‹ L’Après-midi chez l’AntiquaireChapitre 3 sur 9 · Où l’on trouve un Hubert Robert et une grosse fille en pantalon

Où l’on trouve un Hubert Robert et une grosse fille en pantalon

Tout en cheminant à petit train, notre ami se dit que le métier d’antiquaire est sans doute le plus noble de tous.

Vivre au milieu de vieilleries, manier d’antiques objets d’art, cela confère une sorte d’aristocratie mélancolique. Il s’étonne de ce que cette corporation n’ait jamais tenté les romanciers.

— Ils ont choisi, se dit-il, des gens du monde, des petits bourgeois, des zingueurs, des filles et des blanchisseuses, et Balzac seul sut s’intéresser, dans l’admirable Peau de Chagrin, aux somptueux fouillis des magasins d’antiquités…

« … Au premier coup d’œil, les magasins lui offrirent un tableau confus, dans lequel toutes les œuvres humaines et divines se heurtaient… un vase de Sèvres, où Madame Jacotot avait peint Napoléon, se trouvait auprès d’un sphinx dédié à Sésostris. Le commencement du monde et les événements d’hier se mariaient avec une grotesque bonhomie. Un tournebroche était posé sur un ostensoir, un sabre républicain sur une hacquebute du Moyen âge… Un vaisseau d’ivoire voguait à pleines voiles sur le dos d’une immobile tortue. Une machine pneumatique éborgnait l’empereur Auguste, majestueusement impassible. Plusieurs portraits d’échevins français, de bourgmestres hollandais, insensibles alors comme pendant leur vie, s’élevaient au-dessus de ce chaos d’antiquités, en y lançant un regard pâle et froid… Il y avait là jusqu’à la blague à tabac du soldat, jusqu’au ciboire du prêtre, jusqu’aux plumes d’un trône… L’oreille croyait entendre des cris interrompus, l’esprit saisir des drames inachevés, l’œil apercevoir des lueurs mal étouffées.

« Enfin, une poussière obstinée avait jeté son léger voile sur tous ces objets, dont les angles multipliés et les sinuosités nombreuses produisaient les effets les plus pittoresques… »

Il sait à peu près par cœur tout ce qui a trait à sa manie.

Les marchands le connaissent, même ceux chez qui il n’entre presque jamais.

En voyant son œil fureter rapidement d’abord leur vitrine, puis essayer de percer l’ombre peuplée de leurs boutiques, ils ne s’y trompent pas.

Un passant quelconque qui s’arrête, surpris par un objet qui l’intrigue ou qui lui paraît bizarre, a le regard terne et stupide, mais dans le sien, on aperçoit le travail mystérieux qui se fait au fond de son esprit.

Son œil donne l’impression d’aimanter les choses sur lesquelles il se pose ; on y voit passer tour à tour le doute, le désir, le mépris, l’envie, l’admiration et des siècles de critique et de civilisation. Il s’éteint parfois, il devient soupçonneux, il cherche à discerner le prix de ce qu’il convoite.

Il feint aussi de regarder autre chose, mais le marchand qui lit la Gazette de L’Hôtel Drouot ne s’y laisse point prendre.

Il sait qu’il va le voir entrer.

Le bec de cane tourne en effet sous la main du collectionneur ; une clochette grelotte au ras du plafond parmi des chaises pendues et des lustres de cuivre.

Il n’aborde pas la question… Il demande d’abord des toiles de Jouy, justement parce qu’il n’en a pas vu dans la boutique, et comme le marchand n’en possède pas le moindre coupon, il en paraît très affecté et il va alors, négligemment, à ce qu’il convoite. Il sait que les antiquaires sont jaloux de ce qu’ils possèdent, qu’ils aiment ce qu’ils ont, ce qui est la formule du bonheur véritable, telle que la donna un Père de l’Église, et il se garde bien de dénigrer la marchandise.

Il la prend en traître. Il connaît les mots qu’il faut employer.

— … C’est amusant, dit-il… ces petits bonshommes à peine indiqués sont spirituels… C’est une chose d’Italie… autour de Granet ou d’Hubert Robert… Il retourne la toile. Il a vu le prix marqué, mais il feint d’étudier le châssis, avec attention.

La certitude s’établit dans son esprit. La toile est ancienne et cette ébauche ne peut pas être une copie… Soixante francs… la lutte s’engage et il l’emporte pour quarante.

Dès qu’il se retrouve dans la rue avec son tableau sous le bras, une impatience folle le tourmente… Le cadre lui-même atteste l’époque, les petits clous qui le fixent sont rouillés… La feuillure intérieure cache une large bande de châssis. Il a hâte d’en sortir la toile pour examiner si elle est signée… En attendant, il va la confier à un bouquiniste chez lequel il la reprendra vers sept heures, en allant dîner, parce qu’il a d’autres visites à faire et qu’il n’ose pas porter un tableau chez un marchand de peinture.

La ménagère qui vient d’acheter des poireaux chez le fruitier les dissimule au fond de son panier si elle doit prendre des salades chez une autre, mais elle ne songera pas à cacher les légumes quand elle ira chez le boucher…

Il traverse le boulevard Saint-Germain.

Des automobiles emportent des messieurs considérables qui vont présider des conseils d’administration du côté du boulevard Malesherbes ; des colonels se rendent au ministère de la guerre et on devine qu’ils songent à des étoiles de général ; devant la statue de Diderot, un jeune homme ne pense qu’à une femme qui tourne autour du bureau des omnibus.

Elle a l’air assez facile, mais le gandin n’ose pas l’aborder.

Le choc a enfin lieu, et l’amateur de choses anciennes le voit entrer furtivement dans un hôtel de la rue Saint-Benoît.

Cela le trouble.

La femme avait une croupe énorme et elle montrait des jarrets gantés à craquer de soie cachou.

Notre ami imagine la scène : Le petit jeune homme qui a rougi en passant devant le bureau de l’hôtel vient de payer la chambre à la servante délurée ou au garçon goguenard, et il retire son veston et son gilet, guignant les mollets robustes de la fille en pantalon, et ses gros bras nus. Elle s’avère déjà comme une commerçante sérieuse et méticuleuse. Elle connaît le cœur humain et ses vices.

— Ajoute encore dix francs, mon chéri, et tu verras comme je serai gentille… Si je n’avais pas ma propriétaire à payer ce soir, je ne te demanderais rien parce que tu es mon type. Je n’aime que les blonds… Donne dix francs de plus, mon joli, tu verras comme je suis brune…

Le sang aux oreilles et la gorge sèche, il parfait la somme exigée, et tout de suite, la grosse fille est nue sur la couverture blanche du lit.

Le jeune homme timide et délicat a brusquement peur des maladies dont on l’a effrayé, et il n’a plus, après de vagues simulacres, que la hâte de fuir, gardant aux mains l’odeur chaude de la femme qui se rhabille…

L’amateur de curiosités hausse doucement les épaules, et, débarrassé de son tableau qu’il a posé chez un bouquiniste, il achète un croissant qu’il choisit doré, comme culotté par une patine ancienne, et il le mange lentement.

Il achète aussi le journal que crie un camelot véhément et il le parcourt rapidement. On a dévalisé une bijouterie, un tremblement de terre a ravagé deux villes italiennes, le chômage prend des proportions inquiétantes, une armée rouge menace la Pologne… Cela n’a aucune importance et il va mettre le journal dans sa poche lorsqu’il trouve enfin quelques lignes qui en valent la peine : le compte rendu de la vente Beurdeley à l’Hôtel de la rue Drouot…

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