‹ L’Amour vivait encore !Chapitre 9 sur 10 · 09

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Le « krach » de la banque Ireton et de ses filiales déchaîna les créanciers et les victimes de l’homme d’affaires sur ses propriétés personnelles. L’hôtel de la rue Jean-de-Santeul fut acheté pour une bouchée de pain après que les meubles et les œuvres d’art en eurent été dispersés au feu des enchères publiques.

Le château de La Verrière fut lui-même mis à l’encan et l’auto qui y avait amené Maryse, saisie, fut vendue avec tout un lot d’antiquités.

La jeune femme avait rejoint son père dans la villa qu’il possédait dans la banlieue parisienne. Le gendre du vieillard avait réussi à l’évincer peu à peu de ses affaires à cause de son manque d’audace et de ses scrupules. Il lui avait offert de l’argent que le vieil homme avait bien placé.

⁂

Une nouvelle vie commença pour Maryse et Jacques. La jeune femme le retrouva amaigri par son séjour en prison et par les angoisses qu’il avait éprouvées pour elle, mais il était toujours le même compagnon idéal de naguère.

Les premiers mots du jeune artiste qu’attendait Maryse à la sortie de la prison furent :

— Que je suis heureux, petite Maryse, que vous avez échappé à toute la boue qu’on a soulevée au cours de cette affaire misérable…

Et il ajouta :

— Pendant que s’éternisaient les formalités de la levée d’écrou, mon avocat m’a montré, un peu au mépris du règlement d’ailleurs ! un paquet de coupures des journaux de ces derniers temps et j’ai été écœuré de la publicité malsaine qu’ont cherchée certaines personnes…

Il eut un sourire désabusé :

— … de celles qui se déclaraient nos amies !

Il avait évoqué M de Marcillac mais, déjà, il rejetait cette ombre vers le passé…

Legrand, à l’amitié infatigable et à l’éternelle bonne humeur avait, tout comme l’avocat, collectionné « les feuilles de chou », selon son expression.

— Je les ai déjà parcourues, mon vieux, et suis peu désireux de les revoir…

— Qu’à cela ne tienne ! tu t’en serviras pour allumer les pipes de l’oubli !

Il avait peu pensé à la manière dont des « feuilles de chou » pouvaient servir de briquet !

Au début, Maryse, portant le voile de veuve et reconnaissant tout le bien qu’Ireton avait fait à son père et à elle-même voulut rester souvent seule pour pleurer sincèrement son mari qu’elle considérait comme un très grand ami.

Jacques respecta ce désir si compréhensible et si noble de solitude. Cependant, sans arrière-pensée, il s’ingénia par de menues attentions à lui montrer qu’elle n’était pas seule au monde, que quelqu’un prenait part à ses soucis comme il l’avait fait dans les moments récents de folle anxiété et d’épreuves.

Ce fut Legrand encore qui, présenté à Maryse comme « le plus chic copain qui fût au monde » — et par conséquent agréé d’enthousiasme, — multiplia les occasions pour les jeunes gens de se revoir. Il était toujours là, semblait-il, et au bon moment pour recevoir des « invitations » à des « premières » ou à des vernissages ; jamais, d’après lui, il n’avait pu décemment se soustraire à l’obligation d’acheter au moins trois billets d’entrée à un concert de charité !

Il réussit à se procurer une voiture à bon compte et ce furent, au printemps suivant, des sorties nombreuses dans les environs de Paris ; le sourire reparut sur les lèvres de Maryse.

Puis, progressivement, les vêtements de celle-ci devinrent moins tristes. Elle s’abandonna avec plus de facilité au plaisir d’aller aux courses ou de se rendre dans un restaurant nocturne.

Jacques avait loué un atelier champêtre pour fuir les importuns : de jour en jour il se faisait un nom et il sentait que sa célébrité redevenait une célébrité de bon aloi, différente de celle qu’il avait connue à sa sortie de prison. On achetait ses toiles — ce n’était plus « du chinois » — parce qu’elles étaient remplies d’une ardente fraîcheur. Et, de fait, son cœur battait d’un espoir nouveau, se manifestait dans la moindre de ses œuvres.

Legrand conseillait, critiquait, surtout admirait… et, en cachette, faisait à son ami une publicité intense et effective.

Il avait son secret d’ailleurs qu’il ne révéla qu’au moment voulu par lui.

— Ma petite Maryse et mon vieux Jacques, demain je vous invite à venir pendre la crémaillère dans la garçonnière que je me suis arrangée…

— Vous êtes toujours un Don Juan, dit Maryse badine, et je me demande… sérieusement (elle eut un sourire qui démentait ses paroles) comment Jacques n’a pas contracté de mauvaises habitudes à votre contact !

— Merci, Jacques, de la réputation que tu m’as faite ! Je crois au contraire, Maryse, que Jacques a « déteint » sur moi. Voyez : je me mets dans mes meubles et depuis six mois, je ne sors qu’en bonne compagnie : la vôtre ! Je deviens également très exclusif et j’ai une…

— Oh ! firent Maryse et Jacques sur un ton de réprobation rieuse…

— Et, dit Legrand se grattant la tête dans son embarras, ce sera plutôt elle que moi qui s’occupera du chaudron pendu à la crémaillère. Pas trop choqués ?

⁂

— Comment ! s’exclama Jacques, Lulu ?

— Oui, nous sommes d’inséparables camarades depuis… depuis ton atroce histoire, expliqua Legrand ; notre commune et immense amitié pour toi plongé dans la détresse nous a rapprochés et…

Jacques s’était rembruni un peu.

— Pardonne-moi, dit Legrand d’avoir rappelé cela. Mais de toute façon tu t’en fusses souvenu car…

Lulu acheva :

— … car je veux vous faire un cadeau…

— Lulu qui prodigue les vous ! sourit Jacques.

— Oui ! je ne dis tu qu’à Legrand, dit Lulu en serrant le cou de l’ami de Jacques, et puis, maintenant, il y a Maryse — au fait elle est en retard pour cette crémaillère — et ce serait compromettant pour toi… aïe ! je me trompe… pour vous, Jacques !

Legrand l’interrompit :

— Tu deviens si maniérée que tu oublies ce cadeau à notre ami Arlanc…

Lulu tendit un mince paquet à Jacques.

— Vos lettres à Maryse, Jacques…

— Mais comment avez-vous pu les avoir ?

— Pas intéressant, mais je veux vous expliquer quelques détails. Paulette Hainaux était devenue la maîtresse de Sylvestre Ireton lors de son séjour chez Maryse ; il lui avait par surcroît inculqué la passion de la drogue. Un jour, sans raison, elle vola les lettres que Maryse relisait souvent ; cela, je le répète sans but… et puis, un jour, son amant qui avait besoin d’argent trouva ces lettres et il en fit l’usage que vous savez…

Lulu parlait très bas.

— La pauvre fille, elle n’avait jamais voulu cela… l’autre jour je l’ai rencontrée et elle m’a remis ces lettres, elle vous envoie ses excuses désespérées… Elle partait en Amérique… elle a réussi à oublier les drogues…

— J’entends les pas de Maryse dans l’escalier de notre pigeonnier, s’exclama Legrand soucieux de créer une diversion.

Il ouvrit la porte juste au moment où Maryse allait frapper. Le jeune peintre mit le paquet dans sa poche.

Malgré les différences sensibles, les deux jeunes femmes sympathisèrent rapidement et Maryse ne manqua pas de rire aux reparties de Lulu, gosse de Paris. L’ex-modèle avait préparé un repas qui aurait dérouté même Paul Reboux, mais il était succulent sinon conforme aux règles et assaisonné de leurs jeunes bonheurs.

Il y eut du Champagne « de derrière les fagots » selon Lulu qui n’avait pas de notions très précises sur les boissons et la valeur de leur ancienneté.

— Tu m’avais annoncé des meringues, remarqua Legrand à la fin du repas.

— Ah ! zut ! je les ai oubliées… et le pâtissier est fermé. Mais, mon chéri, je vais les remplacer par cela…

Elle lui donna un baiser.

Alors, l’ami comblé de Lulu suggéra avec un sourire à l’adresse des deux convives :

— Pourquoi ne feriez-vous pas de même… pour votre dessert ?

Maryse et Jacques, échangèrent un long baiser. Aussi passionné que lors du départ de Jacques alors que le train démarrait. Mais cette fois, ils sentaient qu’ils se trouvaient sur un terrain ferme et que l’avenir se tenait prêt à les accueillir, resplendissant…

⁂

Tous deux rentrèrent à pied.

— Elle est gentille, cette Lulu, dit Maryse serrée au bras de Jacques.

— Oui, quoique si « nature », elle est merveilleuse… Vois ce qu’elle a réussi à retrouver : les lettres qui ont causé notre malheur d’un moment !

Ils passaient près de la Seine.

— Donne-moi ces lettres, Jacques.

— Non, elle sont entachées de souvenirs trop sombres. Puis-je les jeter ?

Maryse restait muette. Il lui sourit tendrement.

— Je t’en écrirai de plus belles… ou plutôt, je te les parlerai, chaque jour, à chaque instant… si tu le veux.

— Oui, dit Maryse. C’est tellement beau de t’avoir toi…

Le paquet de lettres partit au fil de l’eau.

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