’être dramatique.

Pour atténuer le tremblement qui le gagnait, Jacques s’imposa de rouler une cigarette : il put, pendant quelques secondes, s’abstraire de sa préoccupation dans cet acte à la fois dérisoire et délicat.

Il passait la pointe de sa langue sur le papier gommé, quand on sonna à la porte. Ses nerfs étaient tendus à un paroxysme tel qu’il en laissa tomber le mince fourreau de papier et de tabac.

Il ouvrit la porte d’un seul coup.

Mde Marcillac dans un manteau « trois quarts » en véli, lui souriait.

— Bonjour, monsieur Arlanc !

Rogue, il demanda brutalement :

— Que me voulez-vous, madame ?

Elle ne paraissait pas étonnée du ton forcené dont il lui avait parlé, ni du regard furieux qu’il lui jetait.

— Oh ! pourquoi me demandez-vous cela ? Je suis venue pour le plaisir (elle sourit), pour mon plaisir…

Délibérément, elle s’assit sur le divan.

— J’étais sortie avec ma voiture, pour une course. Cela m’a pris moins de temps que je ne croyais. Alors, j’ai décidé de faire une petite promenade… au hasard… et le hasard m’a conduite devant votre porte ! M’en voulez-vous, monsieur Arlanc ?

Il regarda sa montre, sans se cacher et quasi inconsciemment. Il avait déjà souvent fait ce geste, ce jour-là !

— Oh !… vous devez peut-être sortir ? J’ai ma voiture…

— Non.

— … à moins que vous n’attendiez… quelqu’un…

De toutes les forces de sa séduction, elle essayait d’atténuer la froideur du jeune peintre. Elle répéta sa question sur un ton de sous-entendu :

— Vous n’attendiez pas quelqu’un ? Sûr ?

— Non, madame ; jamais je n’attends personne.

Elle le fixa droit dans les yeux, puis :

— J’en suis très heureuse… Jacques…

Il fronça le sourcil à ce prénom, et surtout à la manière dont il avait été prononcé.

Calme, elle indiqua de la main la place à côté d’elle, sur le divan :

— Mon cher peintre, vous êtes un fort mauvais hôte. Asseyez-vous… Vous me donnez le vertige à rester debout !

Il obéit brutalement. Les ressorts grincèrent. Elle eut un petit rire bref.

— Vous n’êtes comme personne d’autre, Jacques. Le savez-vous seulement ?

Elle hésita un instant, puis :

— Moi, tout au moins, je ne vous trouve semblable à aucun autre. C’est pour cela, sans doute, que ma voiture, obéissant à mon désir secret, est venue s’arrêter devant chez vous !

Il ne répondait pas, les mâchoires contractées, le regard perdu très loin.

Mde Marcillac n’était pas femme à se laisser démonter par un accueil d’une froideur aussi persistante.

— Très compromettant pour moi, ce que je vous dis là, n’est-ce pas ? Mais vous ne dites rien. Parlez-moi, je vous en supplie ! Je vous déplais ?

— Non ! affirma-t-il, sans conviction.

Elle se pencha vers lui, s’appuya sur son bras :

— Dites-moi que vous m’aimez, Jacques, bien que vous essayez de le cacher.

Elle lui glissait la main derrière le cou, attirait sa tête vers ses lèvres, les yeux mi-clos, enveloppant Jacques du parfum de son désir.

Il la repoussa brutalement :

— Ah ! ah ! vous avez de singulières conceptions sur moi, madame ! Vous avez envie de moi, et vous vous imaginez que je partage ce sentiment !… Mais, je ne vous ai jamais dit un mot que vous puissiez interpréter dans le sens que vous désirez, n’est-ce pas ? Vous ai-je jamais fait la moindre avance ? Non ! C’est vous, toujours, qui m’avez poursuivi de votre caprice… Je m’imaginais pourtant vous avoir montré qu’il ne devait rien y avoir entre nous…

Furieux, il cria :

— Rien ! rien ! Et puis, il y a un monde entre nous : vous êtes… vous êtes riche…

Blessée au vif, elle se leva :

— J’ai parfaitement compris votre hésitation. Vous vouliez dire que j’étais vieille, pas vrai ? Vieille et riche, et que je voulais vous acheter ? Mais j’ai une opinion différente là-dessus !… et je devine vos raisons secrètes… je m’en doutais depuis la soirée chez Antoine ! Notre petit jeune homme aime M Maryse Iroton…

Il bondit à ces mots :

— Je vous interdis de prononcer ce nom !

Il fut sur le point de frapper cette femme qui s’était offerte à lui avec une impudeur tranquille.

— … et je vous serais reconnaissant, madame, de continuer votre promenade…

Cinglant, il lâcha :

— D’autres « hasards » vous seront plus favorables…

Blême sous cet affront cruel, elle ramassa son sac et, parvenue sur le pas de la porte, elle se retourna :

— J’aurais peut-être l’occasion de vous retrouver, Monsieur l’amoureux de M Ireton…

Il fit claquer la porte derrière elle.

Il se sentait devenir fou…

⁂

Jacques Arlanc se trouva à la poste, rue Rogniat, une dizaine de minutes avant l’heure qu’on lui avait indiquée comme étant celle où le courrier arriverait normalement.

Il alluma une cigarette et se mit à surveiller du coin de l’œil le guichet de la poste restante.

Des facteurs sortirent surchargés, leurs boîtes bourrées à déborder, pour effectuer la distribution du soir.

Une demi-heure d’attente ; l’employée se débattait avec ses fiches et ses tableaux de service. Six personnes, dont cinq femmes, indiquant leur occupation principale par beaucoup de couleurs sur leurs visages, se dirigèrent vers le guichet de la poste restante, donnant chaque fois un petit coup au cœur de Jacques. Mais, pas Arminius. Jamais le nom du vainqueur des légions de Varus n’emplit à ce point une pensée.

— Voilà Belgrade ! Belgrade, monsieur… Cabine 7.

La cabine 7 se dressait à quatre mètres de la poste restante ; elle avait une porte vitrée.

Jacques fut furieux contre la rapidité des services téléphoniques. Ce qui est peu souvent le cas !

Il bondit dans la cabine : de quoi aurait-il eu l’air autrement ? Il engagea une ahurissante conversation avec un inconnu yougo-slave.

Àce moment précis, un homme était entré en coup de vent, avait montré une carte à la préposée à la poste restante, et reçu un paquet bleu. Déjà, il se trouvait dehors.

Jacques avait vu la scène. Il lâcha le récepteur téléphonique et jaillit de la cabine, tel un diable à ressort sort de sa boîte.

Il jeta un billet de cent francs froissé en boule, qu’il avait préparé dans sa poche, et se rua à la poursuite du personnage.

— Quel drôle de type, dit le « Téléphone » à la « Poste Restante ».

C’était, décidément, la réflexion que Jacques traînait dans son sillage.

Dans l’auto qui démarrait à toute vitesse, Jacques reconnut Sylvestre Ireton.

Arlanc avait retenu un taxi :

— Suivez cette voiture… Cinq cents francs de pourboire pour vous, si vous ne lâchez pas…

Il fallut bien dix secondes à la voiture pour partir à fond de train ; celle de Sylvestre Ireton avait une avance de trois cents mètres au moins. Elle tourna soudain. Jacques, échevelé, frappait ses genoux de ses poings impatients :

— Quelle poisse ! quelle poisse ! Vite, chauffeur… plus vite !

Et ce fut la malchance, le coup final.

Coup de sifflet d’un agent, bâton blanc levé ; des piétons traversèrent des passages cloutés « à une allure de colimaçons », sacra l’occupant du taxi poursuivant.

Le taxi de Jacques se lança dans la rue qu’avait prisse auparavant celui du frère d’Ireton. La rue était déserte. La voiture de Jacques écrasa quelque chose avec un bruit sourd. Le jeune homme se retourna et regarda par la glace arrière.

Défoncée, une boîte de carton encore entourée en partie d’un papier bleu, gisait sur le pavé. Des morceaux de papier journal s’en échappaient. Sylvestre Ireton savait qu’on avait voulu le « Touler ».

Jacques jura comme un forcené, en voyant la piste rompue. Puis, une pensée traversa son cerveau :

— Chauffeur, à fond de train au numéro…

Il donna l’adresse de Paulette Hamaux.

— Y a-t-il quelqu’un chez M Hainaux ? demanda-t-il à la concierge. Personne n’est entré, il y a un instant ?

— Non, monsieur…

Il montra un billet de banque.

— Vous êtes absolument certaine ? Mademoiselle Hainaux est sortie ?

— Oui, monsieur, et pas rentrée depuis ce matin, neuf heures. Je n’ai quitté ma loge que pour aller dans l’escalier… J’ai attrapé un mauvais rhume qui…

— Et M. Sylvestre Ireton ?

— Pas aperçu depuis deux ou trois jours… mais ce matin, une femme très bien est venue qui m’a…

Il pensa à Lulu :

— Je sais, je sais.

Avec un dépit accablé, il donna la coupure.

— J’ai été roulé comme un imbécile, gémit-il en réintégrant son taxi.

Puis, tout à coup :

— 17, rue Jean-de-Santeul, et vite…

Puisque Sylvestre Ireton n’avait pas obtenu la somme réclamée pour son silence, il y avait de multiples chances pour qu’il fût en train de mettre à exécution la menace conditionnelle contenue dans son billet anonyme.

— Dépêchez-vous, chauffeur !

— Eh ! vous croyez-vous dans la « bagnole » à Caracciola ou à Campbell ?

Ils arrivaient enfin devant l’hôtel que Jacques connaissait bien, et où se nouait le drame. Dans sa poche, le jeune homme caressa du bout des doigts le quadrillage de la crosse de son pistolet. L’acharnement de la poursuite, la fureur de l’échec, tout ce qu’il avait bu depuis le matin, mettaient sur son visage un masque de démence…

Il sonna à la porte.

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