‹ L’Amour vivait encore !Chapitre 8 sur 10 · 08

08

Maryse essayait, devant une glace antique au tain piqué, de cacher sous une poudre colorée la pâleur de son visage. Elle était harassée par les inquiétudes des jours précédents, par le voyage, par une nuit blanche passée dans cette pièce froide au mobilier insolite.

— Madame, dit la femme de chambre qu’elle avait amenée de Paris et qui lui était toute dévouée, un Monsieur insiste pour vous voir de suite. Il n’a pas voulu dire pourquoi, ni donner son nom.

Maryse espérait peut-être le visiteur particulier dont sa pensée et son cœur étaient pleins…

— Dites-lui que j’y vais…

Elle enfila rapidement un peignoir de lourd brocart.

Elle se trouva en présence d’un inconnu. Il arborait un raglan poussiéreux. Moustache à la Nietzsche. Et ôtant son chapeau melon, il découvrit un front bas et carré.

— C’est bien à M Ireton que j’ai l’honneur de…

— Oui, c’est moi. Qu’y a-t-il ?

— Je viens vous apprendre une triste nouvelle. Je vous prie d’être forte. Tenez : asseyez-vous.

Ces préliminaires faisaient battre à grands coups l’anxiété dans les artères de Maryse.

— Madame, dit l’homme, votre mari a été tué hier soir… d’un coup de revolver…

L’épouvante griffa la figure de Maryse. Les yeux dilatés, elle cria presque :

— Un coup de revolver ?

— Oui… un seul… en plein front… et fort proprement !

— Oh ! il l’a tué !

Le policier lui saisit le poignet :

— Vous avez dit : il… Qui ça : il ? Vous le connaissez donc l’assassin ?

Elle protesta mollement :

— Mais non… je n’ai accusé personne…

Dominateur, il la fixait, resserrant son étreinte sur le frêle poignet :

— Si… vous avez tout de suite pensé à un homme quand je vous ai annoncé cette tragique nouvelle… Quel est cet homme ? Vous devez révéler son nom… à la Justice.

— Non ! non ! Jamais ! Lâchez-moi ; vous me faites souffrir horriblement par cet interrogatoire…

Dans cette faiblesse, il vit, en connaisseur, qu’il y avait une force étonnante, mais une force qu’il devait dompter en tant que représentant de la Loi :

— Eh bien ! je vais vous aider à trouver ce nom… d’ailleurs il est arrêté déjà…

Elle se « vendit » en râlant sa souffrance :

— Jacques est arrêté ?

— Bravo ! voilà un aveu… C’est bien de Jacques Arlanc que vous vouliez parler, hein ?

Il la lâcha et elle s’abandonna dans le vieux fauteuil, pantin disloqué. Triomphant, il reprit son couvre-chef sur la table.

— Vous êtes personnellement hors de cause, Madame : vous possédez un alibi inattaquable. Vous raconterez la cause de votre départ brusqué, quelques heures avant le crime, au juge d’instruction. Je voulais uniquement avoir un nouvel argument contre Jacques Arlanc, puisqu’il nie comme un beau diable. Madame, je vous prie de m’excuser si j’ai été un peu dur, mais le devoir a de ces exigences…

Dans un nuage, elle le vit sortir, puis elle plongea dans l’univers trouble de l’inconscience.

Elle ne revint à elle que plusieurs minutes plus tard, grâce aux compresses que lui appliquait la femme de chambre sur le front et aux sels anglais qu’elle lui passait sous ses narines pincées.

— Madame, Madame, revenez à vous…

— Qui est cet homme ? ce monstre ?

— Du calme, Madame, je vous en conjure. Il interroge le chauffeur et il veut me « cuisiner » moi aussi. Mais il n’y a rien à craindre pour vous. Vous êtes bien à l’abri de tout soupçon, ce policier vous l’a dit, et nous sommes là pour défendre Madame…

Maryse ne pensait qu’à Jacques. Comment avait-il pu en arriver à cette extrémité ? Pourquoi était-il retourné chez son mari ? Il avait dû éprouver une jalousie terrible contre Antoine parce qu’elle l’avait épousé. C’était sa faute à elle tout ce drame ! Elle ne savait plus à quel saint se vouer ni où trouver une justification de sa conduite. Et, que de mystères dans tout ce drame ! que de pourquoi, de comment !

La jeune femme qui l’avait soignée devina la pensée qui se présentait à ce moment au cerveau de sa maîtresse :

— Ne bougez pas d’ici, Madame… Les journaux de Paris ne sont pas encore arrivés mais, dans le journal de la région, il y aura sans doute quelques informations.

— Oui, allez vite le chercher. J’ai tant besoin de savoir, de comprendre !

Au bout d’un quart d’heure, la soubrette revint apportant l’ « Écho de Tours » et chercha pour sa maîtresse l’article que celle-ci espérait.

— Voilà Madame… en troisième colonne… à la rubrique : « Dernière heure ».

Maryse lut :

« Un banquier parisien est assassiné dans des circonstances mystérieuses.

«  Paris (de notre correspondant particulier). — Hier, vers sept heures, le banquier Antoine Ireton, 52 ans, a été tué d’un coup de revolver dans des circonstances qui restent encore assez troublantes.

« Un jeune peintre, qui avait devant lui un bel avenir d’artiste, du nom de Jacques Arlanc, 24 ans, a été arrêté sur les lieux mêmes du crime. Il nie toute participation au drame, contre toute évidence.

« Voici les renseignements que nous avons pu recueillir des policiers chargés de l’enquête :

« Vers sept heures, M Groussard, employée de M. Antoine Ireton depuis plusieurs années, qui se trouvait dans sa cuisine au sous-sol de l’hôtel particulier de M. Ireton, vit par son vasistas un monsieur qui sonnait furieusement à la porte et sans obtenir de réponse. Laissant là ses casseroles, elle finit par aller ouvrir elle-même.

« L’homme demanda :

« — Monsieur Sylvestre Ireton est-il ici ?

« Elle répondit par l’affirmative, ayant vu, en effet, le frère du banquier introduit par le maître d’hôtel, Firmin, quelques minutes auparavant.

« Arlanc — c’était lui — connaissait certainement les aîtres de la maison car, remerciant la femme qui lui proposait de le conduire, il bondit dans l’escalier menant dans le hall.

« Quelques instants plus tard, le valet de chambre surprenait Arlanc dans le bureau de M. Antoine Ireton. Celui-ci baignait dans son sang. Il donna l’alarme à Police-Secours et le jeune peintre fut appréhendé par deux agents, pratiquement sans résistance.

«  Conduit au commissariat, il ne consentit qu’à décliner ses noms et qualités, ajoutant qu’il était innocent et décidé à ne parler qu’en présence de l’avocat qui serait chargé de sa défense.

« Fouillé, il fut trouvé porteur d’un pistolet. Mais, chose curieuse : aucune balle n’avait été tirée par l’arme saisie sur lui.

« Ce n’est pas là, d’ailleurs, le seul mystère : le frère du banquier : Sylvestre Ireton a disparu ainsi que le maître-d’hôtel : Firmin.

« Il semble que la disparition de M. Antoine Ireton pourra avoir de graves répercussions dans la banque et la finance, dans lesquelles il occupait une place de toute première importance. »

L’ « Écho de Tours » livrait des faits, mais pas des explications psychologiques en quelque sorte, comme en attendait Maryse. Elle attendit avec une impatience forcenée l’arrivée des quotidiens de Paris ; ils apportèrent peu d’informations nouvelles mais une grande variété de commentaires, sous des titres flamboyants : Assassinat d’un banquier par un peintre… Ireton avait-il refusé d’aider Jacques Arlanc ?… Y a-t-il une femme à la base du drame Ireton ?…

Un journal spécialisé dans les nouvelles de dernière heure annonçait que la banque Ireton était en faillite.

Le soir même les journalistes se pressèrent à La Verrière, venus de Paris par les moyens les plus rapides. Le chauffeur consigna rigoureusement la porte de Maryse :

— M Ireton a déclaré qu’elle se refusait à toute déclaration à la presse.

Les « envoyés spéciaux » épanchèrent leur bile et leur rancune en nouveaux titres impressionnants :

Le secret de M Ireton… La femme du banquier assassiné connaît-elle, quelque chose du drame ?… Pourquoi Maryse Ireton s’enfuit-elle avant le drame ?…

Un rédacteur en mal d’article rencontra M de Marcillac, par hasard. Un hasard habituel à la belle veuve que Jacques avait si cruellement repoussée et cinglée de son dédain. Elle mania avec un art diabolique la confession et la réticence. L’édition spéciale du « Journal Parisien » fut enlevée en un clin d’œil. Les titres promettaient : La femme d’Ireton était l’amie d’enfance de Jacques Arlanc… Arlanc avait été invité la veille par l’homme qu’il devait tuer… N’existe-t-il pas « quelque chose » entre Maryse Ireton et le meurtrier ?…

« La Vie du Monde », décidée à ne pas se laisser battre sur le terrain de la nouvelle sensationnelle, réussit à découvrir le chauffeur de taxi de Jacques. Nouvelles manchettes : La mystérieuse poursuite en auto… Pourquoi Arlanc recherchait-il une nommée Paulette Hainaux ?

« Le Browning » hebdomadaire consacré aux crimes, publia des photos truquées, selon son habitude, et posa des questions nouvelles : Pourquoi Jacques Arlanc demanda-t-il Sylvestre Ireton à la concierge de Paulette Hainaux ?… Pourquoi prononça-t-il seulement le nom du frère du banquier en se rendant chez sa victime ?… Pourquoi Sylvestre Ireton et Firmin ont-ils disparu ?… Pourquoi Jacques Arlanc téléphona-t-il à Belgrade une heure avant le crime ?…

Maryse était abasourdie par toutes ces nouvelles dont elle ne comprenait pas la dixième partie des allusions. Elle s’étonnait que Jacques se fût tant soucié de son beau-frère, qu’il eût recherché cette bonne congédiée. Elle se repentait de lui avoir parlé de cette Paulette ; dans quelles aventures elle l’avait lancé par une parole inconsidérée !

Le juge d’instruction se révéla à l’égard de la jeune femme de la plus grande amabilité. Il fut ému de la profonde détresse de la femme du banquier. Elle aurait pu être la fille qu’il avait perdue jadis : il lui parla paternellement. Elle lui avoua tout, sans rien omettre, même qu’elle n’avait jamais cessé d’aimer Jacques. Elle fit une très légère allusion au lourd devoir qu’elle s’était imposé pour sauver son père. Ce sacrifice merveilleusement consenti étonna le vieux magistrat. Il avait entendu bien des révélations crapuleuses, bien des aveux obscènes, vu bien des calculs d’une étonnante bassesse chez des gens qui avaient une « façade » et des positions officielles ; jamais il n’avait recueilli une confession d’une telle pureté.

Malgré la tâche accablante qui lui incombait journellement il mit l’affaire Ireton au premier plan de ses préoccupations. Il se jura de tout faire pour que rien de toute la turpitude soudain soulevée ne vint éclabousser Maryse. Il commit la faute — du point de vue de la Justice — de retenir dans l’ombre cette affaire de lettres, de ne pas jeter en pâture au public le récit d’un amour irréprochable. Il méprisait les journaux, qu’il ne lisait plus, connaissant leur intérêt pour le roman à l’arrière-goût scabreux ou morbide.

Les feuilles quotidiennes n’obtinrent de lui aucune indication et ne purent jamais abriter leurs élucubrations derrière l’une de ses déclarations.

Maryse, s’étant ressaisie après l’égarement du premier moment en apprenant l’accusation portée contre Jacques cria de toutes les forces de son amour qui vivait toujours, sa conviction que le jeune homme était innocent.

Cette certitude ébranla le juge pourtant singulièrement prévenu contre le peintre. Sa tactique fut de tenter de sauver Jacques par des faits matériels, des constatations scientifiques, sans chercher les causes morales qui n’auraient pu que faire mal juger sa protégée.

Le pistolet avait un chargeur entièrement plein. « Facile, disaient les vieux limiers, de remettre une balle au dernier moment ! » Le juge d’instruction ayant observé le canon du pistolet signala qu’il était rigoureusement intact, sans trace d’oxydation, comme c’est le cas lorsqu’une balle a été tirée. On se permit de douter de sa théorie. Alors il emmena les policiers dans un stand et tira une seule balle : le soir, le canon était piqué.

— Me direz-vous, messieurs, que Jacques Arlanc avait une petite baguette, un chiffon et de l’huile dans ses poches pour nettoyer son arme… après avoir remis votre sixième balle ?

Évidemment, la balle extraite du crâne d’Ireton pouvait parfaitement provenir du pistolet de Jacques, mais c’était une arme de calibre courant, comme on a le tort d’en laisser vendre tant.

Le juge d’instruction avait un atout en main encore : la disparition de Firmin et de Sylvestre Ireton. Il lança ses meilleurs limiers à leurs trousses.

Jacques restait muet ; il avait appris par son avocat habilement sondé par lui que les journaux ne parlaient pas de lettre anonyme ni de ses lettres dérobées, ni du chantage auquel s’était livrée Sylvestre Ireton. Maryse pratiquement hors de cause : c’était son unique désir satisfait. Il gardait en son cœur le lourd secret…

Au bout de cinq jours, l’intérêt de l’affaire baissa fortement — éternelle inconstance du public ! — puis, le surlendemain, rebondit sur un plan différent : la banque d’Ireton, toutes les affaires qu’il avait montées avec une belle hardiesse, toutes les combinaisons échafaudées légalement mais de façon douteuse tout de même, s’écroulèrent avec fracas. C’est contre la mémoire du banquier et surtout contre ses fonds de coffre que se produisit la ruée, la curée.

Dix jours après la poursuite en auto et la mort d’Ireton éclata un coup de théâtre. La meute des policiers qui avait piétiné, suivi de fausses traces, donné de la voix à tort et à travers, cerna Firmin… à la porte même du juge d’instruction chez qui il venait se constituer prisonnier !

Voici les révélations que lut Maryse, revenue à La Verrière, telles que les a relatées « L’Écho de Tours », peu soucieux de donner une large place aux informations criminelles :

« Épilogue de l’affaire Ireton.

« Paris (de notre envoyé permanent). — Le maître-d’hôtel, Firmin, recherché par la police à la suite de l’affaire Arlanc-Ireton s’est constitué prisonnier. Il a été inculpé de complicité de recel à la suite de ses déclarations. Voici, en substance, ce qu’il a raconté :

« Jacques Arlanc était innocent ; le vrai coupable était le frère du banquier Ireton : Sylvestre. Le jour du crime il vint voir son frère pour une affaire personnelle, d’intérêt très probablement. Firmin l’introduisit. Il aimait le jeune homme presque comme un fils car sa femme avait été jadis la nourrice du petit Sylvestre. Dès que les deux hommes se furent enfermés dans le bureau, il y eut une violente dispute bientôt interrompue par un coup de feu : Sylvestre Ireton se jugeant menacé avait tué son frère. Firmin, atterré, laissa le misérable s’enfuir et ramassa l’arme du crime. Puis, se rendant compte de la gravité de son cas, il s’enfuit lui-même.

« Il attendit jusqu’à hier pour revenir, comptant, dit-il, que « Sylvestre pourrait ainsi disparaître de la circulation d’une façon ou d’une autre ». De fait, le fraticide est resté introuvable jusqu’à ce jour.

« Firmin a finalement produit le pistolet ramassé par lui, ce qui ne permet plus le moindre doute désormais.

« Jacques Arlanc qui avait cherché Sylvestre Ireton toute la soirée pour une raison qu’il n’a jamais indiquée, fut ainsi pris pour le meurtrier.

« Le juge d’instruction a immédiatement décidé sa mise en liberté. »

Alors, Maryse, ayant lu cet article eut un pauvre sourire sur son visage que les pleurs avaient ravagé.

Premier rayon de soleil après un ouragan…

Page 1